Lekhrif, sans figues

Il y a très peu de figues cette année. Lakhrif, le temps des figues est morose, sans charme, sans saveur. Les rares fruits accrochés aux arbres proches des maisons ont profité aux émigrés et aux invités de la période estivale, hospitalité oblige ! Voilà une décennie que le figuier périclite de façon continue dans les champs des At Melikèche. L’inévitable drame survient cette année. Il n’y a plus de figues fraîches dans toute cette commune de montagne connue et réputée par la qualité de son fruit, à l’exception de quelques oasis où de respectables vieilles paysannes entretiennent les arbres et le savoir-faire traditionnel ! Autrefois, d’importantes quantités de figures sèches sèches, résultant d’un surplus de la consommation de figues fraîches conséquentes à des récoltes abondantes, étaient conditionnées pour l’alimentation d’hiver et de printemps pour les hommes et le bétail. « De nos jours on peine toute la matinée à travers les figurerais dépenaillées pour cueillir une petite corbeille de fruits de mauvaise qualité ! Nous n’avons que ce que nous méritons. Quand on refuse de travailler, il ne faut incriminer ni la nature ni le Bon Dieu. Nous récoltons les fruits de notre paresse », affirme Dda Yahia un octogénaire qui regarde impuissant son vieux verger dépérir malgré un hiver des plus pluvieux. Le déclin de l’activité se lit sur l’état des figuiers dépenaillés biscornus. Le printemps particulièrement humide a favorisé les maladies à champignons qui ont réduit la récolte à néant. Les derniers paysans dépourvus de savoir-faire scientifique et de moyens financiers ont douloureusement regardé leur arbres décliner, impuissants face aux nombreux fléaux et prédateurs. Comme un corps blessé la montagne perd sa sève et son âme. Les petits jardins suspendus à flanc de coteaux, les édens dérobés au fond de vallées encaissées, les luxuriants jardinets aux noms vernaculaires magiques tarissent, délaissés par les hommes aspirés par l’exode et les sirènes de la grande ville. Les jeunes montagnards ne s’intéressent point au travail de la terre. Ils quittent tôt leurs villages-dortoirs pour rejoindre les gros bourgs de la vallée à la recherche de bonnes affaires. Seuls quelques vieux nostalgiques s’occupent encore de leurs figuiers, labour à l’araire traditionnel (tayarza), bêchage à la pioche et à la houe, taille et élagage à la main (asbouskar), épandage de fumier (aghobar) pollinisation avec des chapelets de figues mâles fructifières (adoukar) etc… La cueillette matinale est le lot des femmes. Les paysannes se lèvent aux premières lueurs de l’aube. Elle harnachent l’âne, docile ami du montagnard, du traditionnel chouari en alfa, chargent les corbeilles d’osier, les bouteilles d’eau et s’en vont cueillir les rares figues dans les lointaines propriétés éparpillées sur les flancs de la montagne. Seulement, y a-t-il encore des figues sur les arbres rabougris et squelettiques ?Les figues meurent de leurs blessuresVenant des collines majestueuses d’Iazoumène qui dominent Akbou, ou remontant d’Allaghhane, l’historique village où mourut l’intrépide Boubaghla, en 1854, on rejoint les dix hameaux d’At Melikèche, sur l’imposant versant méridional du Djurdjura. Iâgachène, le gros bourg oriental de la commune, s’accroche dignement à la lande ingrate, après Tala Tighilt un pâté de maisons entouré de jardins coincés entre des grumeaux rocheux d’où coule encore une source. Le soleil tape encore fort entre des monceaux de nuages, bas, en cette fin d’août marquée par un retour de canicule. Les champs de figuiers ne sont pas travaillés. Tulmats, Bouluchem ou encore Tigzirt, autrefois édens ombrageux, délimités par des haies d’aubépines aux fruits exotiques sont en jachère. Point de traces de labours, seuls quelques chevriers y conduisent leurs troupeaux dans ces pâtures de broussailles, où repoussent l’oéastre (Azebouj) le genêt (azezou) et le romarin (amezir). Plus bas, vers Ath Sdila même désolation. Les champs délaissés donnent une image de vétusté. Les figuiers défeuillés souffrent de la négligence humaine. Défaillance passagère ou déclin définitif ? L’abandon du figuier est symptomatique d’un changement de valeurs et de civilisation. « Aghlid aya bekhsis s’ini. Notre génération attend que la figue lui tombe dans la bouche, quant au travail, c’est l’affaire du Bon Dieu. El Khedmma ala Rebi, comme disent les paresseux nomades », affirme Dda Omar, un vieux paysan désenchanté. Les figuiers de Taguersift sont devenus grêles et biscornus, les grosses figues noires (azendjar) son ratatinées et entachées. Où est la variété alkak d’izrarène ? Où sont passés les figuiers géants d’Irsène et de Zagou ? Que sont devenus les fameux fruits mielleux de Tighvirt en contrebas d’Ighil-Leqrar ? Ajaâfar, la petite figue rouge acidulée de Tiza Charikh et de Tazrouts a complètement disparu ! Des limites des champs tortueuses, des sentiers zigzaguent entre des murettes de pierre décrépite, sèche des haies de jujubier (azegwar) et de ronces (inijel) sans envergure, sans entretien. Il y a chez les At Melikèche une impression globale de contrainte. Comme partout dans le Djurdjura, les hommes semblent obligés de vivre là, avec un ardent désir de partir qu’égalent l’incapacité et la frustration de quitter ces murailles de figuiers de Barbarie, ces frênes (Aslen) aux troncs tortueux. Même panorama dans la vaste colline d’Agouni-Hend-Ouyahia, au-dessus de Taghalat le village natal du chahid-commandant Abderrahmane Mira. Plus à l’ouest, Tamazirt et Acherchour, anciens petits paradis du figuier sur la route sinueuse des transhumances ont complètement dépéri ! Tout comme de dizaines de jardinets qui nourrissaient hommes et bétail, et faisaient la fierté des familles qui rivalisaient d’ardeur dans leur entretien? Au-dessus d’At Ouamar, Ahriq-Ou-Kerrouche, réputé pour ses raisins globuleux et ses figues de la variété mielleuse taâmrawit, Alma vers Ighil-Ou-Chekrid, Tanswt en amont d’Aguenour, Azig et Alma-Amara du petit hameau grumeleux d’Amarâi, Tarkount champ au coin du village Ibejwène, tous ces havres prospères ont périclité et à jamais rejoint les souvenirs identitaires perdus. Signe des temps, la figue fraîche se vend sur les abords des routes à grande circulation. Noire, verte, longue ou ronde, elle est cédée entre 50 et 100 DA, le kilo, ou à la corbeille, emballage compris à 200 DA. Pourquoi ce renoncement, ce suicide ? « C’est la fin de notre monde fait de labeur, de don de soi, de rivalité permanente entre hommes d’une part, et entre l’homme et la nature difficile d’autre part. La naissance d’autres sources de revenus, salaires de l’Etat, indemnités, mandats d’émigrés, a créé d’autres valeurs sociales. Le travail, l’effort, la créativité ne sont plus des espaces de vitalité. C’est la consommation, le gain facile, les petits métiers, voire les conduites illicites qui sont devenues des terrains de concurrence, de rivalité et d’émulation. C’est à qui se vendra le mieux. Le « nif » et la « horma » sont devenus des thèmes de chansons pour les tambourinaires, Idhebalen », explique Dda Yahia. « Vous voulez voler comme le perdrix et vous avez perdu la démarche de la poule », dit le proverbe. « Vous méprisez le savoir-faire de vos parents et vous n’accédez pas à celui des Occidentaux. Vous n’avez plus de repères et je vous plains ! », complète Na Fatima, conduisant sa monture vers la lointaine Tamazirt.

Rachid Oulebsir