Entre ombre et lumière

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S’il y a un groupe de musique de jeunes issus de l’immigration qui fait mouche en France, c’est bien celui de “Zebda”, arrivé même à croire que l’effet “Zebda” existe. A la fin des années 1980, le groupe de rock français a été créé par des jeunes de quartiers de “beurs” de Toulouse, dont Madjid Cherfi à côté des frères Hakim et Moustapha qui sont issus de familles immigrées de la Petite Kabylie. A l’origine de la naissance de ce groupe de sept membres, trois chanteurs et quatre musiciens, le Takticollectif 100 % collègues, une association de ces jeunes des cités HLM qui est connu pour ses démêlés avec les responsables municipaux. La malvie dans les quartiers et la discrimination faite aux Magrébins et hommes de couleur étaient le cheval de bataille de ce collectif d’animateurs et de militants. Plus la francité revendiquée fort est devenue tel un leitmotiv pour ces jeunes qui n’ont cessé de bousculer la classe politique française.Ces animateurs de proximité dans les quartiers pauvres et sombres de la ville rose, Toulouse sont passés à une vitesse supérieure pour joindre l’utile à l’agréable, Madjid, Pascal et les autres ont créé leur troupe Zebda qui, par ses galas et ses chansons, n’est pas sans faire tache d’huile sur toute la France. Une manière de changer de style à leur lutte pour la citoyenneté tout en gardant la même raideur.Le cercle des fans qui, à la base formé de jeunes militants des cités HLM, s’élargit à des milliers de Français de souche. La révélation de ce groupe “métisse” a dépassé les frontières de l’Hexagone. Le groupe des “beurs” traverse plusieurs pays du Vieux continent comme il a chanté au Liban, en Syrie et en Jordanie.A la sortie de son album, L’arène des humeurs en 1991, le groupe toulousain va de succès en succès.Une musique composée d’un metissage de sons avec des textes marquant un engagement politique et social. C’est un acheminement en ligne droite du combat de Zebda. “On a sensibilisé l’infime minorité des Français” ne cesse de clamer Madjid, l’auteur et chanteur du groupe. Un combat des plus durs, Zebda est allé jusqu’à répondre au discours de Jacques Chirac dans un album de 1995 Le bruit et l’odeur. Tel une arme à double tranchant, le groupe touche les cœurs par ses mélodies et réveille les consciences par des mots touchants. “Y a pas d’arrangement, y a pas de grimace”, chante Zebda.L’engagement politique du groupe a même abouti à la participation de ses membres aux élections municipales de 2001.Sous le nom d’un mouvement citoyen : Motive-c. Ils ont obtenu quatre sièges suite aux 12,38 % des voix qui leur sont acquises. Leur album de 1998 qui s’intitule Essence ordinaire était comme un électrochoc, le groupe est appelé partout, et des plateaux de télévision se tirent les cheveux pour les inviter. NRJ et autres radio musicales ne cessent de matraquer à longueur de journée la chanson phare de ce succès : “Tomber la chemise”. Cet hymne festif de la grande tradition française est resté longtemps à la tête du hit-parade avec 800 000 exemplaires vendus. En l’an 2000 le Zenith de Paris a explosé deux nuits durant sous les airs de Zebda qui s’est produit devant 10 000 spectateurs.

La fractureL’essor a donné lieu à la naissance d’un autre succès en 2002 intitulé “L’utopie d’occase”. Dans la même année, Zebda a été sacré meilleur groupe de l’année aux “Victoires de la musique”. Le groupe pourra-t-il résister au charme d’un succès presque inattendu vu son engagement pour un combat à l’intégration sans conditions des Français d’origines divers. “Nous réclamons la francité tout en gardant nos origines”, clame Madjid.Contre vents et marées, le groupe est arrivé à son apogée, succès et célébrités sont inévitables et difficiles à gérer. “Il y a une punition au succès qui ne colle pas avec l’idée du combat politique qui demande plus de proximité. Mais quand la machine part, tu ne l’arrêtes plus. On est victime de ce succès”, reconnaît le parolier de Zebda à la revue de l’ACB “Berbères”. Vint l’année 2004, Zebda soumis à une forte chaleur dans son moule a fini par fondre.

Un volcan s’éteint, un autre s’éveille“C’est la fin d’un Zebda, pas la fin de Zebda”, commentait alors Madjid Cherfi au micro de France Inter.Le combat collectif qui touchait à sa fin, ce vétéran du groupe veut le mener en solo, même topo chez le reste de la clique, à chacun son destin.Même au sein de sa bande, Madjid se distingue des autres. Il est l’auteur de tous les textes chantés, compositeur de musique et chanteur. Un artiste à trois dimensions, qui, pour se ressourcer, vient chaque été au pays de ses parents, à Bgayet. “J’ai un lien plus qu’intensif avec l’Algérie. J’ai besoin de toucher la terre des parents.”En un laps de temps, Madjid sort des cendres de Zebda comme un bourgeon en réaction. La vie sans sa bande est consommée d’une première œuvre, signée sans son nom, voit le jour : “Cité des étoiles”. Cherfi ne s’arrête pas là, cet accro de la plume a fini par révéler un autre talent, une autre passion, celle de l’écriture. “Le livret de famille” est une première tentative littéraire du chanteur, publiée par Acte Sud au lendemain de son album.C’est un recueil de petits récits, d’histoires de gens issus de l’immigration que l’auteur présente comme “Thèmes reccurents, comme une saga des beurs que j’écrivais depuis des années. Dans les nouvelles, le ton est peut-être même plus vinaigre, plus acide.”Ce don d’écrire, Madjid le découvre dès son jeune âge. Sa mère “Na Taous” se remémore : “Mon fils est né en 1962 dans les barraques de Jenistou, banlieue de Toulouse, à 13 ans, je voyais mon fils se pencher pour écrire croyant qu’il faisait ses devoirs, alors qu’il composait des poèmes.” C’était à l’âge de 17 ans que le démon de la musique s’est réveillé en lui, lycéen, il a composé sa première chanson en arabe “Oualdi, ma fiha walou”. Aujourd’hui, chroniqueur littéraire à la télé, il a vendu plus de 20 000 exemplaires de son recueil, il a chanté avec Idir comme il a écrit des textes à Takfarinas et Cheb Mami. Entre Zebda et Madjid, c’est une histoire de racines et des ailes.

Nadir Touati

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