La République serait-elle ébranlée par les déjeûneurs ? : Les lambeaux d’un combat d’arrière-garde

A plus d’un titre, les procès instruits ces jours-ci, en Kabylie, contre des non-jeûneurs du Ramadhan interpellent l’ensemble de la société et particulièrement sa frange la plus éclairée censée servir d’avant-garde contre toutes sortes d’excès de zèle ou de manœuvres de diversion menées sous le couvert de la religion musulmane. La mobilisation spontanée de la société civile contre ce genre de pratique judiciaire d’un autre âge permet de penser que l’espoir est encore permis de pouvoir défendre un principe constitutionnel ayant pour nom la liberté de conscience. Cependant, le climat d’inquisition qui s’installe sournoisement dans le pays n’annonce pas un avenir florissant en matière d’esprit de tolérance et de liberté individuelle, principes pour lesquels, les Algériens se sont battus depuis au moins 1992, date à laquelle, le processus électoral visant l’anéantissement de l’Algérie historique et qui fut stoppé net par les patriotes et les républicains que compte le pays. L’on assiste, néanmoins, depuis quelques années, à des phénomènes inquiétants dans les sphères sociale, culturelle et politique qui, incontestablement, constituent des signes irréfragables d’un sous-développement général qu’il est irréaliste de vouloir endiguer par la simple magie du verbe ou par une quelconque prestidigitation politicienne. Une société qui jure par le symbolisme des formes, qui en fait une liturgie bien alimentée et prolongée par les cercles les plus rétrogrades et les plus rentiers du pouvoir, ne se donne certainement pas d’horizons prometteurs qui la feraient insérer dans la modernité et l’universalité. Les exemples ne manquent pas sur cette prégnance et cette hégémonie exercées par tout ce qui relève de l’idéologie, du symbolique et même du sentimental au détriment de la raison, des valeurs démocratiques et de l’esprit pragmatique. Les errements et les avatars de la “mystique», nationale dont s’est goulûment abreuvé le système idéologique algérien des décennies durant sous l’intitulé générique de “constantes nationales” continuent malheureusement à sévir dans les rangs de certaines institutions de l’État républicain. Rappelons-nous que la consécration du week-end semi-universel depuis le 14 août 2009, n’a été rendue possible que sous la pression insoutenable de la raison économique par laquelle l’Algérie perdait des centaines de millions de dollars en surestaries. Les autorités politiques du pays- en raison du souci de “sauvegarder les grands équilibres” sur lesquels est fondée la logique du pouvoir- n’ont été capables que de cette demi-mesure qui invente pour nous le qualificatif de “semi-universel”. A examiner cette forme de régression inféconde dans laquelle l’on ne cesse pas de s’enliser, il y a lieu de penser qu’il y a quelque part une raison fêlée qui continue à présider à nos destinées. Que vaut l’appel à la prière en vigueur depuis cinq ans sur les cinq “chaînes” de la Télévision nationale ? Il brille surtout par son anachronisme dans un pays très large, traversé par plusieurs méridiens. Cela reproduit quelque part cette image d’Épinal qui fait d’Alger, par nombrilisme administratif, le barycentre du pays. Car, lorsque le muezzin appelle à la prière du maghreb à Alger, les prieurs de Tébessa font déjà leurs ablutions pour la prière de l’Icha, alors que ceux de Naâama et de Bougtob n’ont pas encore rentré leurs troupeaux après une journée de pâturage dans la steppe. Dans ce climat délétère- aussi bien sur le plan culturel et moral que sur le plan de la bonne gouvernance- au sein duquel évolue actuellement la société algérienne, climat qui est, c’est le moins que l’on puisse dire, peu propice à l’éclosion des grandes idées, il n’est pas réellement étonnant que des affaires du genre de celles présentées à être traitées par les tribunaux d’Akbou et de Aïn El Hammam relatives aux non-jeûneurs éclatent. L’interdiction de l’instrumentalisation de la religion, telle qu’elle est dictée par la Charte pour la paix et la réconciliation nationale de 2005, aurait pu devenir une mesure à la fois juste et historique si l’État lui-même pouvait être libéré de la matrice idéologique qui a rendu possible un exercice de la politique sur des bases religieuses. Au début de l’“ouverture démocratique», des partis et personnalités se réclamant de la démocratie avaient lancé le débat sur la laïcité. Mais, c’était compter sans les pesanteurs et les retards historiques qui ont obéré les chances de l’éclosion d’un vrai débat, et surtout sans les manœuvres scélérates qui préparaient le courant intégriste à la gestion des affaires du pays. Aujourd’hui, seule une riposte éclairée et vigoureuse des défenseurs de la vraie démocratie et de la République pourra ébaucher la sécularisation de l’acte et de la conduite politiques afin de pouvoir se consacrer aux grandes tâches de la reconstruction nationale et du développement.

Amar Naït Messaoud