La littérature kabyle a traversé les siècles emportée par le souffle de la parole. De génération en génération, la sagesse et la morale des hommes se transmettent de bouche à oreille par des contes aux senteurs multiples : du merveilleux au fantastique, du tragique au ludique, et du spirituel à l’altruiste. Et de nos jours encore, rares sont les hommes qui ne tendent pas une oreille attentive à leur grand-mère, à la faconde croustillante et alerte, qui déroule un chapelet du terroir. Youcef Allioui, docteur en sociologie et en psychologie du travail, professeur d’économie à l’Université de Paris et à l’institut Patronal, n’a pas dérogé à cette règle. En effet, cet enfant d’Ouzellaguen où il est né en 1950, a longtemps dressé ses oreilles à l’écoute de son entourage immédiat pour entendre des oracles éblouissants et, l’âge aidant, il a entrepris de restituer son apprentissage acquis. A une différence près ! Au lieu de l’oralité l’écriture féconde prend toute sa place avec une suavité allègre et donne naissance à une série d’ouvrages d’une richesse inouïe. Des personnages de légende, des mythes de nos plaines et montagnes sont ravivés de concert pour chanter la grandeur de la culture kabyle et lui donner une image envieuse au milieu de la savane qu’est le patrimoine mondial. Fidèle à L’Harmattan, son éditeur de toujours, Youcef Allioui a publié une dizaine d’ouvrages rehaussés d’un trait singulier ; la partie rédigée en kabyle côtoie fraternellement la partie rédigée en langue française. Constant dans l’effort, sa verve porte le sceau de l’ouverture sur le monde par le truchement de personnages humains ou animaux, et fort est de constater que cette production prolifique séduit de plus en plus de lecteurs à travers le monde entier. Même les volumineux : Enigmes et joutes oratoires de Kabylie (374 pages) et Les Archs, tribus berbères de Kabylie (406 pages) se sont écoulés comme des petits pains.Tel un fleuve qui coule avec abondance, le dernier cru d’Allioui est un triptyque mugissant la mélodie de la sagesse soulignée par des poèmes anciens et des fables au fond métaphorique qui nourrissent abondamment l’humanité entière. Ainsi, L’ogresse et l’abeille, La sagesse de l’olivier et La sagesse des oiseaux sont un concentré de hautes valeurs tantôt chantées dans la joie de la prospérité tantôt psalmodiées entre les ténèbres de la mélancolie. Continuateur de l’œuvre de Taos Amrouche, l’auteur prend sa plume tel un gladiateur se saisit de sa fourche, pour stigmatiser haut et fort la condition de la femme et l’aliénation linguistique aggravée par l’oppression abjecte que subit le peuple amazigh.
Dans La sagesse des oiseaux, l’alouette dit : «Qui a une galette n’en mange que la moitié ; qui a une demi-galette n’en mange que le quart ; qui veut aimer les femmes, n’en épouse qu’une seule». Sacré volatile… Euh, pardon, sacré Youcef Allioui !
Tarik Djerroud
