Ce qui se passe chaque jour sous nos yeux – dans la rue, à l’Université, dans les collèges – n’est sans doute que la partie visible de l’iceberg. En effet, les bagarres et scandales domestiques (violence conjugale, incestes, parricide, matricide,…) tendent à constituer dangereusement un environnement ‘’normalisé’’ ou banalisé.
Une histoire se passant à Alger-centre en plein jour d’été peut illustrer le degré de déliquescence de notre société et l’extrême gravité de la dissolution de la morale et des rapports sociaux. Une femme assise à l’arrière du véhicule de son mari sur le boulevard Hassiba Ben Bouali et tenant son enfant dans son giron. Au vu de l’embouteillage, la file de voiture ralentit puis s’arrête complètement à une centaine de mètres de l’hôpital Mustapha. La femme baisse le carreau pour recevoir un peu d’air. Et soudain, une main s’introduit par la fenêtre, tire sur le collier en or pendu au cou de la femme. Le bijou ne cède pas au premier coup. Le malfaiteur tire encore de toutes ses fores et s’enfuit à toutes jambes tenant dans sa main une chaîne en or sanguinolente. La pauvre femme s’affaisse sur le côté. Son mari se retourne pour voir ce qui s’est passé ; il n’arrive pas à admettre la réalité : la taillade faite sur la gorge de sa femme ressemble étrangement à un égorgement. Sur plus de vingt centimètres, son coup est ouvert et laisse s’écouler du sang à un débit inquiétant. Étant déjà proche de l’hôpital, il fit admettre sa femme au pavillon des urgences où les médecins lui ont carrément recousu la plaie de la gorge. Envoyée dans un établissement spécialisé, elle passera un mois en hospitalisation et perdra définitivement la voix du fait que ses cordes vocales ont été sectionnées. L’un des derniers drames qui ont ébranlé dans ses fondements même l’Université algérienne est cet assassinat de sang froid, à l’automne de l’année dernière, d’un professeur par son étudiant dans son bureau de l’université de Mostaganem. Pour avoir refusé de lui octroyer des notes de complaisance, le professeur le paya de sa vie avec plusieurs coups de poignards. Ce sont des milliers de femmes et de jeunes filles qui sont la proie de bandes de voyous à travers les villes d’Algérie. Mais, le drame ne s’arrête pas au niveau de ces victimes sans défense chez qui on convoite bijoux ou portables. Il va plus loin et embrasse tous les créneaux où la revanche sociale, la jalousie, le défoulement et l’extériorisation de sentiments de frustration enfouis trouvent leur terrain d’expression idéal.
Violence et anomie sociale
Au vu de la perte des valeurs et des repères culturels et sociaux, l’on se place assurément dans la logique de l’anomie sociale. Il semble que la grande parenthèse de l’aventure terroriste ait joué en faveur d’une ‘’légitimation de la violence’’ auprès de notre jeunesse. Pour feu le professeur Abdelmadjid Meziane, ancien responsable du Conseil supérieur islamique, le terroriste est peut-être l’exemple même de cet individu devenu machine qui a tué dans son cœur toute idée de divinité étant donné que, se situant à l’extérieur de la société et possédant les moyens matériels de tuer, de mutiler et de torturer, il ne voit aucune limite à son action immédiate. Il sent qu’il incarne la divinité même, puisqu’il peut tout faire, tout se permettre, du moins au moment où il donne plein essor à son pouvoir destructeur, avant qu’il soit tué lui-même ou arrêté.
Dans la réalité économique et sociale de notre pays, le potentiel juvénile algérien est envié par certains pays qui sont en train de subir un net vieillissement démographique.
Vœux pieux
Loin de prendre conscience d’une donnée qui est réellement plus un atout qu’un handicap, les responsables qui se sont succédés à la tête du pays n’ont rien fait pour valoriser notre jeunesse et l’enraciner dans les réalités culturelles et économiques de notre pays. La jeunesse algérienne subit de plein fouet les politiques maladroites et inopérantes menées en son nom. Une jeunesse happée par le vent de l’intégrisme jusqu’à pouvoir se rendre par contingents dans les montagnes de l’Afghanistan pour guerroyer contre ‘’l’ennemi russe’’ est certainement en perte réelle de repères. Près d’un demi-siècle après l’indépendance du pays, il est important et légitime de se poser la question de savoir que peuvent bien représenter pour notre jeunesse des notions nobles comme la famille, le corps social et la patrie. Le monopole politique, la gérontocratie nourrie par ‘’la légitimité révolutionnaire’’ et la rente abritant une classe de ‘’médiocrates’’ ont- par effet de force centrifuge- rejeté sur les bords de la culture et de l’économie les enfants de l’Algérie nouvelle.
Les nouveaux défis économiques auxquels doit faire face l’Algérie en ce début du 3e millénaire- ouverture sur le marché mondial, compétitivité, nouvelles technologies de la communication, développement durable et protection de l’environnement- exigent pourtant d’extraire la jeunesse algérienne de la déréliction humaine dans laquelle elle se trouve et des ‘’marchands de rêves’’ qui lui proposent de défendre des causes qui n’en sont pas. Cela demande aussi que soit rendu l’espoir à la frange majoritaire de la population par une formation moderne qui puisse l’intégrer dans la nouvelle économie et par un investissement accru dans le champ culturel pour que notre jeunesse puisse s’ouvrir aux réalités du monde tout en étant fière de son algérianité. Cela demeure, pour le moment, un vieux pieux. Les premiers balbutiements de l’ouverture économique ont montré les limites des formations scolaires, professionnelles et universitaires dispensées dans nos établissements. Le pinacle des paradoxes pour un pays qui consacre le plus gros budget de la nation à l’éducation et à la formation est d’être contraint d’ ‘’importer’’ des ouvriers spécialisés et des contremaîtres de la lointaine Asie pour assurer le fonctionnement de certains chantiers confiés à des société étrangères. Certains trottoirs du centre-ville de Tizi Ouzou sont confectionnés ces jours-ci par des ouvriers Chinois. Avec tout le respect que nous devons à cette nation industrieuse, il est cependant difficile d’admettre que de banals travaux de tâcheron doivent requérir l’intervention d’une main-d’œuvre étrangère.
Autodestruction et anarchie
Le sang chaud méditerranéen qui coule dans les veines des Algériens ne peut guère expliquer à lui seul la tendance à l’anarchie et à l’autodestruction. Face à l’opacité et au clientélisme qui caractérisent les actes d’intervention sociale de l’État (logements sociaux, soutiens à certaines catégories de citoyens, …) et devant la fermeture des horizons pour des milliers de jeunes sans qualification ou diplômés chômeurs, toutes les raisons sont les bienvenues pour en faire un tisonnier de la contestation : match de football (même si le club supporté en sort vainqueur), affichage de la liste des bénéficiaires de logements, recrutements sélectifs opérés par un entrepreneur- à qui, rappelons-le, on refuse le droit de ramener les ouvriers spécialisés qu’il a permanisés sur des chantiers relevant d’une autre commune ou wilaya-, absence d’éclairage public, détérioration de l’état de la route,…etc. Dans un pays où les canaux de communication sont rompus depuis longtemps- à supposer qu’ils aient un jour fonctionné-, il est illusoire de s’attendre à des protestations ‘’civilisées’’ du genre ‘’altermondialiste’’ ; car, outre l’absence de dialogue et de structuration efficace de la société civile susceptible de désamorcer ou, mieux encore, de prévenir de tels dérapages, les pouvoirs publics baignent jusqu’à présent dans une forme de déliquescence et d’apathie qui confinent la gestion du cadre de vie à une patente navigation à vue.
La culture de l’émeute est à ce point ancrée dans l’esprit de notre jeunesse qu’elle vient remplir le vide sidéral frappant cette frange importante de notre population en matière d’emploi, de loisirs et de divertissement. Outre une justice sociale de moins en moins repérable dans un contexte d’embellie financière jamais égalé auparavant, la culture du dialogue et de la communication entre gouvernants et gouvernés se trouve être la marchandise la plus rare dans le cosmos de la maison Algérie. Comme le développement est un tout insécable (niveau de vie, santé, culture, éducation,…), le sous-développement l’est d’autant. Et il est difficile de trouver un concept plus adapté pour qualifier ou caractériser cette situation d’anarchie où le citoyen se fait justice lui-même devant des canaux de dialogue qui n’ont jamais été bien exploités par les pouvoirs publics si, par malheur, ils ne les obstruent pas. La situation de certains pays d’Afrique classés comme étant les moins avancés de la planète et vivant sous le seuil de la pauvreté, n’est pas nécessairement plus dramatique que la nôtre. Là où les valeurs culturelles et les structures familiales gardent encore leurs fonction de sublimation-au sens freudien-, la crise économique est largement relativisée ; elle ne prend les dimensions d’un drame que lorsqu’elle est manipulée par des parties extérieures pour des fins mercantiles ou tenant de la stratégie politicienne. Pour ne pas gâcher la première ressource de ce pays-et avec elle toutes les autres ressources- une autre vision s’impose : une vision novatrice, ouverte sur le monde et sur les grands défis du XXIe siècle.
Amar Naït Messaoud
