Urbanisme, aires de détente et espaces verts / Le cadre de vie traîne encore de multiples déficits

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La politique de construction de logements connaît une vitesse soutenue depuis maintenant une décennie. Rien que pour le quinquennat 2005-2009, un million d’unités ont été réalisées sous toutes les formules mises en œuvre par le gouvernement (logement social locatif, LSP, RHP, AADL, habitat rural, promotionnel,…). Si l’aspect quantité semble répondre à une irrépressible demande sociale- malgré des réserves que l’on peut émettre sur cette logique de croissance exponentielle, qui fait peu cas de la politique de l’aménagement du territoire-, l’aspect qualitatif, en revanche, laisse à désirer, particulièrement dans sa composante environnementale et de cadre de vie.

On a eu le loisir de vérifier une telle situation à l’occasion de certaines opérations d’attribution de logements effectuées au cours de ces cinq dernières années aussi bien dans la capitale que dans d’autres villes du pays.

Des cubes de béton se sont incrustés de but en blanc dans la terre. Le contraste entre la couleur de la peinture des façades extérieures des immeubles- on choisit de plus en plus des teintes diaprées mêlant l’orange ou le marron au blanc- et les pourtours immédiats faits de terrains vagues est saisissant. Ces terrains vagues supportent parfois une végétation sauvage (buissons, chardons) sur laquelle se fixent des sachets d’ordures volant au gré des vents. Parfois, ils constituent carrément un cloaque où les eaux usées viennent s’accumuler en mares putrides. Dans le meilleur des cas, ce sont des terrains nus produisant poussière en été et gadoue en hiver. Le cas spécifique des logements sociaux locatifs de Birtouta et Tessal El Medja vers lesquels ont été dirigées une partie des populations issues des bidonvilles d’Alger (Diar Echems, Zaâtcha, Gué de Constantine,…) ne doit pas faire illusion. Très peu de cités nouvellement construites offrent des aspects aussi chatoyants. Ce qui ne veut pas dire que ce panorama est appelé à vivre longtemps dans la situation actuelle caractérisée par un incivisme patent des occupants des logements, phénomène encouragé par le laxisme de l’administration et des collectivités locales. En tout cas, le cadre de vie n’arrive pas encore à constituer dans notre pays une préoccupation majeure qui ferait émerger des comités de quartier solides et dévoués se posant en interlocuteurs crédibles des pouvoirs publics et de l’administration. Cela fait partie d’une culture que l’histoire chaotique du processus de développement de notre pays n’a pas pu imprimer aux institutions ni inculquer aux habitants/citoyens. Malgré toutes les réalisations en matière de construction de logement, la demande des ménages a paradoxalement augmenté au cours de l’année 2009 de 10 %. Aucun répit n’est enregistré dans ce domaine. Cette montée en flèche s’inscrit dans la durée et répond, dans la réalité à une logique beaucoup plus complexe que l’on ne peut circonscrire dans une simple croissance démographique touchant les lieux où la demande s’exprime. C’est toute la politique économique du pays qui est en train d’exprimer, à travers cette particularité liée à l’immobilier, ses incohérences. Les analystes incriminent, particulièrement dans ce cas de figure, la politique des pouvoirs publics qui n’arrive pas encore à s’inscrire définitivement dans la philosophie des textes réglementaires relatifs à l’aménagement du territoire et du cadre de vie.

Pression, précipitation et chaos urbanistique

On en arrive à la situation où le déséquilibre de la répartition démographique caractérisant le territoire national, ajouté à la consommation effrénée des terres agricoles pour les besoins du béton, fait peser, à moyen terme, un lourd danger sur le cadre général de vie des Algériens et sur l’environnement immédiat, déjà bien mis à mal par toutes sortes de pollutions et de “rurbanisations’’. Au lieu que les autorités et les techniciens algériens consacrent leurs efforts à la réflexion sur un meilleur cadre de vie en améliorant la qualité du bâti, l’architecture des immeubles et l’embellissement des espaces secondaires et les dépendances de nos cités, ils se voient réduits à faire de sempiternels calculs en millions d’unités d’habitations à délivrer à des dizaines de millions de demandeurs. Et c’est un cycle infernal où les urbanistes, les aménagistes, les architectes et les paysagistes n’ont souvent pas leur mot à dire. C’est toujours un travail réalisé dans la précipitation, sous la pression des manifestations de rues et de différentes jacqueries. Le résultat est que de petites bourgades ont reçu des masses de béton pour asseoir des cubes inertes. Des lotissements qui auraient pu constituer des noyaux de nouveaux quartiers- avec toute l’organisation et la chaleur humaine dont ce concept est chargé- sont demeurés dans l’anonymat et la froideur. On arrive même pas à les baptiser selon les données de la culture nationale (noms de moudjahidin, écrivains, artistes, montagnes, rivières,…). Ce sont plutôt des chiffres-  » 140 logements « , « quartier des 310 Logements »,…- qui expriment tout le désarroi culturel et l’indigence de l’imagination qui frappent nos édiles et nos responsables administratifs. Ira-t-on alors s’en prendre aux jeunes qui, par leur fertile imagination, font vivre des noms comme ‘’Cité Bastos’’, ‘’Pont de Bougie’’ et ‘’Bâtiments bleus’’ ?

Les nouveaux espaces que les Algériens se donnent pour habitat, ce sont des cités froides, inorganisées, souvent sans commodités (des bâtiments de huit à dix étages sont parfois sans ascenseur), boueuses en hiver, poussiéreuses en été et subissant, au fil des temps, de multiples dégradations faites souvent par les habitants eux-mêmes. L’on est en droit de tirer la conclusion que le cadre de vie, les valeurs de l’environnement et l’esthétique générale sont des données qui ne sont pas encore intériorisées dans notre vécu quotidien de façon à conférer à l’urbanisme ses lettres de noblesse et à l’homme confort, quiétude, santé morale et physique ainsi que la réalisation psychologique de soi. L’un des éléments les plus caractéristiques et les plus prégnants dans le cadre de vie urbain, c’est logiquement la présence de verdure et d’espaces verts. Qu’ils soient alignés, en quinconce ou en bosquet, qu’ils soient feuillus ou résineux, qu’ils fleurissent au printemps ou en été les arbres et les arbustes constituent un décor qui accompagne toutes les constructions (logements collectifs ou individuels, en lignes verticales ou horizontales) qu’entreprennent les gestionnaires dans les pays développés. L’Algérie a eu dans ce domaine un legs de la colonisation qui n’est pas négligeable. De grandes villes ou et d’autres centres urbains de moindre envergure ont eu leurs bosquets et leur ceintures vertes. Il est vrai que ces lieux de détente et de récréation crées dans les villes ou à leur périphérie immédiate ont été réservés aux populations européennes. Cependant, cette culture du cadre de vie et de la récréation n’a pas eu le prolongement voulu dans l’Algérie indépendante. Pis, le patrimoine végétal et les équipements d’accompagnement ont souvent subi un sort peu enviable du fait d’une politique d’urbanisme et d’aménagement du territoire grevée d’un patent déficit de planification et d’harmonie.

On a pu remarquer que, pour certaines villes de moyenne importance, ce n’est qu’au cours de ces dernières années qu’un intérêt est accordé à leurs forêts suburbaines, fréquentées, jusqu’ici, par les populations d’une façon anarchique. Des études d’aménagement ont été conçues pour plusieurs de ces lieux de détente et de loisir de façon à y installer les équipements et infrastructures nécessaires (sentiers, bancs publics, entretien des boisements, création d’aires de jeu pour enfants, pistes cyclables, différents services pour les visiteurs, …). Ils permettront aux populations de respirer et de se délasser pendant les jours de week-end loin des tracasseries des quartiers populeux de la ville.

Il est aussi envisagé des périmètres touristiques autour de certains plans d’eau (lacs de barrages ou de retenues collinaires) où seront installés des jardins publics verdoyants et des forêts récréatives censés épouser les paysage d’eau faits de reflets et de miroitements. Il est même question d’y créer des espaces de jeux nautiques face aux berges boisées. Ce sont là des idées lancées à ‘’tout vent’’ et qui n’ont pas encore connu un début de réalisation même si des plans d’eau de grande envergure sont installés au cours des cinq dernières années à la faveur de la construction des grands barrages hydrauliques.

Les forêts récréatives sont désormais soumises à un décret exécutif datant d’octobre 2006 qui fixe régime juridique de l’autorisation d’usage ainsi que les conditions et les modalités y afférentes. Au sens de ce décret, il est entendu par forêt récréative,  » toute forêt, section de forêt, ou toute formation forestière, naturelle ou plantée, aménagée ou à aménager, relevant du domaine forestier

national et destinée à la récréation, à la détente, aux loisirs et à l’écotourisme « . Certaines wilayas ont déjà lancé des études dans ce sens. En effet, des chefs-lieux de wilaya sont dotées par la nature de bosquets ou forêts périphériques pouvant être aménagés pour en faire bénéficier les populations. Il en est ainsi de Tizi Ouzou, Setif, Bouira, Oran, Tlemcen et d’autres villes encore.

L’espace vert au secours du cadre de vie

Au vu des nouvelles exigences du cadre de vie charriées par une urbanisation forcenée à l’échelle de la planète, les spécialistes en aménagement du territoire et les techniciens en urbanisme ont fixé une norme mondiale de 10 mètres carrés d’espace vert par habitant. En Algérie ce chiffre se réduit au dixième de la norme mondiale, c’est-à-dire 1M2. L’avancée du béton, après avoir ‘’bouffé’’ des centaines d’hectares de meilleures terres agricoles au niveau de la Mitidja Ouest (Blida, Boufarik, El Affroun), a étendu ses griffes à la Mitidja Est particulièrement après la création de la wilaya de Boumerdès en 1984. Il se trouve que le souci de faire accompagner les nouvelles cités ou quartiers par des embellissements en espaces verts est plus une exception qu’une règle. C’est pourquoi, outre des les lois et règlements qui régissent les secteurs de l’environnement, des forêts et de l’urbanisme, le gouvernement algérien a promulgué en 2007 une loi spécifique aux espaces verts. C’est le décret 07-06 du 13 mai 2007.

Il était bien temps. Dans le contexte de l’urbanisation forcenée et de l’anarchie architecturale ayant caractérisé les paysages citadin et rural d’Algérie, cette loi constitue, de par les orientations qu’elle prodigue, le cadre réglementaire qu’elle instaure et les sanctions qu’elle prévoit une mini-révolution en matière de cadre de vie des citoyens. Il n’est un secret pour personne que le patrimoine ‘’espace vert’’ s’est réduit en peau de chagrin depuis l’indépendance du pays. Les bouleversement vécus par les quartiers urbains, les centre-ville et les banlieues suite à l’exode rural massif ayant accompagné la politique d’industrialisation ont valu au cadre de vie des revirements et des régressions dommageables pour l’ensemble des habitants. Les arbres d’alignement, les arbustes d’ornement et les frondaisons d’embellissement ont subi des coupes réglées au fur et à mesure que se construisaient les cités, s’édifiaient les bidonvilles et s’ouvraient les routes.

Dans ses dispositions générales, la loi de 2007 définit les objectifs de la gestion, de la protection et du développement des espaces verts en ces termes: « Améliorer le cadre de vie urbain ; entretenir et améliorer les qualités des espaces verts urbains existants ; promouvoir l’extension des espaces verts par rapport aux espaces bâtis ; et de faire de l’introduction des espaces verts, dans tout projet de construction, une obligation prise en charge par les études urbanistiques et architecturales publiques et privées « . Comme sont aussi définis les espaces d’interventions inhérents au jardin botanique, jardin collectif, jardin ornemental, jardin résidentiel et jardin particulier. À ces entités strictement urbaines, s’ajoutent les forêts urbaines (bosquets, groupes d’arbres, ceintures vertes) et les alignements boisés (formations arborées situées le long des routes et autoroutes). Les deux instruments de gestion des espaces verts prévus par la législation sont le classement officiel de l’aire à déclarer comme étant un espace vert et, ensuite, l’établissement des plans de gestion de ces mêmes espaces. En matière de construction dans la proximité immédiate d’un espace vert, l’article 15 précise  » toute construction ou infrastructure devant être implantée inférieure à 100 mètres des limites d’un espace vert est interdite « . Dans le même esprit, l’article 16 stipule que  » toute demande de permis de construire est refusée si le maintien des espaces verts n’est pas assuré ou si la réalisation du projet entraîne la destruction du couvert végétal « . Mieux encore, la loi sur les espaces verts astreint les bureaux d’études en architecture et urbanisme à intégrer cette donne dans leurs plans de construction :  » Toute production architecturale et/ou urbanistique doit intégrer et prendre en charge la nécessité des espaces verts selon les normes et objectifs fixés par la présente loi « 

Amar Naït Messaoud

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