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La proie et son ombre

Les nouvelles perspectives qui se dessinent pour l’affaire Khalifa – aussi bien sur le plan strictement judiciaire que sur le plan de la politique générale du pays relative à l’économie et à l’investissement privé – ne manqueront certainement pas de révéler de nouvelles faces de l’affaire et même de compromettantes surprises. Dans ce contexte, même si l’Algérie vient de donner au Royaume-Uni des gages sur le respect des procédures judiciaires et des droits de l’Homme, la tentation d’utiliser une nouvelle fois cette affaire pour des règlements de comptes politiques n’est pas complètement exclue.

Avec un peu de recul, et dans tous les cas de figure, avec l’affaire Khalifa, l’Algérie et son projet de réformes économiques auront sans doute perdu en crédibilité et en capital confiance plus que n’auront perdu le Trésor public et les clients de Khalifa Bank en espèces sonnantes et trébuchantes. Quels que fussent les circonstances et les acteurs de ce qui est appelé “la grande escroquerie du siècle’’, ses répercussions sur la conduite de la politique économique et financière de notre pays dans les prochaines années seront longuement ressenties. Ses ondes de choc risqueront de happer – outre les lointains complices faisant partie d’une pyramide qui a commencé à révéler son architecture en 2007 – les efforts des autorités nationales tendus vers la réhabilitation et le renforcement des instruments de financement de l’économie dont la colonne vertébrale est incontestablement la banque.

Dans le sillage de cette affaire, dont l’instruction et les rebondissements ont fait durer l’angoisse chez les uns et la jubilation chez les autres pendant toute la durée du procès en Algérie et en l’absence du principal acteur, les pouvoirs publics ont procédé, au cours des années 2006 et 2007, à l’assainissement de dossiers de plusieurs autres institutions financières privées ayant abouti au retrait des agréments qui leur ont été accordés par le Conseil de la monnaie et du crédit. Des irrégularités, allant des crédits douteux jusqu’à l’escroquerie en passant par la situation d’insolvabilité, ont été mises au jour. La Khalifa Bank, qui représentait un “empire’’ auréolé d’une compagnie aérienne et d’une chaîne de télévision du même nom, constitue en la matière un cas extrême qui, indubitablement, a terni l’image que les autorités ont voulu donner des premières actions de libéralisation de l’économie algérienne. Cependant, à y voir de plus près, rien ne disposait l’Algérie – engluée qu’elle était dans l’économie de rente, le clientélisme, les plans ‘’anti-pénurie’’ et l’autocratie politique – à une transition en douceur où tous les acteurs se “repentiraient’’ et déclareraient la paix des braves. Au contraire, les ébauches de l’ouverture économique, ayant succédé à la fameuse ouverture politique qui a failli emporter le pays dans la tourmente d’un pluralisme débridé, ont intensément aiguisé les appétits et allègrement congédié toute moralité. Cela tenait d’un “saut dans le vide’’ que la culture dominante dans les rouages de l’État et dans la société ne pouvait malheureusement ni empêcher ni même amortir.

Les malheureuses péripéties de l’affaire Khalifa ont fait naître chez les gestionnaires économiques et les responsables politiques des réticences légitimes pour tout investissement dans le domaine de la finance. Mais les comportements radicaux ou les verrouillages systématiques ont-ils jamais réglé les problèmes ? D’autant plus que le “procès’’ des banques publiques – auxquelles est reproché le manque d’efficacité dans le financement de l’investissement

(4 000 milliards de dinars de surliquidités au début de l’année en cours) – a été fait par l’ensemble des acteurs économiques, y compris le président de la République dans ses différentes interventions. Des institutions internationales ont mis en relief cette aberration. Dans l’avenir immédiat, seul un partenariat avec l’étranger ou une prise de participation. d’organismes privés pourraient peut-être “inoculer’’ une nouvelle culture managériale aux établissements financiers publics pour sortir de ce statisme mortel qui fait de nos banques de simples caisses de dépôt. L’installation des banques étrangères en Algérie a débuté timidement. Le souhait des autorités est que ces établissements puissent dépasser la simple activité commerciale facile liée à l’import-export ou autres crédits domestiques. C’est le financement des projets inscrits dans le cadre des investissements créateurs d’emploi que les Algériens attendent.

De même, dans le cadre de l’installation de nouvelles banques étrangères en Algérie, le président Bouteflika demande l’établissement d’un nouveau cahier de charges qui contraindrait ces établissements à certaines règles allant dans le sens de l’encouragement à l’investissement ; il s’agit de les “obliger à réserver une partie de leur portefeuille au financement réel de l’investissement et non pas à se limiter à l’accompagnement du commerce extérieur ou à la promotions de crédits à la consommation. Nous sommes pour l’ouverture des banques étrangères et aux banques privées, mais dans le respect des normes universelles. Nous respecterons les normes internationales avec nos partenaires étrangers dans tous les domaines, mais nous attendons aussi de leur part le respect des intérêts de l’Algérie”.

Dans le bras de fer feutré ayant opposé l’Algérie aux autorités judiciaires de la Couronne britannique au sujet de Abdelmoumène Khalifa, c’était sans doute moins la personne de Khalifa qui importe que les leçons censées être tirées d’une aventure économique permise par l’ouverture précipitée et maladroite du secteur financier aux investisseurs privés. Sur ce terrain précis, les Algériens ne montreront aucune forme de réjouissance si l’ombre venait à être prise pour la proie.

Amar Naït Messaoud

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