Un certain état d’esprit, tapi dans quelques rédactions arabophones — esprit fait d’aigreur mal contenue et de patente volonté de revanche sur le cours inexorable de l’histoire — est en train de refaire surface à l’occasion de l’assassinat des deux diplomates algériens en Irak. Dans un délire trop baveux pour gruger son monde, des plumitifs abasourdis par la marche des Algériens vers le progrès et la modernité crient à la machination et à la conjuration à propos d’un événement douloureux au sujet duquel il est insinué qu’il serait un scénario monté par les « éradicateurs » pour mettre en échec la réconciliation nationale en Algérie ! Pas moins. Ceux de nos élèves arabisants monolingues qui n’auraient d’accès à l’information que par la lecture d’ »Ech-Chourouk El Ousbouî » auront été édifiés cette semaine sur les raisons de l’assassinat de Belkadi et de Belaroussi en terre de Mésopotamie, sur les motivations qui ont poussé Ali Benhadj à intervenir comme il l’a fait sur El Djazeera et, enfin, sur la finalité d’un « montage » qui a sa tête à Alger et sa queue à Baghdad. Avec le « courage » qu’assure l’anonymat d’un édito gagné par un visible delirium tremens, le rédacteur s’enlise dans une conclusion qui nous édifie sur les positions politiques et idéologiques qui le font mouvoir : « Abou Mossab Al-Zerqaoui, si vraiment il existe (sic), et Ali Benhadj ne sont que des boucs émissaires de cette infortunée mondialisation… Quant à l’histoire de la réconciliation nationale en Algérie, il est clair que ses ennemis au sein du pouvoir sont toujours influents et ils ne perdent pas espoir d’attiser une nouvelle fois le feu de la discorde pour servir leurs intérêts ». Dans le corps de l’article, l’auteur se demande pourquoi le gouvernement algérien a-t-il décidé d’envoyer des diplomates en Irak si vraiment il ne reconnaît pas la légitimité de l’occupation. En fait, il ne dit pas autre chose que ce qu’a soutenu Benhadj sur El Djazeera et qui lui a valu l’arrestation. Il le dit peut-être autrement dans le style alambiqué qui est le sien. Ce qui aurait pu être une simple diatribe contre nos représentations diplomatiques à l’étranger a pris la tournure d’un outrage à tout un pays : « L’envoi de diplomates à Baghdad sous prétexte de protéger les intérêts de ressortissants, dont le nombre ne dépasse pas 300 – et dont la majorité sont des Algériennes mariées à des Irakiens-nous contraint à l’interrogation suivante : comment se fait-il que l’intérêt de plus de 30 millions d’Algériens soit bafoué et que celui de 300 Algériens en Irak devienne la priorité des priorités ? » Le journal suggère que Benhadj serait poussé à la faute (par qui ?), car soutient-il, ses communications téléphoniques ont toujours été surveillées. De plus, la chaîne sur laquelle il s’exprimait l’avait interrompu, ce qui « l’a empêché de terminer son intervention et d’appeler à la libération des deux diplomates ». Ce genre de pamphlet putride contre tout ce qui représente l’Algérie réelle, celle qui veut avancer vers le développement économique et la modernité sociale, ne s’encombre guère de cohérence et d’esprit de responsabilité. Dans la phase cruciale que le pays est en train de traverser, où la société réclame des réformes dans tous les domaines qui la mettront au diapason des nations démocratiques, ce genre de littérature obscurantiste, pire, subversive, risque encore de trouver acquéreur chez une jeunesse analphabète « bilingue », déjà travaillé au corps par une mosquée investie par des sectes nihilistes et par une école qui nourrit l’innocente enfance des châtiments d’outre-tombe et des ablutions mortuaires. Que la famille de la presse compte dans ses rangs des alchimistes qui sustentent une idéologie rétrograde qui est à l’origine des sentiers fangeux dans lesquels nous sommes enlisés, voilà bien une chose inquiétante.
Amar Naït Messaoud
