C’est par un volet très studieux que nous allons aborder la rentrée littéraire 2005. Cela n’arrive pas tous les mois ni tous les trimestres de rencontrer dans nos pérégrinations livresques des études ou des recherches qui nous replacent dans la posture qui fut la nôtre sur les bancs de lycée ou de l’université. Les bons livres d’analyse sociologique ou culturelle qui réussissent d’éviter la raideur ou la sécheresse propre à certains traités et études sont rares. Le lectorat moyen non universitaire est plutôt réceptif à des ouvrages de vulgarisation qui lui apportent des éléments de réponse aux principales interrogations qui le taraudent au sujet de certains domaines traités quotidiennement par les médias.Il en est ainsi de la recherche dans le domaine berbère où des thèses d’anthropologie, d’histoire et de linguistique ont été écrites, mais généralement destinées à un public restreint. Cependant, les prolongements et les échos de telles études dans le monde de la presse finissent par “populariser” des notions, des concepts et parfois des personnages que l’on arrive mal à cerner.C’est en partie pour remédier à ces lacunes, mais aussi pour asseoir un corpus alphabétique très pratique de la culture berbère en Kabylie, que Mme Camille Lacoste-Dujardin a entrepris l’œuvre qui vient de sortir en France aux éditions “La Découverte” sous le titre sobre et ambitieux à la fois : “Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie.”Le principe de travail qui a présidé à l’élaboration de cet inventaire culturel s’articule essentiellement, d’après la lecture exhaustive de son contenu, autour de quelques préoccupations majeures résultant de l’expérience et des travaux antérieurs de l’auteur relatifs au domaine berbère dans sa variante kabyle. Il s’agit pour elle de fixer dans un même corpus les différents thèmes, notions, concepts, objets de folklore, nomenclature de faits culturels et civilisationnels, personnages, qui reviennent souvent dans les recherches sur la Kabylie. Ces syntagmes, paradigmes, toponymes et nom de personnages participant à la sémiologie kabyle se retrouvent, à l’origine, dans différents ouvrages éparpillés dans plusieurs établissements ou institutions. Ces ouvrages d’ethnologie et d’anthropologie kabyles sont devenus rares et certains sont purement et simplement épuisés : travaux des Pères Blancs consignés dans les fichiers berbères de Fort National, thèses universitaires de faible diffusion… En tout cas, la récension qu’a entreprise Lacoste-Dujardin, sans épuiser le sujet dans son exhaustivité, donne déjà un panorama fort éloquent des grands thèmes de la culture kabyle. Des travaux similaires, avec des objectifs plus restreints mais plus précis, ont été menés auparavant par des chercheurs de renom. Nous citons, pour exemple, “L’Encyclopédie berbère” fondée par Gabriel Camps (1927-2002) et qui comporte 24 volumes, et l’inestimable “Hommes et Femmes de Kabylie” (Dictionnaire biographique de la Kabylie) réalisé par une équipe de chercheurs coordonnée par le linguiste Salem Chaker (Edisud-2001). Ce dernier ouvrage, que nous avons déjà présenté dans “la Dépêche de Kabylie”, s’intéresse exclusivement aux hommes et aux femmes qui ont joué un rôle dans la vie culturelle kabyle. Salem Chaker y précise que “notre ambition est de proposer une encyclopédie historique et culturelle de la Kabylie à travers ses hommes et ses femmes. La Kabylie, principale zone berbérophone d’Algérie, est une région traditionnellement bien individualisée, par sa langue, son histoire, son organisation sociale, sa culture, dans l’ensemble algérien et maghrébin. La période récente a été marquée par son émergence en tant qu’acteur socioculturel et politique spécifique. Dans cet espace kabyle, traditionnel et actuel, les balises les plus visibles sont des hommes : Le dictionnaire biographique de la Kabylie vise donc à identifier et documenter les hommes et les femmes qui ont fait (ou font) la Kabylie.”
Un panorama de la culture kabyleLes horizons qu’a essayé d’embrasser Camille Lacoste-Dujardin dans son livre sont plus larges mais avec un espace et une profondeur nécessairement plus limités. Cela n’enlève rien au mérite de l’entreprise : au contraire, il s’agit d’un complément indispensable qui met à portée de main des notions et des concepts que nous aurions toutes les peines du monde à retrouver réunis dans les mêmes documents. En poussant un peu plus loin l’analyse, on peut estimer que les deux ouvrages, tout en se complétant, n’ont pas les mêmes ambitions. La vision de Mme Lacoste-Dujardin reste très marquée par les recherches qu’elle a eu à mener sur la culture kabyle en tant qu’ethnologue. Nous retrouvons en effet dans ce livre toute la substance ayant fondé ses recherches consignées dans “Dialogue de femmes en ethnologie”, “Le conte kabyle”, “Un village algérien”, “Des mères contre les femmes (maternité et patriarcat au Maghreb)” et d’autres ouvrages d’anthropologie culturelle et d’ethnologie. Les résultats de ces travaux ont largement alimenté la recesion que l’auteur a tenu à faire des grands thèmes et notions relatifs à la culture kabyle. Etant donné que la zone géographique de ses recherches demeure principalement la Grande Kabylie, Lacoste-Dujardin ouvre son livre par une carte géographique de la région et, dans la page suivante, par liste des tribus et confédérations constituant le massif Agawa de la haute Kabylie (Maâtkas, Ath Aïssi, Igouchdalen, Ath Irathen, Ath Sedka, Ath Betrun, Ath Menguellat, Ath Ghobri, Ath Idjer…). Dans son introduction, Lacoste-Dujardin affirme : “La culture berbère est autochtone en Afrique du Nord. Elle s’y est autrefois épanouie en une grande aire culturelle recouvrant tout le Maghreb, depuis les Canaries à l’ouest jusqu’à l’Egypte à l’est, et du Sahel saharien au sud jusqu’à la Méditerranée au nord. Par la suite, au contact d’autres cultures venues de l’extérieur, importées par d’autres peuples, la culture berbère a prospéré avec une très vivante activité, mais davantage dans les montagnes et le désert que dans les plaines et les villes occupées majoritairement par les nouveaux arrivants (…) Ainsi, il existe au sein de la nation algérienne et ailleurs en émigration, parmi les Algériens, ce peuple berbère de Kabylie : un ensemble d’hommes et de femmes dont les ancêtres, depuis la préhistoire, ont vraisemblablement toujours occupé ce même territoire. Ce peuple vit en société organisée autrefois selon une forme originale de démocratie, une société segmentaire dont demeurent les représentations. Ces membres ont en commun des institutions, des coutumes, des usages particuliers et ils partagent un même idéal égalitariste. Ils expriment le même attachement à un islam populaire, tolérant le culte des saints, et dans une fidélité à certains rituels, croyances ou mythes plus anciens. Ils parlent la même variante dialectate de la langue berbère : la Taqbaylit, le parler kabyle, ils possèdent la même culture berbère, dans sa variante kabyle, et ils possèdent un sentiment fortement affirmé d’appartenance à une même communauté, dans une tradition de conscience identitaire très vive, fort susceptible à toute atteinte à son intégrité.” L’auteur met en exergue l’éveil de la jeunesse kabyle à sa culture et à ses traditions et les derniers événements qui ont projeté la région au-devant de l’actualité algérienne. “Par suite de toutes les adaptations et des changements contemporains, surtout en Kabylie même, maints faits culturels anciens, qui tombent en désuétude, viennent à disparaître, et nombre de jeunes kabyles, conscients de leur importance dans leur patrimoine, s’efforcent aujourd’hui d’en collecter et receuillir le souvenir des témoins, avec leurs témoignages. C’est à cette même sauvegarde que prétend participer ce livre.”L’ouvrage classe alphabétiquement les articles proposés à l’excplication. Il est tout à fait vrai qu’une autre classification, par thèmes par exemple, était imaginable. Mais le procédé de Mme Lacoste-Dujardin présente l’avantage du maniement facile et accessible à tous, parenté, mariages, sexualité, vie matérielle et économique, symboles, rites. Une large palette de faits sociaux, économiques et culturels propres à la Kabylie sont sériés et soumis à l’explication avec des renvois fort intéressants. On peut rencontrer à la fois un concept relatif à un rite, un produit alimentaire et une personnalité historique ou culturelle. Prenons au hasard quelques pages de la lettre “C”. On trouve “Cendre” qui est “le sous-produit du feu domestique considéré comme de l’anti-nourriture”. C’est seulement de la cendre que le héros M’qidech accepte de recevoir de l’ogresse comme nourriture, évitant ainsi de donner à cette femme sauvage pouvoir sur lui. La cendre est stérile et son contact ignominieux (contrairement à la suie) ; ainsi, le châtiment par crémation d’une marâtre est-il complété par l’emploi dévolu à la main de son cadavre : servir désormais de pelle à cendre”. Juste après “Cendre”, viennent les noms : céréales, chacal, chahid, chaise, Chaker (Salem), Cham, changement…Cette somme documentaire que Mme Lacoste-Dujardin met à la disposition du lecteur est immanquablement une pierre à ajouter à l’édifice de la mémoire berbère en Kabylie. Son mérite est de pouvoir rendre accessibles et pratiques des concepts, des notions, des objets, des symboles, des métiers auxquels ont souvent recours les jeunes chercheurs isolés ou que le commun des lecteurs cherche à mieux appréhender. Après de riches recherches consignées dans des ouvrages trop disséminés et qui se sont étalés sur des décennies, voire parfois plus d’un siècle, il était temps qu’un ouvrage de ce genre — comme celui de Salem Chaker que nous avions cité plus haut — voit le jour et établisse une sorte de “bilan” thématique des recherches dans le domaine de la culture berbère.Mme Camille Lacoste-Dujardin est ethnologue. Elle est directrice de recherche au CNRS (section de langues et civilisations orientales) et familière de la langue berbère (dialecte kabyle). Directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (ethnologie du Maghreb) et responsable de l’équipe de recherches “Littérature orale, dialectologie, ethnologie du domaine arabo-berbère”.
Amar Nait Messaoud
