Les bouleversements qu’ont connus l’espace rural et le milieu urbain en Algérie au cours des vingt dernières années n’ont d’égal que l’extrême tension qui a caractérisé la situation sociale, politique et sécuritaire du pays pendant cette étape de la vie de la nation. Depuis l’indépendance du pays, aucun mouvement d’exode n’a pu égaler le déplacement des populations intervenu depuis le début des années 1990.
Contrairement aux anciens mouvements où le chef de famille quitte le foyer rural à la recherche du travail dans la ville ou à sa périphérie, ce qui s’est produit au cours de la période noire est le départ massif de familles entières sans que le lien avec un improbable emploi soit réellement établi en ville.
Dans la précipitation, des milliers de campagnards investiront les zones urbaines et loueront des appartements avec l’argent de bradage du cheptel. Les loyers montent en flèche profitant de l’état de détresse des familles. On exigeait aussi qu’une avance, généralement d’une année, soit payée au bailleur.
Sans espoir de décrocher un emploi décent, le chef de famille épuise son épargne au bout de quelques mois. Les enfants, souvent déscolarisés, tombent dans le piège de la délinquance (drogue, banditisme,…) que tend imparablement le milieu urbain marginal. A l’engrenage de la misère, des problèmes de santé et des ennuis avec le voisinage va se greffer la fin des possibilités de location.
Des familles ont tenté le retour vers le village ou le hameau natal. Mais, la tâche n’est pas de tout repos. Tout le paysage social, économique et même environnemental a changé dans le mauvais sens bien sûr. A la place de certaines écoles ou de certains centres de soins, les revenants découvrent les guérites des gardes communaux. A Aïn Defla, Bouira, Médéa et d’autres lieux où la machine terroriste a accompli sa basse besogne, les anciens habitants qui ont tenté le retour à partir des villes où il s’étaient abrités temporairement (Alger, Blida, Réghaïa,…) ont été rapidement découragés par le nouvel environnement qui s’offrait à eux.
L’histoire d’une mobilité tourmentée
Outre la période exceptionnelle de la fin du 20e siècle qui a mis sens dessus-dessous la situation sociale des Algériens, l’histoire des mouvements de population- allant des espaces pauvres ou simplement mal valorisés vers des espace d’opulence, d’abondance et d’emplois- possède en Algérie un passé rythmé par les différentes colonisations, les divers soubresauts politiques et les multiples politiques économiques mises en place par les gouvernants.
Depuis le début de la colonisation jusqu’aux programmes de développement de l’Algérie indépendante, la population, la propriété foncière, les modes de vie, les systèmes de production, la cellule familiale et la gestion de l’espace, en tant que lieu d’habitat et ressource primaire, ont connu de tels chamboulements que le pays s’est complètement métamorphosé. De fond en comble, la relation avec la terre et avec ses éléments principaux (montagnes, ruisseaux, fermes, assiettes foncières, ressources naturelles) se trouve transformée. Le système colonial, dans une stratégie de cantonnement des populations indigènes, a construit des villes nouvelles, crée des usines, bâti des écoles et des infrastructures de desserte, comme il a institué le système de métayage qui avait réduit nos paysans à une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci. A l’intérieur même des villes européennes nouvellement construites en Algérie, les poches de misère des indigènes ont été circonscrites dans des quartiers dits “arabes”. Entre Bab Djedid, Square Bresson et le lycée Bugeaud (actuel Emir-Abdelkader), était confinée la population de la Casbah. Il en est de même pour les autres agglomérations d’Algérie, et cela qu’elles que fussent leurs dimensions.
Pour faire fonctionner les fermes et les ateliers tenus par des Européens, il a été fait appel à des ouvriers de l’arrière-pays montagneux et des Hauts -Plateaux.
Des tâches sporadiques ou saisonnières (cueillettes d’oranges et clémentines, vendanges, arrachage de pommes de terre), des travaux exigeant une présence plus assidue (irrigation, labours, taille,…) ou des fonctions permanentes (machinisme agricole, construction, gardiennage,…) ont fait venir des milliers de personnes de la campagne déshérités vers les plaines fertiles, près des grandes villes. A l’ancien statut de célibataire est venu se substituer, quelque temps après, le statut de chef de ménage. C’est ainsi que des milliers de familles se sont déplacées au cours du 20e siècle, créant un vaste phénomène d’exode rural.
L’installation sur les lieux de débarquement ne s’encombre pas de commodités ou de luxe qui, de toute façon, ne viendront jamais. Ce sont des chaumières en tôle de zinc, parfois des masures en pisé sans sanitaires ni espace suffisant, qui vont constituer des ceintures de misère autour des villages coloniaux.
L’on sait que le statut de paysan a été dévalorisé au vu de son histoire peu glorieuse pendant la colonisation. C’était un ouvrier agricole qui trimait chez le colon et de qui on ne sollicitait que la force de travail. L’indépendance du pays entraîna par contre une fonctionnarisation effrénée, tendant à se décomplexer vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale et, par-là même, à vouloir reproduire les mêmes schémas d’organisation et d’ascension sociale. Cette forme de “stabilisation” a eu un effet d’entraînement par lequel d’autres contingents venus des campagnes ont décidé de s’installer dans les villes en rompant avec leur lieu d’origine.
Des besoins nouveaux sont nés avec une telle situation de fait accompli : école pour les enfants, dispensaires, raccordement aux réseaux AEP, gaz et électricité assainissement…Une façon comme une autre de régulariser implicitement une urbanisation anarchique. Cela va encore se renforcer avec l’ouverture de nouvelles routes et pistes de desserte, l’installation de magasins d’approvisionnement et parfois d’antennes administratives d’APC.
Des favelas qui inquiètent
Les gens s’occuperont de tout sauf de l’agriculture : fonctionnariat, transport clandestin, petits ateliers de mécanique, épiceries, vente de produits à la sauvette. Et ce n’est qu’à partir du milieu des années 1980 que le chômage, la délinquance juvénile, le banditisme, le commerce des stupéfiants et les autres comportements anti-sociaux nés dans ces favelas commencent à sérieusement inquiéter les pouvoirs publics et à intéresser les milieux intellectuels et universitaires.
Ces espaces, autrefois lieux de production agricole malgré la discrimination salariale et la politique d’indigénat, ont été vite transformés en aires bétonnées, en grands cloaques d’eaux usées et en lieu de marginalisation d’où se fortifiera même l’intégrisme religieux.
La demande en équipements sociaux (logements, écoles, salles de soins,…) explosera à la figure des gestionnaires des communes et des responsables politiques du pays. En outre, le déséquilibre de la répartition démographique caractérisant le territoire national- la zone côtière se trouve surchargée par rapport aux Hauts Plateaux et au Sud du pays- ajouté à la consommation effrénée des terres agricoles pour les besoins du béton, font peser, à moyen terme, un lourd danger au cadre général de vie des Algériens et à l’environnement immédiat, déjà bien mis à mal par toutes sortes de pollutions et de “rurbanisations”.
Au lieu que les autorités et les techniciens algériens consacrent leurs efforts à la réflexion sur un meilleur cadre de vie en améliorant la qualité du bâti, l’architecture des immeubles et l’embellissement des espaces secondaires de nos cités, ils se voient réduits à faire de sempiternels calculs en millions d’unités d’habitation à délivrer à des dizaines de millions de demandeurs. Et c’est un cycle infernal qui ne pourra être jugulé que par une vision globale, rationnelle et cohérente de l’économie et de l’aménagement du territoire. En ayant peu pris en considération ces données qui fondent les conditions de vie des communautés et des personnes, le système de gouvernance algérien se trouve ainsi pris au piège de la facilité et de la gestion au pifomètre.
Qu’on examine de près nos villages et bourgades ; ils sont devenus de géants cloaques d’eaux usées et de nauséeux monticules de déchets pour la plupart non biodégradables.
L’abandon de l’espace rural pendant des décennies par les politiques publiques a installé une forme de “phobie” chez tous ceux qui ont “goûté” aux délices éphémères de la ville. L’on n’imagine le village natal qu’englué dans la gadoue, envahi par les moustiques et les mouches tournoyant sur la bouse de vache et dominé par le noir obscur dès la fin de la journée.
Revitaliser l’espace rural
Une vérité admise un peu partout dans le monde a pourtant son pesant de réalité aussi en Algérie : une bourgade ou un hameau abandonnés par leur population ne peuvent pas être remplis par les gouvernants. La morale de l’histoire, comme le montrent des analyses et des études pointues, est qu’il faut d’abord réoccuper l’espace pour pouvoir attirer sur soi l’attention des pouvoirs publics.
C’est à la lumière de toutes ces données qu’il y a lieu d’analyser sans doute aujourd’hui la politique de l’État en direction de ces régions sinistrées et d’apprécier à leur juste valeur-malgré certaines limites de l’action- les efforts pour la revitalisation des espaces ruraux algériens. Le mot revitalisation prend ici tout sens étymologique sachant qu’il s’agit réellement de “réinstaller la vie’’.
La dislocation de cet espace rural, avec son lot de misère et d’exode vers les villes, a fait l’objet d’un examen approfondi par les experts lors d’une réunion walis-gouvernement en 2006. Un nouveau projet dénommé “Plan de soutien au renouveau rural’’ (PSSR) y a été présenté par le ministre délégué au Développement rural. Depuis la fin 2008, cet axe a évolué en Programme de renouveau rural parallèlement au programme de renouveau agricole. Ses axes thématiques sont connus sous le nom de “thèmes fédérateurs” et se répartissent en quatre grands groupes d’activités : amélioration des conditions de vie des ruraux (réhabilitation de villages et ksours), diversification des activités économiques en milieu rural (amélioration des revenus), protection et valorisation des ressources naturelles, protection et valorisation du patrimoine rural matériel et immatériel.
Des résultats sont déjà visibles dans plusieurs wilayas du pays où ces programmes ont été mis en œuvre. Habitat rural, désenclavement, construction des écoles, financement des métiers d’artisanat, renforcement du petit élevage, mobilisation des ressources en eau, renforcement des structures de santé…sont autant d’actions qui ont pu faire amorcer un mouvement de retour des populations vers les campagnes. Le mouvement est, certes, à ces débuts, mais il augure d’une accélération du rythme dans les prochaines années au vu des nouvelles conditions de vie dont bénéficie l’espace rural.
Amar Naït Messaoud
