Bouira : Les émeutes prennent de l’ampleur

Vendredi, 14 heures. Contrairement à ce que la rumeur,dont on devine l’origine, a sciemment distillé les ambiances émeutières au sortir des mosquées, n’auront pas lieu. Aux environs de 15 heures, d’aucuns étaient sûrs que la journée allait se terminer sans heurts. Le reste de l’après-midi était tellement tranquille et ensoleillé qu’on oubliait les escarmouches de la veille.

Vers 19 heures, alors que la ville baissait rideaux, des grappes de jeunes décidés à en découdre avec les forces de l’ordre se rassemblent dans des endroits dans des byrinthes de sorte à prendre la poudre d’escarmouche sans risque de se faire prendre.

La rue Amirouche Mouloud est la première artère que nous « couvrons ». Une fumée noire, éclairée par des lampadaires toujours debout, nous apprend que les émeutiers sont passés par là. Tous sens en éveil, nous nous approchons de ce qui nous semblait être le centre de l’affrontement. A mesure que nous avançons, nous sentons la présence de groupes de jeunes tapis dans l’ombre, ça et là tout au long de la chaussée. Parce que la veille, une rumeur parlait de “sabordage’’ du siège de la Radio, nous avons tout de suite pensé qu’elle serait la cible des révoltés. Radio Bouira a échappé à l’assaut. Idem pour le tribunal. En plein centre de Amirouche Mouloud, des pneus enflammés jonchent le sol. Boucliers dans une main et matraque dans l’autre, des éléments de la CNS sont sur le qui -vive des deux côtés de la voie. Nous empruntons « la descente du singe ». Aucune obstruction. La rue est anormalement déserte. Les gyrophares se font entendre du côté du Pont Sayeh et de l’ECOTEC. Nous nous y rendons en passant devant la cité Merzouki. Même scénario que celui de Amirouche Mouloud : pneus enflammés et groupes de jeunes menaçants. La chaussée est obstruée. Impossible de passer en véhicule. Nous manoeuvrons et faisant demi-tour en transgressant le sens interdit. Nous rejoignons le pont Sayeh, depuis la gare ferroviaire. La fumée est de plus en plus dense. Elle ira s’estamper contre la toute nouvelle statue à l’effigie de l’Emir Abdelkader. Nous entamons Zighout Youcef, ce boulevard affectionné par les ârchs. La fumée y est encore plus épaisse. Les émeutiers y avaient laissé leurs empreintes, avant d’être repoussés par les bombes lacrymogènes. Nos yeux commencent à larmoyer. Le siège de la wilaya est discrètement quadrillé par les forces de l’ordre. Toujours au niveau de Zighout Youcef, derrière un fourgon cellulaire, les policiers se préparent à charger des jeunes les narguant depuis Harket. Là nous prenons la mesure du risque que nous encourrons à couvrir l’affrontement. Trop tard : nous ne pouvons pas revenir en arrière. Pris dans une sourcière, nous nous efforçons à esquiver les pierres qui volent dans tous les sens. Nous profitons d’une petite accalmie pour dépasser le fourgon cellulaire et prendre la première à droite en direction de l’ECOTEC. Ouf, nous l’avions échappé belle! L’abribus de verre volé en morceaux et la fumée plus épaisse que jamais que nous entrevoyons au loin nous dissuade d’aller plus loin. Nous empruntons ces artères que nous savons désertes pour revenir à notre point de départ : rue Amirouche Mouloud. Il était 21 heures passées.

Le lendemain samedi, jour de marché hebdomadaire. Radio Bouira annonce une journée nuageuse. Il s’agissait de prévisions météorologiques bien sûr. Des émeutes, elle ne soufflera aucun mot. Une voix monotone expliquera tout de même aux bons mouatinines, que l’Etat va prendre les mesures nécessaires pour revoir à la baisse les prix des aliments de large consommation.

Aux environs de 09 heures, le souk est comme à ses habitudes : bondé. Pour le reste, tout est calme. La gare routière aussi est bondée de voyageurs coincés faute de transports. Les bus notamment de Takerboust ne s’étaient pas frayés un chemin jusque au chef-lieu de wilaya. Idem pour notre correspondante Sylia. M intervenant dans les pages en tamazight. Elle nous apprendra par téléphone que la RN 5 et l’Autoroute sont obstruées.

Histoire de peaufiner notre aventure de la veille,, nous essayons de nous informer auprès d’une source hospitalière à propos des blessés que les affrontements auraient générés. Elle nous expliquera que le service des urgences n’avait pas désempli et continue à prendre en charge les blessés qui y sont évacués. Une autre source nous affirmera qu’une trentaine de policiers, légèrement blessés pour la plupart, y avait reçu les soins. Vers dix heures, le son strident des gyrophares nous fera sortir du bureau. Les véhicules de police vont dans tous les sens. Nous ne savons pas où donner de la tête, jusqu’au moment où nous entendons un jeune parler de la poste centrale. Direction centre-ville. Tous les magasins ont baissé rideaux. Plus bas au centre du vieux Bouira, au niveau du carrefour menant à Haizer, l’affrontement entre émeutiers et policiers est intensif. La scène rappelle les événements du Printemps berbère avec « ulac smah » en moins. Dispersés, les jeunes tenteront de rejoindre l’ex siège de l’APC affecté dernièrement à la direction du nouveau théâtre régional. Au passage, ils saccageront les Abribus et s’en prendront au siège du FLN. Par un mystérieux exercice d’esquive, nous nous retrouvons sans vraiment le chercher en plein parmi les émeutiers. La plupart d’entre eux avoisinent les vingt printemps. Nous scrutons les alentours pour tomber sur un de ces pères de familles exacerbés par la cherté de la vie. Niet ! Rien que des jeunes. Mis à part les « cris de guerre », rien ne sort de leurs bouches. Ils ne revendiquent ni huile ni sucre. Mais leur désespoir flagrant. est là Il se lit sur leurs visages de chômeurs en quête de dignité dans l’un des pays les plus riches au monde. Il nous semblait comme qui dirait fatigués de parler. Alors,ils passent à la seule action à leur portée : saccager. Pendant que nous tendons l’oreille dans l’espoir de distinguer, un slogan intelligible, un « ulac smah, ulac » timide se mêle au bruit d’une tôle traînée par un jeune desperados. Non, il ne s’agit pas des âarchs. C’était juste un slogan définitivement digéré est retenu dans le patrimoine immatériel de la protesta incolore et inodore. Quelques jeunes se détachent du groupe et vont charger les quelques éléments de la CNS en position près de l’ex siège de l’APC. Des bombes lacrymogènes pleuvront et disperseront les émeutiers et les badauds dans toutes les directions. Nous essayons de trouver le chemin le plus sûr pour rejoindre notre bureau. En cours de route nous tombons sur un fourgon cellulaire portant des stigmates visibles d’une attaque émeutière. Notre portable sonne. C’était notre correspondant à Ain Bessem. Il nous apprend que le tribunal de la commune est pris d’assaut par les jeunes. Ils voulaient libérer, continue notre correspondant, leurs camarades émeutiers qui y étaient introduits pour y être jugés. Comme quoi la justice est rapide quand elle le veut.

Retour au bureau. Notre collègue confirme que quasiment toutes les routes et dans toutes les directions sont bloquées. Il nous apprendra aussi que la pénurie du carburant se fait sentir. Cela ira crescendo et touchera d’autres produits tant que les routes restent coupées. Et à en croire, les bruits, elles seront obstruées pour un bout de temps. Ceci est d’autant vraisemblable que ces bruits parlent d’une marche sur Alger dans les jours à venir. Il y aurait forcément quelqu’un derrière ces bruits Et la mort d’hommes. Y aurait-il aussi quelqu’un derrière ces « émeutes spontanées » ?

Salas. O. A