Le cycle des auditions ramadanesques des ministres par le président de la République a repris. Pour la troisième année consécutive, le mois sacré du jeûne constitue pour Abdelaziz Bouteflika une opportunité pour soumettre ses ministres à des questionnaires portant sur la gestion des secteurs respectifs dont ils ont la charge.
C’est certainement une idée originale et animée de bonne foi que celle du président consistant à ‘’auditionner’’ ses ministres par ces moites soirées aoûtiennes. Cette manière d’agir est d’autant plus souhaitable pour certains membres de l’équipe gouvernementale qu’ils sentaient depuis longtemps le besoin de s’expliquer directement devant le premier magistrat du pays sur des dossiers jugés lourds et qui dépasseraient les limites de leur secteur d’intervention.
De l’agriculture (lait, pomme de terre) aux problèmes de la santé publique (grèves récurrentes des praticiens, pénurie de médicaments) et de l’hydraulique (des milliers de foyers souffrent cet été de l’absence d’eau potable dans leurs robinets malgré de gigantesques efforts fournis par l’État dans la construction de barrages), en passant par les dossiers des infrastructures de base et des équipements publics, le président de la République entend se faire tracer un tableau aussi complet que possible de la situation de tous les secteurs d’activité et des programmes de développement initiés au cours des deux dernièrs plans d’investissements publics. La démarche a sa part de justification lorsqu’on considère que le nouveau plan de développement (investissements publics 2010-2014) adopté en mai dernier en Conseil des ministres compte prolonger les efforts fournis lors des deux premiers plans quinquennaux. À ce titre, et en subissant le ‘’filtre’’ du Commissariat général à la planification et à la prospective, ce nouveau plan bénéficie de préjugés favorables. Des leçons ont été tirées des expériences précédentes au cours desquelles les entreprises algériennes, publiques et privées, n’ont pas pu se placer ou s’insérer correctement dans les offres de marchés charriées par lesdits plans. C’est pourquoi, un encadrement plus attentionné a été décidé pour le présent plan, et ce, sur plusieurs fronts.
D’abord, il y a lieu de mettre en exergue les profonds amendements apportés au code des marchés publics de façon à faire bénéficier l’entreprise algérienne d’une ‘’préférence nationale’’ à hauteur de 25 % des appels d’offres internationaux. En outre, ces derniers ne seront autorisés que dans le cas où l’offre nationale- en capacités de réalisation, en fournitures ou en études- est clairement absente ou déficitaire.
Ensuite, comme une mesure réglementaire ne suffit pas, à elle seule, à rapprocher les entreprises algériennes des offres de marchés induites par le plan d’investissements publics, le gouvernement compte soutenir les entreprises publiques dans leur ambitions de se mettre à niveau aussi bien sur le plan technique et technologique que sur le plan managérial. Des assainissements financiers sont prévus pour un grand nombre d’unités, y compris l’assainissement des dettes fiscales lesquelles, jusqu’au début de l’année 2010, étaient évaluées à quelque 600 milliards de dinars.
De même, les relations de partenariat avec les entreprises étrangères sont mieux codifiées depuis la loi de finances complémentaires 2009 et les mesures additionnelles prises par le gouvernement.
Ce sont autant de précautions dont dépendra, selon la vision du gouvernement et du président de la République, la mise en œuvre de ce méga-plan de développement qui bénéficie d’une enveloppe financière de 286 milliards de dollars.
S’appuyer sur le potentiel d’études algérien
Depuis l’ouverture de son économie sur la logique du marché- supposant un partenariat renforcé avec les entreprises étrangères et les institutions régionales ou internationales chargées de la coordination et de l’évaluation socioéconomique-, l’Algérie s’offre à toutes sortes d’appréciations, d’évaluations et de classifications venant de tierces parties, généralement des organismes financiers internationaux ou des ONG activant dans le domaine des droits de l’Homme. Naguère, les seuls signaux auxquels nos gouvernements et autres responsables étaient quelque peu sensibles étaient ceux émis par les chancelleries étrangères au sujet de la situation sécuritaire en Algérie et les notations des organismes d’assurance des pays occidentaux (à l’exemple de la COFACE française) sur le risque-pays destiné à couvrir les investisseurs qui engagent des contrats en Algérie.
Tout en demeurant toujours en vigueur, ces deux tableaux d’analyse que les pays partenaires de l’Algérie et certaines ONG établissent pour notre pays ne sont plus les seuls. Ouverte au vent de la mondialisation, liée à l’Union européenne par un accord d’Association et candidate à l’OMC, l’Algérie se voit souvent intégrée dans les panels mis sur pied par des institutions internationales assurant des missions économiques, financières ou sociales. Ainsi, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a toujours intégré l’Algérie dans la formulation des indices< de développement humain (IDH), indices qui réservent une place privilégiée à la santé l’espérance de vie et l’éducation des populations. Mieux encore, en 2009, ce rapport a été réalisé avec la contribution du Conseil national économique et social et présenté publiquement dans une conférence à Oran.
Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale (BIRD) suivent de près l’évolution de l’économie algérienne et établissent régulièrement des tableaux et des rapports relatifs à la croissance, aux investissements, au climat des affaires, au chômage et à d’autres données socioéconomiques pour lesquelles les pays et les entreprises étrangères en partenariat avec notre pays montrent une attention particulière.
Si les évaluations et signaux donnés par ces organismes internationaux demeurent des données qu’il faut prendre en compte, des organismes nationaux peuvent pourtant compléter, corriger ou clarifier ces données émanant de parties extérieures. Ces organismes existent. Pour peu qu’un intérêt plus accru leur soit accordé (réhabilitation de certaines structures, programme de formation et d’échanges avec des institutions internationales chargées de missions similaires, dotation en plans de charges,…), ces organismes (bureaux d’études nationaux [à l’image du CREAD et du CENEAP], établissements publics [comme l’ONS et le CGPP] ou institutions consultatives [CNES]) peuvent relever de défi en matière d’évaluation des politiques publiques et des performances économiques du pays.
Quid du débat contradictoire ?
L’initiative portant sur l’évaluation des différents départements ministériels est certainement louable à ceci près que la démarche et les modalités d’évaluation ne manquent pas de révéler une déficience de gestion et de communication sur un double plan. D’abord au niveau méthodologique : rien ne peut nous garantir que la dissection des grands dossiers jusqu’au menu détail soit la meilleure manière d’appréhender les problèmes du pays. Si les économistes ont établi des tableaux de bord, de cercles d’analyse et des forums de concertation et de proposition pour tout ce qui a trait à la vie de la Nation, c’est bien pour en faire un usage judicieux et permanent. La référence est ici clairement faite au moins pour deux institutions nationales majeures habilitées-et qui sont même dans l’obligation- à traiter de telles questions : l’APN et le Conseil économique et social (CNES). À l’honorable institution parlementaire, il n’est soumis en général que des dossiers déjà ficelés et entérinés en haut lieu et pour lesquels une inutile débauche d’énergie sera consacrée pour leur adoption finale. Pire, parfois, ce sont carrément des ordonnances qui passent comme une lettre à la poste. Quant au ‘’brain-trust’’ qu’est censé être le CNES de Mohamed Seghir Babès, il n’en reste que les arômes et la nostalgie des vifs et fructueux débats engagés par l’équipe de son ex-président, Mohamed Salah Mentouri, avec le Chef du gouvernement. Ce sont assurément les deux meilleures agoras ayant pour vocation de mettre à nu les contraintes et les potentialités de l’économie algérienne si les prérogatives qui sont les leurs étaient exercées en toute liberté. D’autres institutions périphériques (syndicats, associations professionnelles, bureaux d’études, …) auraient pu aussi apporter leur pierre à l’édifice de réflexion et d’analyse des grandes tendances de l’économie nationale. Comment compte-on aborder les résultats du baccalauréat de l’année 2010 lorsque des parties, et pas des moindres, en arrivent à parler d’un ‘’score politique’’ ? Avec pratiquement deux mois de grève au cours de l’année scolaire et des vacances accordées selon le calendrier habituel, qu’ont pu glaner nos potaches pour aller se présenter au portail de l’université à raison de plus de 60 % des élèves candidats ? Lorsque les grandes institutions publiques ayant pour mission de débattre de ce genre de sujets d’importance nationale sont boudées, qui pourra corriger, réorienter, relativiser ou remettre en cause la vision du ministère concerné ? Même si le travail engagé par le président Bouteflika est fondé sur de meilleures intentions, il ne peut, néanmoins, emporter l’adhésion de tous les acteurs politiques et sociaux du fait que le diagnostic qui s’en dégage n’émane pas d’un organe impartial ou, à tout le moins, d’une institution travaillée par le débat contradictoire.
Amar Naït Messaoud
