La Dépêche de Kabylie

L’été, saison de la fête

Les cortèges n’en finissent pas de défiler à travers la ville et les villages, aux sons des klaxons, des chansons à plein régime et des ri ri authentiques* qui débordent des vitres ouvertes des voitures. L’été est consacré désormais comme la saison idoine pour les mariages, les fiançailles. Et on compte souvent plusieurs fêtes au sein du même village, parfois au sein d’un même quartier, à tel point que les invités ont vraiment l’embarras du choix mais aussi un problème de gestion du budget domestique mis à mal. L’été est aussi la période durant laquelle la Kabylie revit et retrouve son authenticité dans les réjouissances où une mixité sans fausse pudeur a toujours fait partie du quotidien. A tout seigneur tout honneur. La mariée est conduite dans la voiture la plus luxueuse, la mieux décorée avec ses ornementations florales, ses rubans multicolores accrochés aux portières et même aux pneumatiques. Et la reine d’un jour, peut être de toujours, ouvre le cortège, suivie comme de fières vassales par les nombreuses autres voitures dans une ambiance survoltée, rivalisant de klaxons, d’animation musicale rythmée par les applaudissements. Les caméras immortalisent ces instants et on fait de plus en plus appel à des professionnels. Les cérémonies léguées par la tradition ne sont pas oubliées, comme le rite du henné. Ce sont les femmes qui enduisent la paume délicate de la jeune fille, tout en la préparant à devenir épouse. Les chansons féminines, thivougharines, sont alors reprises en chœur, ventant les qualités physiques et morales des nouveaux mariés. Pour l’époux, le henné est mis en public, tandis qu’un poète invité pour la circonstance déclame ses rimes relatives à la vie conjugale, fourmillant d’anecdotes humoristiques et croustillantes, brocardant souvent la belle-mère vouée aux gémonies (dans l’imaginaire et la raillerie populaire, la bru est le souffre-douleur de la belle-mère). La nuit sera longue, au son du disc jockey ou d’un chanteur pour ceux qui peuvent se le permettre. Les DJ assurent l’animation tout en étant à la portée de la bourse la plus modeste. Le cachet du DJ est quelquefois offert par un proche ou un ami, comme cadeau de mariage. Quoi de plus beau que d’offrir de la musique ? Les jeunes hommes et jeunes filles se déhanchent quelquefois jusqu’aux premiers rougeoiements de l’aurore. Même les personnes d’âge les plus vénérables ne se privent pas de ces moments de liesse, et l’on voit souvent un vieil homme, ou la grand-mère, esquisser quelques pas de danse. Et, tandis que dehors la fête bat son plein, le jeune homme, en rejoignant subrepticement la chambre nuptiale, le cœur battant, s’apprête à s’unir à celle qui sera souvent la compagne de toute une vie. Et le nid d’amour est ainsi le lieu de doux épanchements. Un couple de plus, un noyau de vie dans cette Kabylie qui malgré les souffrances endurées, les défis de toutes sortes, espère toujours, belle et fière, continuer à vivre avec son authenticité.

* Le ri ri berbère ou thighratine, que l’on peut encore entendre en Kabylie et ailleurs, remontant à la nuit des temps, est produit par le claquement de la langue sur le palais, rythmé parfois par un battement de la main sur les lèvres. Déjà, les femmes de Carthage le poussaient pour galvaniser les guerriers du haut des remparts. Cette vraie prouesse vocale est le fruit d’un long apprentissage féminin qui, malheureusement, commence à se perdre. Le you you, n’est qu’une très imparfaite imitation, désincarnée, citadinisée, facile à faire même par l’homme. Ce n’est qu’une syllabe !

M. Amarouche

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