D’une errance à l’autre

Ainsi, et trois jours durant, des conférences sur la vie et l’œuvre du « Baudelaire kabyle », comme qualifié par Abdennour Abdeslam, un concours poétique des projections de films, notamment « l’Insoumis » de Rachid Benallal, et une pièce théâtrale ont été présentés au public venu de toutes parts.

Mais de toutes ces activités, il en est une qui marquera pour toujours la ville d’Akbou : il s’agit bien entendu de la stèle de ce « troubadour » réalisée gratuitement par Aftis Hamid et Khellaf, tous deux diplômés de l’Ecole nationale des beaux arts.

La statue en question personnifie et matérialise, de l’avis même des intellectuels de la trempe de Younès Aidli, Abdenour Abdeslam et bien d’autres, l’image que les Kabyles se font de cet homme d’exception qui aurait imagé dans des strophes magiques, inspirées dit-on par un esprit génial, le quotidien de la société kabyle et sa déchéance à l’orée du colonialisme français.

Conçue pour orner une des nombreuses placettes que compte Akbou et constituer un repère culturel pour les jeunes générations, ce chef-d’œuvre est « relégué » à un carrefour sur la route nationale n°26 au lieudit Patte d’oie depuis bientôt quatre ans et, vraisemblablement, ce désaveu perdurera. Si Mhand u M’hand, « le plus grand des poètes », ne rentrera pas de sitôt, peut être jamais dans la ville d’Akbou et le risque que sa statue soit un jour percutée par un chauffard n’est nullement à écarter vu que les abords de la route nationale N°26 sont loin d’être un endroit sûr !

M. Salhi, le président de l’AEC, perplexe, nous dira : « Certes, les autorités n’ont jamais émis un avis défavorable quant à la réalisation d’un socle pour ce monument qui véhicule, à travers ses poèmes et sa vie d’errant, une grande partie de notre histoire, mais notre espoir de voir la stèle de Si Mohand u M’hand occuper définitivement une place digne de lui à Akbou, tarde à voir le jour ! » Embarrassé, il rajoute : « Nous espérons, en ce Mois du patrimoine, voir l’APC ou toute autre administration publique, nous designer une place et nous aider à parfaire la réhabilitation de cet homme ».

Ayant parcouru villes et villages pour apaiser ses peines en prodiguant des poèmes à profusion, Si Mohand u M’hand demeurera, d’une part, l’éternel témoin d’une époque charnière de notre histoire : l’avènement du colonialisme français, d’autre part, le rebelle qui a osé exprimer, au travers d’un verbe cru et chargé de sympathie mais aussi de colère, les états d’âme et d’esprit de tout un peuple. Il est des destins si singuliers, des coïncidences si frappantes que la conscience, dans un ultime retour sur soi, s’en trouve comme paralysée, obnubilée et promise à l’errance. C’est le cas de le dire pour Si Mohand u M’hand qui, vivant, a pu pénétrer tous les cœurs après avoir perdu son foyer et, mort, demeure un trait d’union entre plusieurs générations sans pour autant cesser d’errer sur les routes! Reconnu par l’Unesco comme patrimoine immatériel de l’humanité, la « stèle le personnifiant » ne saurait rester égaré à un carrefour, anonyme sur une route, nationale soit-elle !

B. Sadi