Fidèle jusqu’à la mort

(1re partie)

«Amachahou rebbi ats iselhou Ats ighzif anechth ousarou» (Ecoutez, que je vous conte une histoire, Dieu fasse qu’elle soit belle, longue et se déroule comme un long fil). Les êtres humains pleurent leurs morts et font leur deuil, les bêtes aussi, à en croire ce conte du terroir. Un jour, remontant à la nuit des temps, une puce (ak’oured’), épouse un pou (thilikets). Ils se construisent une maison, vaquent à leur occupation et attendent que Dieu leur donne des enfants. Ayant des envies, la puce demande au pou, son mari, de lui ramener un morceau de viande du marché. Quand il le ramène, l’après-midi, la puce le met à bouillir dans une marmite pleine d’eau, salive et pense au moment de manger. Tandis que la marmite boue sur le feu, la puce va chercher de l’eau et charge son époux de ramener du bois de la forêt. Voulant tous les deux goûter à la viande, denrée chère et rare, sans que l’autre ne s’aperçoive, les deux époux se précipitent en toute hâte pour ramener l’eau et le bois, mais chacun avec l’arrière-pensée de revenir à la maison le premier, afin de savourer la viande, en toute tranquillité. La puce, en allant chercher de l’eau à la source, trébuche et tombe dedans. De son côté, le pou en revenant précipitamment à la maison, pour goûter à la viande en cuisson, tombe lui aussi dans la marmite en ébullition. Si la puce, en tombant dans l’eau, réussit à s’en sortir indemne, ce n’est pas le cas de son mari qui meurt ébouillanté. Arrivée chez elle, elle se précipite vers la marmite pour manger. Dès qu’elle enlève le couvercle, elle voit flotter à la surface de la sauce la dépouille de son mari. Elle pousse un cri et perd tout appétit. Choquée, elle brise la marmite et se met à pleurer. Sa douleur est immense, elle erre comme une âme en peine sans jamais s’apaiser. Sur son chemin, un jour, elle rencontre un rouge-gorge (aâz’ouane) qui, la voyant en larmes, lui dit :- « Pourquoi pleures-tu ainsi ? »- « J’ai perdu mon époux, le pou, on s’aimait. Il m’a été ravi. Je suis chagrinée ». Emu, le rouge-gorge se met lui aussi à pleurer, à tel point que l’arbre sur lequel il était perché se déracine, lui tombe sur la tête et le tue sur le coup. Après ce drame qui vient de se dérouler sous ses yeux, la puce continue son chemin et rencontre un paysan poussant devant lui deux ânes chargés. La voyant en pleurs, il lui demande pourquoi elle est dans cet état. Répondant à sa question, elle lui dit qu’elle a perdu son mari, et que le pauvre rouge-gorge est mort enseveli. En signe d’affliction, il décharge ses bêtes et met les deux chargements sur ses épaules pour se martyriser. En arrivant près de chez lui, le paysan rencontre sa fille une cruche sur le dos. Intriguée de voir les ânes sans chargement et son père lourdement chargé, elle lui demande pourquoi ?Son père lui répond et lui apprend le malheur qui vient de frapper la puce, de même que le rouge-gorge. Touchée dans son cœur, la jeune fille crie à son tour sa douleur, et en signe de dépit, casse sa cruche de fureur. En poursuivant toujours son chemin, la puce rencontre une perdrix, qui lui demande pourquoi elle pleure. En guise de réponse, elle lui dit :- « Mon époux est mort de même que le rouge-gorge. Le paysan a porté sur ses épaules les fardeaux de ses ânes, et sa fille a cassé sa cruche. Moi, je suis restée seule sur terre, j’erre, je ne sais plus quoi faire ! »

Lounès Benrejdal(A suivre)