Entre puissance et intelligence

Par Anouar Rouchi

Le nouveau président de la République islamique d’Iran, un obscur maire sorti du néant, champion de l’islamisme radical et du populisme, inaugure son mandat en projetant son pays au-devant de la scène internationale. En dépit de tous les avertissements, l’Iran reprend, en effet, la conversion de l’uranium, préalable à son enrichissement, dans la centrale nucléaire d’Ispahan. Si l’Europe ne désespère pas de ramener le pays des mollahs à la raison, l’Amérique, elle, persuadée que c’est peine perdure, préconise la manière forte. L’Amérique… Il y a 27 ans, fin 1978. Téhéran est aux prises avec la Révolution islamique et la chute du Shah intronisé 25 ans plus tôt par la CIA est imminente. William Sullivan, ambassadeur des Etats-Unis à Téhéran, suit les événements de près. Il multiplie les câbles à Washington et avertit que le régime du Shah est agonisant, que le Shah lui-même est affaibli, que les militaires désertent par milliers, que la rue appartient chaque jour davantage aux insurgés et que, depuis sa résidence de la banlieue parisienne, l’Ayatollah Khomeny est le maître du jeu. Pendant ce temps, l’Amérique a d’autres priorités. Jimmy Carter consacre toute son énergie au succès des accords de Camp David qui le ferait définitivement entrer dans l’histoire. Cyrus Vance, secrétaire d’Etat et Zbigniew Brzezinski, conseiller du Président à la sécurité nationale, sont, eux aussi, mobilisés pour cet objectif. Aussi, dans les faits, la gestion de la question iranienne, en ces moments cruciaux, revient-elle à Henry Precht, cadre au Secrétariat d’Etat. En même temps, il est un fait notoire : les approches de Vance et de Brzezinski concernant la crise iranienne sont aux antipodes l’une de l’autre. Ainsi, lorsque Brzezinski téléphone au Shah d’Iran pour l’assurer du soutien du Président Carter et que le Shah demande un télégramme de confirmation, Vance s’y oppose et le télégramme ne sera jamais envoyé. C’est que les deux hommes du Président prennent leurs informations à des sources différentes, aux vues diamétralement opposées. Vance s’appuie sur les informations de Sullivan, ambassadeur US à Téhéran et Brzezinski écoute l’ambassadeur iranien à Washington et non moins beau-frère du Shah, Aredshir Zahedi. L’ambassadeur Sullivan ambitionne de sortir de l’ombre et pense en avoir l’opportunité en présentant à sa hiérarchie un plan qui permette à la fois de sauvegarder les intérêts américains en Iran et d’éviter à ce pays une guerre civile sanglante aux conséquences incommensurables. Il s’agit rien moins que d’envoyer un émissaire à Khomeyni pour l’assurer du soutien des Etats-Unis tandis qu’un deuxième émissaire convaincrait l’armée de soutenir le gouvernement de Chapour Bakhtiar. Cyrus Vance donne son accord et désigne des deux émissaires. Le Shah, qui a déjà psychologiquement abdiqué, accepte le plan et espère trouver ainsi une issue honorable. Le Président Carter, qui prend quelques jours de détente en compagnie de Brzezinski et sans doute sous l’influence de celui-ci, refuse. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Shah en est profondément affecté. La suite, on la connaît… Du Shah à Saddam, de Carter à Bush, de Vance à Powell, de Brzezinski à Rumsfeld, puissance et intelligence font-elles bon ménage ?

A. R.