C’est au moment où les banques souffrent d’immenses surliquidités-au sens économique, signifiant déficit d’activité de crédit à l’investissement- que l’argent liquide est le moins disponible dans les guichets de poste ou des banques.
En s’approchant des clients, qui font la queue depuis des heures au chef-lieu de la wilaya de Bouira ou dans les différents centres urbains, l’on est édifié sur les spéculations et autres suppositions liées à cette situation de pénurie d’argent.
D’abord, l’on reconnaît que c’est la première fois dans l’histoire du CCP qu’une telle situation d’impasse se produit : “cela dure depuis août dernier, pendant les torrides journées du Ramadan. Il a fallu que j’emprunte 10 000 dinars pour faire face aux besoins de l’Aïd El Fitr. Et voilà qu’une autre fête de l’Aïd pointe à l’horizon sans que le problème ne trouve une solution», se plaint un habitant de Sour El Ghozlane. Un client ayant perdu patience dans la file décide de se rendre dans une petite bourgade, le village agricole d’El Hachimia. On lui a suggéré que là-bas, il n’y a pas beaucoup de clients et qu’il a plus de chance de s’y faire payer que dans une ville de l’envergure de Sour El Ghozlane (50 000 habitants). Au village agricole, il apprend que l’ordinateur est en panne depuis deux heures. Il reste une certaine somme d’argent, environ 200 000 dinars selon l’agent du guichet. Mais, l’on ignore tout de la panne qui affecte la machine. L’agent téléphone à Bouira. On lui répond que la panne est générale et touche tout le réseau CCP.
Dans une colère à peine contenue, les clients oublient la file qu’ils ont constituée depuis la matinée. Certains s’assoient à même le parquet du fait qu’il n’y a pas de sièges dans la salle.
Un jeune qui tient un journal entre les mains se permet quelques observations teintées d’humour qu’il lance à la cantonade. “Vous savez, chers amis, notre argent est pris par s’hab chkara. Oui, ceux qui viennent avec des sachets noirs pour s’approvisionner en dizaines de millions parce que le gouvernement leur interdit le payement par chèque à partir de mars 2010. Ils font des stocks d’argent chez eux. Je le lis dans le journal, je n’invente rien”.
Un autre évoque plutôt le ramassage des vieux billets de 200 dinars par la Banque d’Algérie, phénomène qui, d’après lui, contribuerait à la pénurie d’argent.
Dans l’agence centrale d’Algérie Poste de la ville de Bouira où la bousculade est toujours de mise malgré les jetons par lesquels les clients réservent leur tour, des jeunes désemparés par une interminable attente se mettent à sérier toutes les raisons possibles d’une telle situation. “Rappelez-vous, dit l’un, les rappels qui ont été accordés aux enseignants à la fin de l’été dernier. Un voisin, enseignant au lycée, a reçu 120 000 dinars. Sa femme, 80 000 dinars. Cela fait vingt millions de centimes. La semaine passée, ils ont acheté un nouveau téléviseur écran plat et un PC portable. Multiplie ce genre de comportement à l’échelle du nombre d’enseignants touchés par les augmentations et les rappels. C’est une véritable fortune qui a été soustraite du CC. ”
Un homme d’un certain âge, gêné par l’atmosphère de renfermé de la salle, décide de quitter la file en tenant à faire une remarque au jeune qui a insisté sur les rappels des enseignants. “Les enseignants ont bon dos. C’est ce qu’on a voulu vous faire croire. C’est le problème de la gestion de tout un pays. La pénurie de liquidité remonte à 2009. Elle n’a fait maintenant que se compliquer davantage. J’en fait porter la responsabilité sur la Banque d’Algérie et le ministère de la Poste. ”
Les échos qui parviennent des autres villes de la wilaya ne sont pas, non plus brillants. On l’apprend rapidement du fait que beaucoup de clients qui font la queue à Bouira sont déjà passés par la poste de M’Chedallah, de Lakhdaria ou de Haïzer. Entre eux, les clients du CCP n’ont d’autres nouvelles à échanger quel celles qui se rapportent à la pénurie d’argent. Cela a trop duré. Le début de “disette” remonte à la mi-août. Les journées du Ramadan et des vacances ont été prises en otage par la chaîne à la poste. La crise atteint son sommum à la veille de l’Aïd El Fitr, pour continuer pratiquement sur la même lancée jusqu’à ce jour, c’est-à-dire à deux semaines de l’Aïd El Kébir. A cette situation se greffe l’envolée des prix de la plupart des produits de consommation. L’inflation a touché surtout les fournitures scolaires et les produits alimentaires. Avec la même somme d’argent, on risque de ne pouvoir acheter que les deux tiers de l’équivalent physique de juin dernier. Il y a lieu de remarquer que la crise est un peu moins ressentie au niveau des agences bancaires. Cela est certainement dû au nombre de clients qui est moindre dans ces établissements par rapport à celui du CCP.
L’on apprend que le taux de bancarisation actuel dans notre pays est d’un point pour 25 000 habitants, alors que la norme stabilisée au niveau de la plupart des pays est d’un point pour 8 000 habitants.
Amar Naït Messaoud