Ils bravent le danger de la silicose pour vaincre le chômage

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Chaque modèle de produit a son coût au mètre carré. Cela va de 1900 dinars la benne de tracteur de déchets, à la pierre brute pour 2100 DA et jusqu’à 2.600 DA le mètre m2 pour la pierre taillée ou décorée avec quelques menus motifs

Ils sont des dizaines de jeunes artisans de pierre de décoration, dite  »pierre taillée », à exercer sur les accotements de routes et les flancs de montagne entre Bouzeguene et Azazga (wilaya de Tizi-Ouzou) et plus précisément aux lieux-dits Assif Ousserdoune, Tabourt et Rabta, bravant ainsi chaque jour, le danger de la silicose, une menace sérieuse qui ne pardonne pas, selon les spécialistes.

Il s’agit d’une maladie pulmonaire provoquée par l’inhalation de particules de poussières lorsque ces jeunes interviennent pour extraire des rochers et les transformer en matériaux de construction, très prisés pour l’ornement extérieur des somptueuses bâtisses et la construction de cheminées. Ils disent être conscients du danger que représente cette maladie mais ajoutent qu’ils n’ont pas d’autres choix que de continuer à travailler pour gagner leurs vies, le chômage étant le dénominateur commun de cette vaste région comprenant les villages des Ath Bouadha, Ifigha, Tabourt, Ath Isaad et Achalam.

Ils sont encouragés par le prix sans cesse en hausse du produit lié à une forte demande qui vient parfois de très loin et hors de la wilaya de Tizi-Ouzou comme Béjaia, voire Oran.

Ces artisans disent être également au courant du fait que cette activité a eu des conséquences graves sur d’autres personnes, comme l’ont rapporté les médias à Tkout, une région située à 90 km au sud-est du chef-lieu de la wilaya de Batna (est algérien) où de nombreux décès ont été enregistrés à la suite de cette maladie.

Un jeune d’une trentaine d’année, qui s’exprimait sous couvert de l’anonymat, a relativisé toutefois le danger de la silicose dans la région.  »Ichawiyen (les Chaouis de la région de Tkout, ndlr), travaillent dans de mauvaises conditions faisant que les facteurs de risques sont plus grands sur eux. Ils travaillent parfois dans des caves et à sec. C’est tout le contraire,ici, chez-nous, nous travaillons en plein air, équipés de masques et avec une méthode humide », dit-il.

Il expliquera ensuite comment lors de l’intervention pour transformer la pierre avec une machine, un tuyau humidifie le matériau faisant que les particules ne planent pas dans l’atmosphère pour être inhalées. Il fait état d’un seul cas qui a été hospitalisé récemment pour cette maladie et qui s’en est sorti finalement. Par ailleurs, il a affirmé qu’à la moindre alerte, ils effectuent des examens médicaux.

L’activité connaît un engouement certain surtout du coté de Rabta, un lieudit tout proche du grand village Ath Bouada. On y dénombre quelques onze unités de pierre de taille sur une distance de quelques 200 mètres.  »Il y a de la concurrence ici. Ce n’est plus comme avant », a avoué Djillali pour affirmer ensuite que les artisans, dont il fait partie, s’en sortent  »juste-juste », une expression pour dire qu’ils ne gagnent pas grand chose.

Il a indiqué que les services des impôts voudraient leur prendre le fruit de leur labeur dans une région où le chômage touche tous les jeunes en les invitant à déclarer leurs activités.  »Je voudrais bien avoir un travail avec une assurance et la perspective d’une retraite, mais il n’y en a pas par ici. C’est pour cela, que je m’investis dans cette activité pour m’en sortir un peu », a-t-il expliqué. Les artisans transforment la pierre extraite des flancs de montagne en divers modèles. Cela va du déchet de pierre, à la pierre décorée et bien taillée pour en faire de formes parfaites jusqu’à en dire qu’il s’agirait du carrelage.

Chaque modèle de produit a son coût au mètre carré. Cela va de 1900 dinars la benne de tracteur de déchets, à la pierre brute pour 2100 DA et jusqu’à 2.600 DA le mètre m2 pour la pierre taillée ou décorée avec quelques menus motifs. Il y a également des modèles de pavés pour les accès dans les villas, les jardins publics et autres résidences, tout comme ceux destinés à ériger des cheminées etc.

Du début jusqu’à la fin du processus, il s’agit d’un travail pénible. Cela commence de l’extraction de la roche du flanc de montagne, au transfert de pierres brutes jusqu’au lieu où des machines sont installées pour les façonner en passant par le transport pierre par pierre et sans aucune autre aide que les muscles de la personne. Vient ensuite le travail de façonnage de chaque pierre avec une sorte de scie.

Il s’agit d’un procédé introduit il y a quelques années, dans la région de Boudjima (wilaya de Tizi-Ouzou) et plus précisément au village Takhamt El Djir, rendu célèbre par le film  »Iketch d’acu itkhadmedh (Et toi qu’as-tu fait?) », de Ali Hadjaz, qui eut en 2006, l’Olivier d’or du festival du film amazigh à Ghardaia.

Le film racontait l’histoire du jeune Farid, issu du village du réalisateur du film, qui après avoir été renvoyé du secteur éducatif, imagina une machine pour décorer la pierre extraite par des artisans dans son village. Il passa de la théorie à la pratique et eut un retentissant succès commercial jusqu’à imaginer ensuite, la réalisation de machines identiques et les vendre à d’autres. Ce qui fut fait visiblement.

Aujourd’hui, le travail de la pierre a été révolutionné avec ce genre de machines. Ce genre d’activité est visible même aux portes de Tizi-Ouzou, notamment du côté de Tizi-Rached.

L’activité est loin de celle du simple casseur de pierres d’autrefois, qui laissait jadis, aux maçons le soin de façonner eux-mêmes la pierre avant de la livrer pour la construction,à l’image de ces maisons kabyles traditionnelles, construites souvent sans béton, ni fer, ni ciment mais demeurant longtemps solides,inébranlables à l’usure du temps et aux aléas climatiques.

Belkacemi Mohand Saïd

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