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Projet de maillage du territoire en radios régionales / Ambitions et limites d’un média de proximité

Les efforts pour le maillage du territoire national en radios de proximité se poursuivent. Les ambitions du gouvernement sont de couvrir l’ensemble des 48 wilayas. Cependant, la région du pays qui avait plus de prédispositions pour exploiter ce moyen d’information – à savoir degré élevé de maturation des idées culturelles, présence d’une ressource humaine en matière de communication et niveau reconnu de conscience politique- n’en a pas encore bénéficié. Il s’agit, bien entendu, de la wilaya de Tizi Ouzou. Le projet est en cours et l’on ignore la date prévue pour l’inauguration de cette infrastructure culturelle. Auparavant, deux wilayas de la Kabylie, à savoir Bgayet et Bouira ont réceptionné leurs radios. Radio Soummam peut même se prévaloir d’une certaine expérience et son audience dépasse même les frontières de la wilaya de Bgayet.

La couverture du territoire national par un réseau de stations radio appelées à faire jouer la pleine proximité est un projet fort louable participant même d’un effort de démocratisation de la société. Cependant, il y a lieu de remarquer ici que le projet comporte ses propres limites. Ce sont celles inhérentes à sa qualité de média public. En effet, les autorités politiques du pays continuent malheureusement à cultiver une certaine défiance pour l’ouverture des médias audiovisuels sur le privé. Ce ne sont pas, en tout cas, les injonctions données ces derniers jours à la télévision pour mener des enquêtes de proximité au ton plus ou moins libéré dans certains quartiers ou hameaux qui nous feront oublier le fond du problème, à savoir que ce sont là malgré la disponibilité et l’engagement de certains animateurs, des médias qui ont du fil à la patte et auxquels est tracé une ligne rouge. Néanmoins, il serait maladroit de faire la fine bouche ou tout rejeter sous l’argument que la seule radio que possède l’Algérie est la radio publique.

La vision, développée par les pouvoirs publics sur la nécessité d’accorder une importance accrue à la radio, un des plus vieux médias des temps modernes, remettent sur le tapis la nature et la valeur d’un moyen de communication qui a eu ses heures de gloire pendant plus d’un demi-siècle et qui continue à jouer un rôle primordial dans les pays occidentaux malgré la fascinante offensive des télévisions satellitaires et des technologies multimédia. Mieux, ces derniers assurent désormais, via la toile de l’Internet et du terminal numérique, la diffusion des chaînes de radio à travers toute la planète. Actuellement, même une catégorie de téléphones portables est dotée de l’option radio, ce qui permet de miniaturiser le récepteur et de combiner plusieurs fonctions utilitaires dans un même outil. C’est paradoxalement dans les pays du tiers-monde, à l’image de l’Algérie, que ce moyen d’information, de culture et de divertissement a perdu du terrain face à l’hégémonie de la télévision.

Certes, par rapport à certains pays africains (comme le Sénégal) et maghrébins (le Maroc), l’Algérie est en retard dans le domaine de l’investissement dans le domaine de la radio. La législation de notre pays contrairement à la brèche qu’elle a ouverte dans le mode de la presse écrite-, reste encore frileuse à l’ouverture sur l’investissement privé dans l’audiovisuel et demeure prisonnière des schémas classiques d’une information monopolisée par le pouvoir politique en place. Parmi les ‘’questions’’ transmises en 2008 par l’OMC à notre pays, via le canal du ministre du Commerce, pour renforcer les chances de l’Algérie d’accéder rapidement au régime de cet organisme mondial du commerce ont justement trait à l’ouverture du champ médiatique, y compris audiovisuel, à l’investissement privé.

Renforcer le paysage culturel

Média de proximité par excellence- en raison surtout de la commodité de manipulation de son récepteur qui garnit même les véhicules-, la radio rend des services inestimables à la communauté aussi bien dans la vie pratique de tous les jours (conseils juridiques, médicaux ; météo, état des routes, publicité utilitaire,…) que dans le domaine de la culture générale et de l’information. Au cours des inondations de Bab El Oued de novembre 2003, beaucoup d’automobilistes interrogés par la radio ont reproché à…la radio de ne pas avoir fait correctement son travail d’information pendant la fatidique matinée qui a vu des centaines de personnes ensevelies sous la boue. À ce moment-là la radio El Behdja était allumée dans la plupart des véhicules personnels et mêmes dans les bus de transport des travailleurs. Un conseil ou un avertissement sur l’état de la route de Frais Vallon aurait pu sauver des vies humaines.

Pour une grande partie de la jeunesse de notre pays, happée par le courant des nouvelles technologies de l’information et de la communication, la radio relèverait d’un inventaire de musée au sens propre et au sens figuré : c’est-à-dire en tant qu’objet matériel et en tant que moyen de communication. Ce ne serait pas une révélation ahurissante lorsqu’on sait à quel point notre société dans une infernale course à la consommation médiatique, a perdu les repères qui auraient permis un accès progressif et harmonieux aux différents moyens de communication. Tous les ingrédients d’une vaine boulimie médiatique, orientée vers les dernières technologies en la matière son réunis : une école déclassée même à l’échelle du Maghreb et un paysage audiovisuel monopolistique fermé à la création et en déphasage total avec la société et le monde moderne. L’acquisition frénétique et l’usage d’ailleurs très superficiel de ces moyens technologiques relèvent plutôt du snobisme et de l’apparat que d’un souci de saine instruction ou de noble divertissement. À ce niveau de réflexion, le contraste avec les pays avancés et même avec certains pays du tiers-monde est frappant : une part importante de la nouvelle technologie est mise au service de la radio pour en faciliter l’accès au plus grand nombre, en augmenter les performances techniques et l’aire de diffusion et, enfin, combiner les avantages de la radio avec les autres outils ou options technologiques.

Dans la plupart des pays européens, la radio continue à faire partie intégrante du paysage culturel, à animer la vie publique (économie, services, publicités, politique,…). L’audience des stations de radio ne cesse d’augmenter et la fidélité des auditeurs ne cesse de se confirmer. Pour preuve, la santé financière des stations privées est des plus stables, voire même florissantes pour certaines d’ente elles qui engrangent d’importantes recettes publicitaires. Ensuite, au-delà de la médiamétrie qui s’exprime en statistiques, d’autres signes ‘’extérieurs’’ de bonne santé et de stabilité de ces stations sont visibles à l’œil nu. Le port du récepteur radio par les voyageurs et travailleurs qui se déplacent dans les transports publics et par les automobilistes est un phénomène qui ne se dément pas. Il y a aussi, phénomène de société qui n’est pas touché par l’usure du temps, la participation du public aux émissions radio. Depuis l’Appel du 18 juin 1940 lancé par le général Charles de Gaule sur les ondes de la BBC où il appelait à la résistance contre l’hitlérisme, et la diffusion ‘’osée’’ par la station Europe 1 de la chanson “Le Déserteur” de Boris Vian au début des années 1950- alors qu’elle était frappée d’interdiction-, la classe intellectuelle européenne de l’après-guerre a fini par assimiler la radio à un formidable moyen de libération.

Une histoire et des perspectives

Chez nous, dans la littérature algérienne des années 50, les informations de la radio ont trouvé un terrain d’expression dans le Journal de Mouloud Feraoun (1955-1962). Beaucoup de témoignages, de faits et événements consignés dans ce livre ont eu pour source la radio, en plus des nouvelles tirées dans la presse écrite et des événements que l’auteur a vécus ou auxquels il a assisté directement. À l’époque, l’Algérie coloniale était rattachée, dans le domaine de la radio, à la RTF, puis au nouvel organisme qui a pris le nom d’ORTF (Office de la radio et de la télévision françaises) avec des studios à Alger. Malgré cette dépendance vis-à-vis de la Métropole et les pressions qui en résultèrent sur les activités des producteurs et hommes de culture algériens ayant eu affaire à ce média en plein essor, plusieurs émissions culturelles, chansons et pièces de théâtre faisant connaître la culture et la société algériennes étaient diffusées sur les ondes de la radio. Bachtarzi, Mohamed Touri, Cheikh Nordine et d’autres artistes de grand nom se sont produits à cette époque dans les salons de la radio et ont donné la pleine mesure de leur talent. La romancière Taos Amrouche s’était fait connaître sur les ondes par ses émissions sur le patrimoine culturel et le statut de la femme. Son frère, Jean Amrouche, s’était imposé par ses émissions philosophiques et de critique littéraire en invitant dans les studios de la radio des écrivains et penseurs célèbres comme Paul Claudel, François Mauriac et André Gide. L’enregistrement sur disques et la transcriptions de ces entretiens dans des revues comme la ‘’NRF’’ constituent aujourd’hui des références littéraires indéniables pour ce qui est de la production littéraire du milieu du XXe siècle. C’est aussi à cette période que des noms comme El Boudali Safir, spécialiste de la musique algérienne, se sont imposés par la radio. À l’Indépendance, l’Algérie a hérité des infrastructures coloniales qui comprenaient aussi des studios régionaux comme ceux de Radio Batna et Radio Tizi Ouzou, qui ne tardèrent pas à être fermés quelques années après dans le sillage de la nouvelle politique de la monopolisation de tous les pouvoirs par le Parti-Etat.

Les trois chaînes de la radio publique ont essayé tant bien que mal, sous l’empire de la pensée unique, de maintenir la flamme et la passion pour ce merveilleux moyen, et ce grâce à quelques animateurs amoureux des ondes et du travail de la radio. Sur ce plan, le travail accompli par Leïla Boutaleb, Jean Sénac, Djamal Amrani, Cherif Kheddam, Cheikh Nordine, Benmohamed est d’une ampleur qui relève presque d’un défi lancé à la médiocrité et à la pensée unique.

Nonobstant un environnement peu favorable à la nouvelle éclosion de ce média fétiche, des signes d’optimisme commencent à poindre à l’horizon. D’abord par le nouvel intérêt que les auditeurs accordent à la radio- et particulièrement aux stations régionales- en sa qualité de premier média de proximité en Algérie. Les appels téléphoniques des auditeurs et leur participation aux différentes émissions culturelles, ludiques et sociales en sont une preuve. En second lieu, par la nouvelle politique du département de l’Information qui tend à mailler, à court terme, le territoire national de radios régionales. Reste le retard des pouvoirs publics à ouvrir le pays à l’investissement privé dans le domaine de l’audiovisuel.

La marche de la société vers le progrès et les exigences de la citoyenneté imposeront, tôt ou tard, leurs médias et leur culture dans les instances et les institutions du pays. Dans certains pays, il y a même l’expérience de sociétés à capitaux mixtes (public/privé) ayant investi dans les radios de proximité. Le cahier de charges de telles structures fait valoir les obligations d’assurer à la fois le service public, tel qu’il est conçu par le gouvernement, et l’animation/publicité tel que l’exige la commercialité.

Amar Naït Messaoud

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