Pour un équilibre hommes / ressources

Comme vient de le signaler cette semaine l’Office national des statistiques, les Algériens seront au nombre de 36,3 millions d’ici le 1er janvier 2011, c’est-à-dire dans moins de six mois. Jusqu’à ce jour, la répartition de cette population- pour des raisons de mauvaise gestion des ressources et des territoires- est, le moins que l’on puisse dire, bancale.

Elle ne répond à aucune logique économique ; elle répond plutôt aux conditions sociales et aux mentalités installées par la rente pétrolière. L’écrasante majorité de la population se trouve ainsi resserrée sur la bande littorale au détriment du bon sens. Les limites d’un tel ‘’canevas’’ de développement sont réellement atteintes dès l’instant où personne- ménages, fonctionnaires, agriculteurs, artisans,…etc. – ne trouve son compte et évolue dans une cage ou sur un dépotoir dans un pays de plus de 2,3 millions de km2.

Le Schéma national d’aménagement du territoire (SNAT), adopté par le gouvernement au printemps dernier, est censé apporter des réponses pertinentes à un éventail de questions relatives à la gestion des ressources, à la répartition démographique de la population et à l’administration des territoires. Il est élaboré sur la base d’un travail de fond qui a nécessité la collaboration de tous les secteurs d’activité. Le document de synthèse a été finalisé dans sa dernière mouture en juillet 2004 par le ministère de l’Aménagement du territoire, de l’Environnement.

Les projections et les ambitions qui animent cette œuvre d’envergure est de réserver une place de choix à l’Algérie aux horizons 2025. Cette projection s’articule autour de l’espace, de la répartition des populations et de la gestion des ressources de façon à obtenir un développement rationnel, harmonieux et intégré qui s’appuie sur les vocations des sites et des régions et qui valorise les potentialités et domestique les contraintes.

L’aménagement du territoire, selon la définition du professeur Stéphane Hénin donnée dans l’Encyclopédia Universalis,  » implique une idée de gestion appliquée à l’ensemble des ressources nationales, et notamment de l’espace qui devient par endroits un bien rare. L’urbaniste américain Adam le définit comme « la science, l’art et la politique dont l’objet est de créer le milieu nécessaire à la production et au développement des valeurs humaines ».

En tant qu’outil de gestion et de prospective, le Schéma national d’aménagement du territoire est présenté par ses promoteurs comme pouvant  » anticiper les ruptures et les risques pesant sur l’espace algérien en tant que lieu de vie à protéger et à préserver « . Il a pour but de fixer, pour une population de plus de 35 millions d’habitants en 2010, les grandes orientations spatiales en matière d’investissement et de politique de développement, localisation des infrastructures de base et des équipements publics, voies de communication, ouvrages hydrauliques, zones à urbaniser, zones touristiques,…comme il prévoit aussi les actions qui pourront valoriser les espaces particuliers caractérisés par une sensibilité exceptionnelle comme les zones littorales, les couloirs steppiques, les zones désertiques, les franges frontalières et les zones de montagne.

Coquilles vides

L’Algérie avait crée auparavant des structures supposées pouvoir prendre en charge les missions de l’aménagement du territoire. Cependant, la fonctionnalité et l’efficacité de ces structures n’ont jamais eu de résultat probant sur le terrain. C’était l’époque de la montée vertigineuse de la gestion rentière de l’économie où aucune espèce d’imagination ou de créativité n’était exigée des cadres et techniciens qui étaient chargés de l’administration des territoires et de l’économie nationale ainsi que des équilibres naturels censés être basés sur la gestion rationnelle des ressources.

C’est là un des travers du développement anarchique que l’Algérie a hérités du processus de construction nationale après l’indépendance et qui a fait des structures techniques des coquilles vides. Aux yeux des aménagistes et des économistes, le déséquilibre de la répartition spatiale de la population, l’injection aléatoire des investissements et le déficit de rationalité et d’imagination dans la gestion des ressources naturelles (y compris le foncier) ont largement contribué à la chute du mythe ‘’développementiste’’ où le volontarisme populiste a pris la place d’une gestion démocratique et rationnelle et de la bonne gouvernance. L’Algérie, qui s’est dotée depuis les années 70 de structures administratives inhérentes à l’aménagement du territoire, s’était ainsi rapidement laissée griser par la rente pétrolière qui a permis une urbanisation effrénée et anarchique, suivie de pôles industriels autour de certains grandes villes. Cette situation a drainé des populations de l’arrière-pays montagneux et steppique au point où l’exode rural est devenue une réalité avec laquelle il faut compter dans tous les autres programmes de développement.

La concentration démographique, industrielle et commerciale a élu domicile dans la partie la plus septentrionale du pays, à savoir la bande côtière limitée par l’Atlas Tellien. Plusieurs facteurs historiques, climatiques et sociologiques peuvent expliquer cette ‘’préférence’’ de vivre sur un territoire spécifique au détriment de la rationalité. Ces distorsions ont amené la densité de la population à avoisiner les 300 habitants/km2 en moyenne dans les wilayas du Nord tandis que sur les Hauts-Plateaux elle descend parfois au-dessous de 50 habitants/km2. Les territoires du Sud, en revanche, enregistrent les densités les plus faibles allant de 10 à 20 h/km2.

Tous les indices montrent un engorgement de la partie Nord du pays. La concentration des activités économiques y a crée des problèmes de circulation presque insurmontables (le nombre d’accidents de la route est dans ce cas un des indices majeurs) d’autant que le réseau du chemin de fer n’a subi aucun changement depuis l’époque coloniale, se réduisant presque à l’unique maghrébine ligne Oujda-Tunis. Ce n’est que ces dernières années que ce précieux créneau de l’économie nationale a été pris en charge dans les plans d’investissements publics. D’autres problèmes d’infrastructure et d’équipement annoncent une asphyxie prochaine de la bande littorale (AEP, décharges publiques, réduction drastique de réserves foncières pour les programmes d’équipement,…). La devise

d’“équilibre régional’’ arborée pendant des années- sous couvert de plans quadriennaux et de plans spéciaux- est, on en convient aujourd’hui, un slogan creux sans consistance réelle.

Articulation décentralisation/ développement

La vision spatiale du développement (territoires, hommes et ressources naturelles) n’a pas pu trouver sa pleine expression dans l’ancien schéma économique du pays. Cet handicap majeur a lourdement pesé sur la mise en synergie du capital humain avec le milieu dans lequel il vit. Ce genre de distorsion se traduit par la disparité des degrés de développement des régions du pays, l’instabilité chronique des populations actives appelées à gagner leur vie là où l’offre d’emploi est la plus présente et par des réactions culturelles (replis identitaires, intégrisme religieux, retard dans la formation de la ‘’citadinité’’,…) qui expriment une tension à la limité du pathologique.

Le nouveau cadre de vie façonné par un développement problématique en mal d’harmonie tend de plus en plus à échapper aux hommes et aux structures administratives si bien que de lourdes menaces commencent à peser sur l’ensemble de la collectivité. Ces menaces sont à identifier dans les travers qui obèrent le cadre urbain de nos cités, les constructions illicites réalisées sur des zones inondables, les montagnes de détritus élevées en dépotoirs sauvages et d’autres comportements qui mettent à mal le cadre de vie et menace parfois la santé et la sécurité des populations.

Sur un autre plan, la centralisation excessive de la gestion du pays et de son économie a probablement atteint sa charge de rupture. Chaque jour qui passe met à nu les travers de l’inflation des pouvoirs centraux bâtis en une rigide pyramide hiérarchique. Cette raideur de fonctionnalité ne laisse aucune initiative aux élus et populations des régions ciblées par les actions de développement.

À travers la plupart des pays du monde au sein desquels est enclenché le mouvement démocratique tel qu’il a été apporté par les révolutions démocratiques de la fin des années 1980, un puissant mouvement de décentralisation a ébranlé les vieilles structures archaïques de façon à réhabiliter l’action citoyenne et l’initiative locale au profit de la communauté et des territoires.

Outre une décentralisation territoriale- par une division administrative harmonieuse et rationnelle du territoire-, les experts ne manquent pas de faire valoir les conditions de réalisation du bien-être collectif telles qu’elles sont véhiculées par les initiatives à la base. À ce niveau de réflexion, la question des pouvoirs locaux en relation avec le pouvoir politique central relève d’un traitement d’urgence En effet, partout dans le monde, la philosophie qui soutient un développement rationnel et harmonieux des communautés et des territoires milite pour une déconcentration plus hardie des pouvoirs au profit des collectivités locales et des communautés.

Amar Naït Messaoud