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Comme au bon vieux temps

Aït Abdelmoumène, le village le plus peuplé de la daïra des Ouadhias compte près de 8 000 âmes. Un village qui tente vaille que vaille de serlever et de redorer son blason, mis à mal par les évènements tragiques qu’a vécus l’Algérie et la Kabylie en particulier. Pour ce faire, qu’y a-t-il de meilleur que de ressuciter une tradition ancestrale ? Qu’y a-t-il de plus indiqué que de revenir aux sources et aux us que nous ont laissées nos ancêtres ? Des coutumes qui ont permis à la kabylie et à toute l’Algérie de traverser les siècles à moindre frais. Des traditions aussi vieilles que le monde, une culture des plus anciennes. La meilleure et sans doute notre existence et notre résistance aux différents complots, venant d’ici ou d’ailleurs, dont le seul objectif était d’anéantir les Berbères. Malgré les multiples assauts et les rituelles compagnes destabilisatrices, la maison kabyle demeure fière, digne et plus que jamais debout. Les Kabyles entendent rester libres, fidèles à leur culture, vieille de près de 3 mille ans et ouverts aux autres civilisations et au progrès technologique du monde actuel. Ath Abdelmoumène, en quête d’union, de communion et de convivialité fraternelle ont tout fait pour réussir cette cérémonie, ô combien attendue par les 8 000 habitants de ce village. Un rituel qui n’a pas été organisé depuis au moins vingt longues années.

De longs mois de préparation

L’idée d’organiser “timechret” n’est pas le fruit du hasard. Les sages du village, conscients de l’état des lieux, de l’ampleur du vide culturel et de l’absence d’un événement à même de réunir dans la joie et la convivialité tous les citoyens du village n’ont pas trouvé mieux que de ressuciter “timechret”, une fête bien ancrée dans les mœurs kabyles. Depuis des mois, les sept comités que compte le village d’Aït Abdelmoumène ont multiplié les contactes pour mettre les mécanismes efficients à la tenue de “Lewziâa” dans les meilleurs conditions possibles. Plusieurs réunions ont été tenues dans le but d’élablir une feuille de route efficace et pour être prêt le jour J. La décision fut prise et la collecte d’argent fut lancée. Les citoyens se sont montrés généreux, sans contrainte aucune puisque les gens sont libres de donner ce qu’ils peuvent, chacun selon ses moyens, quant aux plus démunis, ils sont dispensés financièrement mais, ils peuvent par contre participer à l’opération de l’immolotion. N’oublions pas aussi de souligner que toutes la diaspora et les émigrés vivant à l’étranger ont apporté une appréciable contribution. Une somme considérable est ramassée et l’on décida d’acheter 19 taureaux. Les maquignons du village s’acquittèrent de cette tâche. Pour des raisons pratiques et d’efficacité, les sept comités du village ont opté pour la répartition des taureaux selon l’importance de chaque comité en terme de population bien entendu. L’immopation des bêtes se fera le même jour et sera assurée par les bouchers et les volontaires du village. Les organisateurs ont été désignés, il n’y’a plus qu’à passer à l’action.

Le jour J Ambiance féstive et communion totale

De Tighilt Oumezir à Igharviyen en passant par Tadert Oufella, Ath Yighil, Ath Ali Ouhmed et Tassoukit, le décor est le même. Un décor fait de couleur, de tonalité et de liesse, brisant du coup la morosité et la monotonie qui n’ont que trop duré. Dans notre randonnée à travers toutes les places publiques du village, nous n’avons rencontré que les heureux. Les vieux, les jeunes et les mois jeunes se sont tous mobilisés pour réussir magistralement cette grandiose cérémonie. Les organisateurs en nombre important tenaient la situation en main et rien ne leur échappent. Dans notre virée à travers tous les sites retenus pour l’immolation des bêtes et le partage de la viande, nous n’avons relevé aucune anomalie. C’est à croire que les Ath Abemoumène ont pour habitude d’organiser quotidiennement “timechret” tous les villageois se sont réunis, même ceux partis travailler n’ont pas raté l’occasion de venir retrouver l’ambiance du village. Certains sont venus d’Alger, d’Oran, de Tizi-Ouzou, de Bouira et même de France pour partager avec les leurs les délices de “timechret”. Cet événement a au moins le mérite de rassembler tous les fils et toutes les filles du village. Il faut aussi signaler que les ménagères du village on gâté tous les présents par des gâteaux de tout les genres et des banquets traditionnels de toutes couleurs.

Le partage de la viande un travail de foumies

Une tâche qui revient aux spécialistes en la matière car la viande doit être coupée et répartie équitablement. Les bouchers après avoir sacrifié les bêtes, ils procèdent à la coupe de la viande. Des volontaires et des bénévoles, désignés à l’avance, s’attelent à la répartition. Des tas que l’on appelle “thakhamt ou thount” sont constitués. Elles sont ensuite distribuées par foyer et par personne. Chaque membre du comité s’occupe de son quartier “adhroum” et se charge de la distribution aux chefs de famille. Chaque tas est destiné à une dizaine de personnes, il est a rappeler que chaque tas pèse environ 6 kg de viande. Ce qui donnera plus d’une livre (500 g) de viande pour chaque individu. Lors de cet événement, les petits côtoient les vieux et les pauvres les riches. Une justice sociale parfaite : une autre belle vertu de timechret. Les têtes et les pieds des taureaux dont le prix est fixé à l’avance, sont vendus à ceux qui seront tirés au sort. Cette fois on nous a appris que le chance a souri surtout aux plus modestes. Il est à préciser que la répartition s’est faite dans un climat rempli de gaieté, de joie et de satisfaction. Les gens ont eu droit à de la viande à moindre coût. Il s’agit là aussi d’une autres vertu de Lewziaâ.

Riche et pauvre, même repas

Vers la fin de l’après-midi, tous les citoyens du village ont eu leur part du festin. Personne n’est oublié. Les ménagères se mettront à l’œuvre pour préparer ce banquet traditionnel digne de ce nom, il s’agira désormais d’un couscous aux légumes et à la viande pour tout le monde, riche comme pauvre. Cependant “timecherit” ne se limite pas seulement à cela car son objectif principal est surtout de préserver l’homogénéité du tissu socio-culturel et de consolider davantage les liens entre les villageois. Ce rituel qui a su perdurer dans la plupart des villages de Kabylie constitue une belle occasion de se retrouver, de discuter de plusieurs thèmes et d’aborder les problèmes du village en toute sérénité et dans une ambiance festive. Timecherit de nos jours devra être, et c’est ce que nous avons entendu des bouches des villageois d’Aït Abdelmoumene, une opportunité à exploiter pour aplanir les difficultés, resserrer les rangs et panser les blessures afin de recréer l’homogeneité et l’union entre frères, puis viendra la résurrection de la solidarité légendaire connue des Kabyles pour les besoins socio-économiques des temps modernes. Timechrit est pour ainsi dire une tradition parmi beaucoup d’autres ayant pour finalité d’assurer la bonne organisation de la maison kabyle et de rapprocher les hommes -dans un climat social saint, une symbiose parfaite et une communion totale. Des qualités en perte de vitesse par les temps qui courent et qu’il faut absolument retrouver pour le bien de la communauté kabyle.

Les villageois en parlent

Dans notre tournée à travers les places publiques nous avons recueilli les impression de plusieurs citoyens dont voici quelques-unes : A commencer par le P/APC, originaire du village d’Aït Abdelmoumène qui ne manquera pas de déclarer : “Timechret est une tradition à plusieurs vertus, elle permet le rapprochement entre les hommes et génère des liens solides entre eux. Les organisateurs et les 7 comités de village sont à féliciter. Pour notre part, nous serons toujours disponibles à soutenir toute action destinée à reserrer les rangs et à apporter la joie à nos citoyens”. Dda Moh : un sexagénaire nous apprendra : “Timechret est un remède efficace aux maux de la société actuelle. Une tradition à ne pas abandonner. Elle a le mérite de semer la joie à travers tous les quartiers du village. Regardez, tous ces visages respirent le bonheur. C’est magnifique.” Mouloud un jeune étudiant d’Aït Abdelmoumène : “C’est une première pour moi, un évènement qui regroupe tous les habitants pour partager plein de bonnes choses. Nous, les jeunes, nous devrons perpétuer ces rites qui constituent l’essence de notre identité”. Saïd est venu spécialement de Bouira : “Un évènement pareil ne se rate pas. Venir ne serait-ce que renouer avec l’ambiance de mon village et de mes frères me fera faire des centaines de kilomètres”. Amirouche et Aïssa sont deux jeunes écoliers : “Excellente initiative. Jeunes, moins jeunes et vieux sont réunis pour un même objectif dans une communion totale. Bravo aux comités et aux Aït Abdelmoumène.” Tard dans la soirée, la grande place du village s’est vidée peu à peu. Les habitants d’Aït Abdelmoumène avaient vécu une journée mémorable. Les jeunes ne cessaient de prier pour que l’action puisse se renouveler… pour vu qu’il y ait de la volonté…

Hocine Taïb/Mouloud Zerbout

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