Dès les premiers jours de juillet, la tension sur le lait a été ressentie à l’échelle de presque tout le territoire national. Des chaînes immenses se forment à l’“heure du laitier’’ devant les magasins sans que les clients soient sûrs d’acquérir le sachet du précieux liquide. A trois semaines du Ramadhan, les appréhensions des citoyens en la matière s’aiguisent encore davantage.
Lorsque la première crise du lait éclata, il y a un peu plus de deux ans, toutes les explications ont été tentées par les pouvoirs publics sans arriver à convaincre grand monde, à commencer par les producteurs jusqu’aux petits consommateurs. C’est, désormais, une crise qui devient récurrente, apparemment inscrite dans la durée. La tension sur le lait entraîna, en s’en souvient, le renchérissement des prix de la presque totalité des produits dans lesquels le lait entre en composition : yaourts, crèmes glacées, fromages, lait en poudre conditionné en sachet d’une livre, etc. Le répit accordé par les unités de fabrication n’a duré que le temps des illusions suscitées par le flottement des choix des pouvoirs publics, entre continuer à soutenir le lait quel que soit son coût, ou se résoudre à jouer le tout libéral, au risque de nourrir la colère des populations dont le pouvoir d’achat est en train de régresser d’une façon inversement proportionnelle par rapport aux augmentations de salaire. Ces dernières- parce que non liées à une quelconque augmentation de productivité ou de richesse- alimentent discrètement mais lourdement une inflation qu’on a du mal à prendre en compte dans les statistiques officielles.
Sans vouloir verser dans un cynisme de mauvais aloi, l’on doit néanmoins, en cette phase de surchauffe de la bouilloire de lait en Algérie, pouvoir se dire les vérités prosaïques sur l’infortune d’un secteur situé à la jonction de l’agriculture et de l’industrie et qui n’a jamais bénéficié d’une véritable stratégie de développement basée sur une vision rationnelle et pragmatique des différents segments qui concourent à la fabrication de l’un des produits les plus vitaux de la vie des Algériens. Il importe avant tout de dépasser la superficialité de cet argument factuel- colporté sans coup férir par la presse comme une image d’Épinal- qui consiste à dire que les producteurs de lait sont frappés par la crise parce que « le prix de la poudre de lait a subi une hausse sur le marché mondial ».
On oublie, ou on évite malicieusement, de se poser la question pourquoi l’Algérie en est réduite à importer cette poudre de lait ? On préféré cyniquement, pour s’acquitter hypocritement de sa conscience, un raisonnement tortueux lequel, s’appuyant sur des chiffres assommants et en même temps vrais, est arboré juste pour cacher la vraie faille de l’économie nationale en la matière.
Le chemin chaotique de la production laitière peut, à lui seul, résumer l’échec des dispositifs et modèles économiques successifs mis en place par les pouvoirs publics depuis les années 1970. Au lendemain de l’Indépendance, la tradition illustrée par le concept de la géographie humaine qui dit que ‘’la campagne nourrit la ville’’ s’est poursuivie malgré l’indigence du monde rural et en dépit aussi des premiers mouvements d’exode vers les villes où l’industrie et les services font un appel d’air pour vider l’arrière-pays de sa sève et de son potentiel humain.
Par le moyen de carrioles ou calèches, et parfois à dos d’âne, les enfants des bourgades transportaient le lait de vache, de brebis et de chèvre, issu de la traite de l’aube, généralement effectuée par les femmes, vers les zones urbaines où ils écoulent leur produit par le truchement de revendeurs attitrés. Le petit lait (Ighi ou L’ben), qui est en réalité un sous-produit du lait, était gracieusement donné aux clients.
Les voies biscornues du développement
Il y a trois ans, un rapport sur l’état de l’agriculture algérienne a été présenté en Conseil des ministres par l’ancien ministre de l’Agriculture et du Développement rural. C’est avec les thèmes-phares de la sécurité alimentaire et de la promotion des produits agricoles stratégiques que ce rapport a été abordé. De même, au cours des dernières assises nationales du secteur agroalimentaire tenues il y a quelques mois, il a été fait état de la faiblesse de la chaîne agroalimentaire dans notre pays. Ce constat est aujourd’hui encore plus vérifiable lorsqu’on considère que plusieurs sous-secteurs de l’agriculture, principalement des fruits, commencent à dégager des volumes de surproduction qui ne trouvent aucun créneau de consommation (transformation/conservation, exportation,…).
Les pouvoirs publics commencent à prendre une nette conscience du »front » ouvert sur le plan des produits alimentaires de base, ce qui a contribué à faire dégringoler le pouvoir d’achat des citoyens d’une façon dramatique depuis les trois dernières années. Les augmentations de salaires n’y apportent pratiquement aucun correctif. Souvent, c’est l’inverse même- l’inflation- qui se produit du fait que cette augmentation n’a pas été générée par un surcroît de productivité.
L’une des crises récurrentes qui ne donne aucun répit pour les ménages est celle relative au lait et, par ricochet, à tous les produits dérivés (fromages, beurre, yaourt,… ). La menace de la cessation de production plane toujours sur les unités de fabrication malgré certaines assurances données par le gouvernement. En tout cas, la solution définitive ne semble pas, jusqu’à présent acquise. Les fabricants de lait ont souvent réclamé le déblocage des subventions accordées par l’État et qui enregistrent fréquemment beaucoup de retard au moment où les unités de fabrication de lait font face à des dépenses incompressibles pour mettre le lait à la disposition des citoyens. Aujourd’hui, il se trouve même que ces subventions s’avèrent insuffisantes à couvrir les charges des unités de production de lait.
Les diverses crises touchant des produits agricoles de large consommation et qui font objet de subventions font remonter en surface de vieux problèmes mal pris en charge par des décisions politiques hardies ou dont le traitement a été empêché ou perverti par le système de la rente qui s’est appuyé sur la seule vertu de l’importation.
Pour ce qui est spécifiquement lié à l’histoire de la filière du lait dans notre pays, de proche en proche, et sous les coups de boutoir d’une politique rurale biscornue et qui s’avérera à la longue contre-productive, l’équation naturelle a fini par s’inverser. Ainsi, par la grâce d’une autre manne liquide, l’or noir, l’Algérie embrassa des ambitions- il est plus juste de parler de lubies- par lesquelles on a essayé d’effacer les odeurs de bouse de vache dans les campagnes en invitant le paysan à venir s’approvisionner dans un magasin étatique qui portera même son nom : Souk El Fellah.
Si le fellah pouvait montrer quelque réticence, on saura bien le déloger de sa chaumière et de ses écuries en lui faisant une concurrence déloyale. C’est ce que fit l’État algérien pendant une vingtaine d’années en soutenant les prix du lait importé de France, de Hollande et des lointaines contrées de Nouvelle-Zélande et du Canada. Le soutien profitait exclusivement aux firmes exportatrices. Un chiffre anecdotique dit tout le drame de la situation : cent mille vaches laitières françaises produisent spécialement pour le consommateur algérien au milieu des années 1980. Le vil prix auquel est ramené le lait en poudre a non seulement généré le gaspillage, mais il a surtout crée des réseaux de contrebandes qui font fi des distances et des dangers du désert pour acheminer le produit vers le Mali, le Niger et le Maroc.
Un soutien et des aléas
La libéralisation tardive des prix du lait au début des années 1990 ne pouvait pas rétablir les équilibres dans l’immédiat. C’est pourquoi, un soutien, aux producteurs cette fois-ci, est consenti par l’État via l’élevage ovin et le réseau de collecte de lait. Mais, comme tous les dispositifs de soutien dans notre pays, celui-ci n’échappe pas aux détournements et au mauvais ciblage. Pire, il ne fait pas partie d’une politique globale qui revaloriserait les fourrages, les parcours et les prairies artificielles. Même le réseau de collecte a subi de tels couacs que certains producteurs de l’Est du pays se trouvant, il y a quelques années, en situation de surproduction de lait, ont dû,; la mort dans l’âme, déverser le si précieux produit dans les rivières. Il est évident qu’avec une politique aussi peu cohérente, ce n’est pas le soutien actuel du sachet de lait qui fera sortir la corporation de la crise ni les consommateurs de leur angoisse.
Les esquisses d’une nouvelle démarche commencent réellement à être tracées avec la politique du Renouveau rural qui s’appuie sur les projets de proximité. En 2009, ce sont 10 000 unités d’élevage qui ont été distribuées aux foyers ruraux comptant des bovins, des ovins, des caprins et du petit élevage (apiculture, aviculture).
Cependant, en volume, cela ne représente pas grand-chose par rapport aux besoins de consommation. C’est donc, du côté de l’agriculture professionnelle — classée dans l’axe de “Renouveau agricole” — qu’il y a lieu de trouver des solutions plus adaptées au problème de la production laitière. Il s’agit de favoriser et de soutenir les éleveurs qui disposent de capacités logistiques et managériales en diversifiant les axes d’intervention. Outre l’acquisition même du cheptel, d’autres actions devraient être menées en direction de la création de prairies, la mobilisation de la ressource hydrique, l’acquisition de fourrages secs, le suivi vétérinaire, la modernisation et la densification du réseau de collecte de lait crû,;…etc. En tout cas, le soutien accordé actuellement par les pouvoirs publics aux fabricants pour chaque sachet de lait produit ne peut guère constituer une “stratégie” à long terme. Tous les indices montrent qu’il faut sortir de cette logique peu porteuse et d’investir dans des solutions plus appropriées qui réhabiliteraient d’une façon définitive la filière lait dans notre pays
Amar Naït Messaoud
