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Un précieux pendant de la démocratie politique

A l’échelle de notre pays, l’histoire du combat pour une presse libre, le degré de maturation des luttes sociales et politiques ainsi que le climat international militent imparablement pour une vision moderne de l’information et l’établissement des normes et règles de sa réalisation.

En avril 2008, le gouvernement a adopté le décret portant  » Régime spécifique des relations de travail dans la presse « .

Ce geste historique de la part des pouvoirs publics en direction d’une corporation qui se trouve paradoxalement l’une des moins structurées sur le plan organique n’a, en fait, rien de fortuit. Il est l’aboutissement d’un combat ininterrompu qui s’est étalé sur presque deux décennies. Les hommes de presse n’ont, en effet, jamais cessé de brocarder l’ancien Code de l’information affublé du peu glorieux titre de code pénal-bis. À l’intention des candidats à la députation de mai 2008, le Syndicat national des journalistes (SNJ) avait lancé un appel, sous forme de placard publicitaire inséré dans les journaux, pour aider la corporation à faire aboutir ses revendications. On ne sait pas dans quelle mesure un tel appel a contribué à accélérer la prise de conscience au niveau de l’Exécutif.

Dans notre pays, l’évolution de l’histoire récente des forces sociales et politiques a fait que la presse a forcé le destin en s’adonnant à son rôle de contrepouvoir, voire aussi d’interface entre gouvernants et gouvernés. Qu’elle n’ait pas atteint la pleine maturité, qu’elle n’ait pas pu assumer tous les rôles qu’elle s’est donnés, on peut le concéder. Il faut dire que les forces de la résistance et de la régression n’ont pas baissé la garde et les acquis sont toujours fragiles malgré une profusion de titres– principalement dans la version ‘’quotidien’’– qui donne le tournis.

Les conditions de travail des journalistes algériens ont fait l’objet d’un diagnostic officiel de la part de l’ancien ministre de l’Information, Hachemi Djiar. Ce fut en 2006 que le responsable gouvernemental, dans une de ses interventions, jugea que ces conditions ne sont pas reluisantes.

En effet, à l’instar des banales entreprises de travaux publics ou de génie civil nées dans la précipitation de la libéralisation économique, les entreprises de la presse privée seraient, elles aussi, gagnées par l’emploi clandestin (un tiers de journalistes ne bénéficieraient pas de déclarations sociales), la sous-rémunération et une résistance maladive à la syndicalisation. N’est-ce pas un peu paradoxal que ce soit le gouvernement– que la presse n’a pas pour vocation de ménager– qui porte sur la place publique les difficultés sociales des journalistes de la presse privée ? Il est vrai que, du point de vue réglementaire et moral, les pouvoirs publics, et à leur tête le ministère du Travail, assument une grande responsabilité quant à l’application des lois sociales et des règles du travail, dans les métiers de la presse ou ailleurs ; et c’est tant mieux si, par le nouveau statut, le ministère de l’Information arrive à bousculer le statut quo et à faire prendre leurs responsabilités aux patrons de presse.

Les conditions de la performance

Car, qu’on ne feigne pas de l’oublier, l’avenir de la presse écrite– assiégée par la présence d’autres médias qui, par leur clinquant, offrent plus de facilité d’accès simultanément à l’information et au spectacle– dépend de la stabilité, de la compétence, de la formation continue et de l’esprit d’innovation du personnel de la rédaction. Il est vrai que les avantages offerts par les pouvoirs publics pour les premiers titres ne seront plus de mise. Donc, tôt ou tard, les défis qu’auront à relever les titres de la presse écrite exigeront plus de compétence et plus de puissance imaginative pour pouvoir maintenir la magie de l’écrit dans le monde de l’information. Il est évident que cela ne peut nullement se faire avec une équipe ou un personnel fragilisé, précarisé à l’extrême, au point de ne pouvoir assurer loyalement et honnêtement sa fonction. Des exemples de trivial marchandage opéré avec des citoyens désemparés par des correspondants indélicats ne manquent pas. De petits articles de proximité relatant des problèmes particuliers d’un habitant de village ou de quartier ont été monnayés à la manière d’encarts publicitaires ou d’annonces nécrologiques. ‘’L’annonceur’’, coincé dans la bureaucratie et le clientélisme locaux, n’a pas d’autre choix pour faire entendre sa voix. La presse censée dénoncer tous les fléaux de la société se trouve ainsi parfois, par la ‘’faute’’ d’un de ses enfants égarés, engluée dans le triste et complexe écheveau de la société.

Pédagogie et déontologie

Le retard culturel chez notre jeunesse et la qualité de l’enseignement reçu dans les établissements scolaires font que la relation entre la presse écrite et la frange la plus importante de la population algérienne demeure aléatoire et reste même marquée par les traits de ‘’défiance’’ qui prévalaient sous le règne de la presse et du parti uniques.

Pour une grande partie de nos concitoyens, il y a un truisme qui fait que les journaux ne disent pas la vérité ! Le débat mort-né timidement initié il y a quelques années ne saurait sans doute avoir lieu sans le retour à ce qui fonde l’idée même de l’information : choix de la matière et du lectorat ciblé, techniques de rédaction qui allieraient pédagogie et déontologie, pertinence du contenu informatif des journaux et place de la presse écrite dans l’univers des médias audiovisuels de plus en plus complexe et envahissant.

Si le citoyen lambda n’adhère pas entièrement à la masse d’écrits produits journellement dans nos tabloïds, c’est qu’il y a d’abord un ‘’froid’’ historique entre lui et tout ce qui rappelle les institutions, la houkouma. Par la faute d’un analphabétisme criant et d’un illettrisme insidieux, la presse privée est mise dans le même panier que l’ancienne presse publique, omnipotente et omnisciente.

Ce serait une grande injustice et une grave entorse à la réalité de dire que la presse indépendante, issue des libertés publiques arrachées par les enfants d’Octobre 1988, n’a pas fait évoluer le champ médiatique et révolutionné le rapport que l’Algérien entretient avec l’information. Cependant, le commun des Algériens voudrait sans doute savoir en quoi les puissances d’argent d’aujourd’hui ne ressembleraient pas à la toute-puissance politique du parti-Etat d’avant Octobre 1988. L’espace hégémonique pris par la publicité dans certains de nos journaux a fini parfois– à de rares exceptions près qui honorent la mission dévolue à la presse– par faire d’eux des agences de réclame ambulantes. Ce grief, entendons-nous bien, n’exclut pas la possibilité d’avoir des organes périodiques spécialisés dans l’activité publicitaire.

De grands efforts sont en tout cas encore demandés à la presse pour se donner plus de lisibilité et de crédibilité auprès d’un lectorat travaillé au corps par un environnement médiatique très diversifié mais dans lequel il ne se reconnaît pas nécessairement.

Lorsque des événements importants arrivant dans une contrée profonde du pays sont relégués au second plan ou carrément escamotés, et que des accidents anodins ou des histoires mondaines se passant sous d’autres cieux sont montés en épingle sur les pages de nos journaux– perversion professionnelle facilitée par l’accès facile à l’Internet et aux autres moyens technologiques d’information–, le lecteur moyen est enclin à penser qu’il demeure le laissé-pour-compte, comme il le fut à l’ère glaciale du parti unique, au moment où, à travers le monde, l’information de proximité (radio, journaux et TV) est devenue un instrument précieux et stratégique participant au développement local et à la formation de l’opinion et de la citoyenneté.

Conquête citoyenne

La société algérienne, tout en étant fortement bouleversée par des mutations rapides et profondes, se trouve traversée par des clivages et tiraillée par un environnement qui happe l’attention par son clinquant et ses ersatz de ‘’modernité’’. Dans un contexte aussi délicat, que peut représenter la presse censée faire jouer les deux concepts-clefs de la profession : le droit de la population à l’information et la liberté dont dispose le journaliste pour informer l’opinion ?

La question peut paraître saugrenue dans un pays qui met sur les étalages des buralistes environ une trentaine de quotidiens chaque matin. Cette floraison de titres que nous envient plusieurs pays ayant à peu près le même poids politique et économique que le nôtre, est-elle un gage de liberté d’expression, une preuve de l’existence d’un lectorat fidèle et passionné et un signe irréfragable d’une vie politique transparente et régulière ? Ici, la question vaut réponse. L’évolution de l’importance de la presse a fait pourtant reculer beaucoup d’injustices et de tentatives liberticides.

A l’échelle de la planète, l’on ne peut plus user d’un pouvoir personnel ou d’une lubie saugrenue, réprimer les peuples, étouffer les syndicats, annihiler les libertés et ghettoïser une ethnie ou une région dans le silence le plus complet et à l’insu des regards du monde. Sur ce plan, l’accès à une presse libre est certainement une conquête citoyenne trop précieuse pour être assimilée à une simple coquetterie mondaine.

Sources et produits journalistiques

Les journalistes font souvent face à une stupide rétention de l’information par les structures publiques- et même privées- sollicitées.

A cela, s’ajoute la formation générale et universitaire du journaliste qui, le plus souvent, ne le prédispose pas à traiter efficacement et d’une manière intelligible et pédagogique l’information statistique.

Dans la plupart des cas, cette dernière n’est pas donnée en chiffre absolu (information brute), mais translatée en moyenne pondérée, ratios, graphes en courbes, taux de corrélation,…etc. Pour pouvoir décrypter ces outils et surtout pour leur donner un sens pratique qui sera matérialisé, dans l’article de presse, par des mots ou d’autres chiffres plus simplifiés ou plus accessibles au lecteur, il faut, avouons-le, un minimum de formation en la matière.

Il faut dire aussi que les publications périodiques et les journaux spécialisés dans le domaine, capables de vulgariser des concepts et des outils statistiques, commencent à peine a connaître les faveurs des lecteurs.

Certains quotidiens nationaux ont même créé leur supplément économique pour combler un tant soit peu, le déficit en information économique.

Il va sans dire que les statistiques, inventaires et recensements ne suffisent pas, à eux seuls, à instaurer la cohérence et l’appréhension globale du sujet traité.

La connaissance de la géographie humaine, du droit commercial, du droit des entreprises, du code des investissements et d’autres législations spécifiques s’avère parfois d’un précieux secours. Bref, outre une formation universitaire qui devrait revoir ses ambitions à la hausse, les jeunes praticiens de l’information sont plus que jamais appelés à s’inscrire dans une dynamique de formation continue qui peut revêtir plusieurs formes : formation à la carte dans des centres ou instituts spécialisés, dans des entreprises industrielles, au niveau de l’administration (fonction publique), participation à des circuits touristiques,…En tout cas, la nécessité du journalisme spécialisé, prise en charge dans les pays développés depuis longtemps, se fera sentir dans notre pays au fur et à mesure de la formation du lectorat –qui développera ses exigences propres- et de la complexité/diversité de l’actualité appelée à être traitée par le journaliste (nouvelles spécialités judiciaires versées dans la bioéthique, les arbitrages économiques ; les défis écologiques, les nouvelles technologies de l’information,…). Le souci de la spécialisation a aussi été évoqué avec insistance par le nouveau ministre délégué à la Communication, Azeddine Mihoubi qui estime que l’on ne peut développer les compétences des journalistes et la qualité du produit que par une spécialisation accrue.

Amar Naït Messaoud

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