Edition Il retrace le parcours de son père assassiné en juin 1992 – L’Algérie avant tout de Nacer Boudiaf sur les étals

Où va l’Algérie ? La question est d’actualité tant cette Algérie chavire au gré des accidents d’une histoire qui voit les meilleurs de ses enfants périr, sur l’autel de la bêtise, pour la seule raison qu’ils ont voulu l’arrimer au port de la justice et de la démocratie. Jusqu’au dernier souffle de leur vie, elle était restée leur seule priorité. Mohamed Boudiaf était de cette trempe. Tout en rappelant qu’il a bien su tracer une « destinée » pour cette Algérie, avec un projet à travers lequel il a tendu la main à tous les Algériens, Nacer Boudiaf clame son désir de vérité à propos de l’assassinat de son père. Un garçon à qui on a ravi son père, ou plutôt, c’est tout un peuple qu’on prive d’un espoir, l’espoir suscité par un homme qu’on a « ramené pour redresser le bateau Algérie ». Un bateau qui a commencé à chavirer depuis quelque temps déjà d’aucuns diront depuis…1962 ! La hauteur de la vague ayant atteint son point culminant un certain 29 juin 1992 … et l’espoir d’Octobre part en fumée… Parler de l’Algérie revient à parler de cette poignée d’hommes au courage sans faille et à l’abnégation la plus absolue. Désintéressés qu’ils sont, déterminés et inflexibles, ils apprennent aux générations montantes, quelquefois à leurs dépends, que la vérité et la justice finissent toujours par triompher. Plus de19 ans se sont écoulés après le lâche assassinat de Si Tayeb El Watani, et le crime demeure impuni. « Laisser impuni le lâche crime perpétré dans le dos de mon père est inacceptable. Rien de crédible ne pourra être fait en Algérie sans le fonctionnement normal de la justice », écrit Nacer Boudiaf, le fils du président du HCE, dans le livre qu’il vient d’éditer « L’Algérie avant tout !» aux éditions Apopsix. Cette Algérie, chantée comme une litanie par feu son père, ce père de toute une nation, commençait, à peine, à voir les nuages se dissiper, que l’orage éclate derechef … C’est avec une colère, certes ravalée, une amertume tue, mais une détermination indéfectible à faire la lumière et à éclaircir les zones d’ombre entourant ce lâche assassinat, que s’exprime le deuxième enfant de Mohamed Boudiaf dans son livre. En guise de préambule, Nacer Boudiaf revient sur le parcours de son père durant la guerre de libération. Au passage, il rappelle la graine de résistant qui germait déjà en lui étant petit, « Votre Boudiaf est dangereux pour la France et l’Algérie », s’indignait déjà le proviseur du collège où était scolarisé le petit Boudiaf, lorsque celui-ci rétorque à son professeur d’histoire que « les Arabes ont, quoiqu’il en coûte, écrasé l’armée de Charles Martel ». Une assertion qui lui a valu un renvoi de trois jours de l’établissement. L’histoire donnera raison à ce M. Brett, car dangereux pour l’Algérie, il l’était d’une certaine manière, mais point pour celle qui avance, n’en déplaise aux esprits rétrogrades de tous bords. A peine rentré le Président décide de donner un sacré coup dans la fourmilière, et l’on se souvient de quelques affaires « nettoyées », ayant fait la une des journaux à l’époque. Nacer Boudiaf en énumère quelques-unes. Celles relatives aux barons du commerce, à l’exemple de « l’affaire Hadj Bettou », surnommé le Pacha du désert, au commerce illicite et à la richesse affichée sans aucune décence. L’inculpé s’en tire avec quelques mois de détention, s’indigne l’auteur. « L’affaire des magistrats faussaires», ayant cautionné le dossier des faux Moudjahiddines n’est pas en reste. Et des agitations en sourdine commençaient à se manifester dans la fourmilière. S’ensuivit une série d’entraves visant à empêcher le Président d’effectuer son travail. Tous les coups étaient permis, jusqu’à hypothéquer même l’avenir des lycéens dont le seul tort était de croire que leurs aînés les préserveraient des jeux du sérail. «Quelques jours avant l’assassinat du Président, – écrit Nacer Boudiaf -, les sujets de l’examen du bac, de l’édition de juin 1992, se vendaient et étaient même distribués à la sortie de plusieurs lycées à Alger. Mon père comprend, alors, que le système mafieux, à qui il a déclaré la guerre, utilise même l’avenir des enfants pour l’empêcher de réaliser le projet de société qu’il avait l’intention de proposer aux Algériens ». Il est aussi question, dans le livre, « des hommes du sérail » et des « hommes du Président ». Les premiers ayant mandaté un des leurs pour aller l’extirper à sa retraite paisible, au royaume des Chérifiens. Nacer Boudiaf, ayant servi d’intermédiaire, ne doutait pas un instant du sort tragique qui attendait l’homme de Novembre. Tout cela, avec la bénédiction d’une femme, auprès de laquelle feu Boudiaf demandait conseil. C’est sans doute ce regret d’avoir servi de bouc émissaire, et le sentiment de culpabilité d’avoir hâté la mort de l’Homme, qui anime Nacer Boudiaf. C’est sûrement cela qui le fait s’acharner pour lever le voile sur ce mystérieux assassinat. Les hommes du Président, quant à eux, se sont éclipsés après le drame, laissant Nacer livrer seul le combat. A ceux-ci, et à tous ceux ayant travaillé avec le Président, Nacer Boudiaf demande des comptes sur leur silence complice… Une série « d’incidents » éclate entre le Président et les hommes du sérail, des incidents qui le renseignent sur la nature des personnes avec qui le Président doit composer, mais loin de lui l’idée de penser à une liquidation physique dont il pourrait être victime. Et pourtant … Dans le chapitre 5, le déroulement de l’assassinat, Nacer Boudiaf revient sur les défaillances enregistrées dans le dispositif de sécurité du Président, depuis son départ d’Alger, la matinée de la fatidique journée du 29 juin, jusqu’à 11h 37mn, où il essuie une série de rafale tirée à bout pourtant dans le dos … Il a fallu plus de quatre heures pour que le Président arrive enfin à l’aéroport de Boufarik, son cœur battait encore … Rapportant le témoignage des personnes présentes à la maison de la culture d’Annaba, deux journalistes affirment que celui qu’on présentait comme l’auteur du forfait n’était pas seul à tirer… Un meurtre spectaculaire, une enquête qui n’a pas tout dit, que même le légendaire Poirot ne saura éclaircir… Oui ! Même un personnage de cinéma ne saurait affronter une telle situation quand … la réalité dépasse la fiction. L’enterrement du Président est relaté avec beaucoup d’émotion, la foule nombreuse, venue l’accompagner à sa dernière demeure, les femmes qui se lacéraient le visage, l’Algérie inconsolable ! L’enquête diligentée par la CNE (Commission Nationale d’Enquête); le procès, le complot et les différentes lettres ouvertes écrites par Nacer Boudiaf à qui de droit, sont autant de questionnements soulevés dans ce livre. L’« Affaire Boudiaf », le meurtre de Keneddy, l’assassinat de Kabila par son garde du corps, où plus de trois cent personnes ont été condamnées, trois affaires d’Etat qui n’ont toujours pas livré tous leurs secrets. Le combat de Nacer Boudiaf s’inscrit contre l’impunité et pour la vérité et tant que celle-ci n’a pas éclaté c’est l’avenir de toute une nation qui reste compromis.

Nabila Guemghar