Pour la majorité des agriculteurs et cueilleurs d’olives, notamment le retour des beaux jours, est un intermède propice pour s’acquitter hâtivement de certaines tâches saisonnières, au risque d’être surpris par le mauvais temps qu’ils appréhendent comme une épée de Damoclès. A Ath Weghlis, on n’en est pas en reste. Tôt le matin, des familles au grand complet serpentent cahin-caha sur des chemins cahoteux en direction des champs, chichement verdoyants et avec la minutie des fourmis et la volonté des conquérants, des mains calleuses collectent azemmour, grain après grain, comme on ramasse des perles en voie de disparition.
De l’avis général, le vénéré arbre cher à la Kabylie, vient de refléter les caprices de Dame nature. La fertilité des oliveraies est très en deçà des moyennes saisonnières, notamment en comparaison à l’année précédente. Rencontré sur le chemin du retour, en compagnie de sa femme tenant la bride du baudet, Dda Arezki, un retraité, caresse nerveusement sa taguelzimt, puis explique pétrifié : “D’habitude, je ramasse l’équivalent de dix quintaux. Cette année, je suis très déçu, ce qui me donne une flemme atroce chaque matin en me rendant vers Azaghar. Depuis une semaine, j’ai rempli treize sacs, ce qui fait l’équivalent de trois ou quatre quintaux, tout au mieux. Il y a d’abord l’djay’ha, puis il faut aussi m’avouer quelques vérités ; cela fait des années que j’ai abandonné mes oliviers, plus d’élagages, oublié les greffages (alleqem) et négligé le bêchage, donc ils me le rendent bien !”. Et Dda Arezki nous quitte en caressant d’un regard larmoyant des étendues d’oliveraies qui s’étalent à perte de vue et, comme abandonné par ses forces, il murmure de ne plus remettre les pieds entres ses oliviers. Autres temps, autres mœurs. Et Dda Arezki n’est pas un cas isolé. Si la pluviométrie d’avant la saison estivale était des plus abondante tombant avec constance à laisser les esprits optimistes et songeurs, l’été a laissé planer des températures dignes d’une fournaise qui ont fait entorse à une floraison naturellement soutenue et par ricochet, à l’encontre d’une récolte riche.
Le jour même, devant la porte d’entrée d’une huilerie électrique tournant à plein régime, le responsable affiche une mine émoustillée et un verbe gaiement serein : “Il est inutile de tirer la sonnette d’alarme. Il est vrai que les récoltes sont majoritairement moyennes, mais les grains sont riches en huile. Ils ont un bon erred. En un mot, il n’y a pas de quantité, mais il y a la qualité !” A la question de savoir si le prix du litre est susceptible d’augmenter, le responsable s’est excusé, nous sourit et va rejoindre ses machines qu’il surveille comme du lait sur le feu. En éludant la question, il laisse planer le doute et ouvre grandes les portes de la spéculation qui tourne souvent au désavantage des pauvres consommateurs, appelés pour la énième fois à mettre la main à la poche pour savourer au mieux leur couscous quotidien. A deux mètres de là, un flot de chuchotement parvenu de la bouche de deux agriculteurs fait estimer le litre à 500 dinars.
Finalement, ce qu’il faut ajouter en exergue, c’est ce profond sentiment de désolation face à cette gabegie et un sentiment de tristesse inouïe face à cette orgie qui grossit sous nos yeux, et à laquelle on assiste avec une sidérante indifférence ; en mésestimant bassement la valeur de nos huiles qui sont, pour tout dire, le pétrole de nos plaines et montagnes, c’est tout un patrimoine, une culture, une identité et le charme de nos régions qui se consument à petit feu, jour après jour.
Tarik Djerroud
