L’hiver qui montre ses griffes sur les régions montagneuses de Kabylie depuis le week-end dernier, nous replonge dans les sempiternelles questions des moyens mobilisés pour ces zones souvent touchées par la neige : Infrastructures routières, moyens techniques de déneigement, raccordement au réseau national de gaz de ville et encouragement des grandes surfaces chargées de l’approvisionnement de l’alimentation pour les populations.
Depuis son lancement il y a plus de quatre ans, le projet de raccordement des villages de la montagne au réseau de gaz a manifestement marqué le pas. Les pouvoirs publics peinent à résoudre le problème des conflits liés au foncier que réclame l’itinéraire des conduites.
En ces temps de froid glacial, le chauffage au bois devient de moins en moins possible du fait du rétrécissement en peau de chagrin du tissu forestier de la région. Les actes de défrichement dont fait l’objet la forêt de l’Akfadou, qui s’ajoutent aux incendies de l’été fait peser sur ce patrimoine un réel danger dans le moyen terme.
Lorsque les routes d’Ath Zikki, d’Iferhounène ou d’Ighil Ali sont obstruées par la neige, même l’approvisionnement en mazout- principal combustible utilisé dans ces régions- devient problématique.
Du fait d’une gestion anarchique de l’espace et des ressources, les régions montagneuses d’Algérie, qui ont subi les affres de la guerre de Libération et la pression terroriste au cours de la dernière décennie, ont été les parents pauvres du développement et des actions de protection. Des spécialistes ont établi le diagnostic des dégradations qui commencent à affecter sérieusement la montagne algérienne. Ces dégradations ne résultent pas toujours des effets d’un développement inadéquat, mais il est aussi le produit de ce que les aménagistes appellent la ‘’stratégie de survie’’ des populations. En effet, confrontés à la misère et à l’enclavement, les populations, avant de se résoudre à l’exode et au déracinement dans les villes, s’emploient à exploiter au maximum les ressources naturelles au-delà de toute rationalité jusqu’à compromettre leur régénération et entraîner d’autres dommages ‘’collatéraux’’ difficilement réparables. La déforestation et l’urbanisation anarchique ont entraîné la réduction des espaces cultivables et l’accélération de l’érosion des terrains de montagne. Ce dernier phénomène, outre qu’il annihile l’offre fourragère et arrache la meilleure couche arable du sol, constitue un danger pour certaines infrastructures qu’il déstabilise (routes, rail) ou dont il réduit les capacités de rétention (barrages hydrauliques). D’autres corollaires, à plus ou moins brève échéance, sont encore induits : disparition de certaines niches écologiques, amenuisement de la biodiversité régression de l’attractivité touristique et dépeuplement des hameaux et bourgades de la montagne. L’exode rural a fini par compliquer et exacerber la crise dans les villes sans, pour autant, diminuer le rythme de dégradation des zones de montagne.
Les nouveaux instruments juridiques et institutionnels établis par les pouvoirs publics- et qui s’insèrent dans la nouvelle stratégie de l’aménagement du territoire- seront-ils à même de juguler la régression écologique et économique de nos montagnes pour réhabiliter ces espaces vitaux et ancestraux ?
Gestion bancale du territoire et des ressources
La problématique de la gestion des régions montagneuses nous renvoie inévitablement à la grande question de la gestion du territoire en rapport avec la répartition de la population algérienne. En effet, la distribution de la population sur la surface du territoire est, le moins que l’on puisse dire, bancale. La grande majorité se retrouve dans le couloir resserré de la bande littorale au détriment du bon sens. Les limites d’une telle répartition commencent à se manifester dès l’instant où personne- ménages, fonctionnaires, agriculteurs, artisans, praticiens de métiers libéraux, transporteurs…etc.- ne trouve son compte et sent évoluer dans un environnement plus que contraignant dans un pays possédant pourtant la plus grande superficie en Afrique après l’ancien Soudan.
L’année dernière, l’Office national des statistiques, a donné des indications démographiques pour l’avenir proche des Algériens. Ces derniers sont au nombre de 36,3 millions depuis le 1er janvier 2011. La répartition de cette population se trouve aujourd’hui- pour des raisons liées au déficit de planification et de prospective ainsi qu’à la mauvaise gestion des ressources et des territoires-largement disproportionnée par rapport à l’étendue du territoire national et des possibilités de gisement et d’exploitation des ressources. En tout cas, dans sa configuration actuelle, cette répartition ne répond à aucune logique de rationalité économique ; elle suit surtout les voies d’une trompeuse facilité et épouse les contours de la mentalité rentière peu soucieuse des lendemains qui peuvent ‘’déchanter’’. Et les désenchantements, nous sommes en plein dedans. En matière d’emploi, d’urbanisme, d’agriculture, de transport, du cadre de vie,….tout semble crier aux limites de l’occupation peu rationnelle du territoire.
L’histoire de l’occupation de l’espace algérien et les contraintes qui lui sont consubstantielles nous renseignent sur les politiques peu soucieuses de l’aménagement du territoire. En effet, le déficit de vision spatiale du développement (territoires, hommes et ressources naturelles) a constitué un handicap majeur qui a lourdement pesé sur la mise en synergie du capital humain avec le milieu dans lequel il vit. Ce genre de distorsion se traduit par la disparité des degrés de développement des régions du pays, l’instabilité chronique des populations actives appelées à gagner leur vie là où l’offre d’emploi est la plus présente, la pollution urbaine et industrielle, la non maîtrise de la gestion des déchets et des ordures et par des réactions culturelles et comportementales (replis identitaires, intégrisme religieux, retard dans la formation de la citadinité…) qui expriment des tensions symptomatiques d’un désordre social et environnemental.
Le nouveau cadre de vie façonné par un développement problématique en mal d’harmonie tend de plus en plus à échapper aux hommes et aux structures administratives si bien que de lourdes menaces commencent à peser sur l’ensemble de la collectivité. Ces menaces sont diagnostiquées dans les travers qui altèrent le cadre urbain de nos cités, les constructions illicites réalisées sur des zones inondables, les montagnes de détritus élevées en dépotoirs sauvages et d’autres comportements qui mettent à mal le cadre de vie général et menace parfois la santé et la sécurité des populations.
La décentralisation : une nébuleuse Arlésienne
Sur le plan de la gestion administrative et économique du pays, la centralisation excessive a probablement atteint sa charge de rupture. Chaque jour qui passe met à nu les travers de l’inflation des pouvoirs centraux bâtis en une rigide pyramide hiérarchique. Cette raideur de fonctionnalité ne laisse aucune initiative aux élus et populations des régions ciblées par les actions de développement.
À travers la plupart des pays du monde au sein desquels est enclenché le mouvement démocratique tel qu’il a été apporté par les révolution démocratiques de la fin des années quatre-vingt du siècle dernier, un puissant mouvement de décentralisation a ébranlé les vielles structures archaïques de façon à réhabiliter l’action citoyenne et l’initiative locale au profit de la communauté et des territoires.
Outre une décentralisation territoriale- par une division administrative harmonieuse et rationnelle du territoire-, les experts ne manquent pas de faire valoir les conditions de réalisation du bien être collectif telles qu’elles sont véhiculées par les initiatives à la base. À ce niveau de réflexion, la question des pouvoirs locaux en relation avec le pouvoir politique central relève d’un traitement d’urgence En effet, partout dans le monde, la philosophie qui soutient un développement rationnel et harmonieux des communautés et des territoires milite pour une déconcentration plus hardie des pouvoirs au profit des collectivités locales et des communautés.
Une grande partie du développement de l’initiative locale dépend, dans notre pays, du code communal. Ce dernier, dont le réaménagement a été réclamé pendant presque une décennie par plusieurs acteurs locaux (partis, associations, élus,…) dans le sens d’une extension substantielle des prérogatives des élus, ne semble pas faire l’objet d’une quelconque ‘’révolution’’ si l’on considère les premières informations parvenues à la presse juste après son adoption par le Conseil des ministres en septembre 2010.
Le wali et le chef de daïra, représentants de l’État, y gardent toujours des pouvoirs hégémoniques par rapport à ceux accordés aux élus.
Dans le cas spécifique des communes de montagne, les faiblesses des pouvoirs du maire se conjuguent avec la rareté des ressources financières. Face aux grandes difficultés auxquelles font faces leurs électeurs-concitoyens, les maires n’ont aucune solution magique.
Le rôle de l’État est censé suppléer au manque de ressources aussi bien pour asseoir des infrastructures opérationnelles et de qualité que pour assurer la fonctionnalité optimale des services publics.
Amar Naït Messaoud

