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MOKRANE DJOUDER, DRE de Tizi Ouzou

«La responsabilité humaine y est, dans les catastrophes»

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à travers cet entretien accordé à la Dépêche de Kabylie, le directeur de
la wilaya de Tizi-Ouzou des ressources en eau, Mokrane Djouder s’exprime et donne des explications sur l’affaire des quantités de poissons retrouvés morts aux abords du barrage Taksebt (une découverte qui s’est renouvelée malheureusement avant-hier encore du côté du barrage de Ouaguenoun) et évoque d’autres questions relatives à son secteur.

La Dépêche de Kabylie : Des poissons ont été retrouvés morts aux abords du barrage Taksebt mais aussi à celui de Ouaguenoun. Des explications ?

Mokrane Djouder : Oui en effet, nous avons constaté un certain taux de mortalité de poissons surtout aux abords du barrage du barrage Taksebt. C’était une simple observation, mais on s’est dit qu’on devait aller loin dans l’investigation pour comprendre ce qui se passe. Il y avait des poissons de tout âge, il y avait même une grosse pièce. Quand on a constaté que le nombre est en augmentation, on avait installé une commission d’inspection et d’observation. La réponse à nos interrogations est venue du laboratoire SEAL, qui a effectué les analyses. La conclusion de son rapport était un taux anormalement élevé de chlore dans l’eau.

En principe, c’est une eau brute et il ne pouvait pas y avoir un taux aussi élevé de cette substance dans l’eau. Donc, il y a eu un apport. Par déduction et ce n’est pas un flagrant délit, on s’est dit puisqu’il y avait une activité de pêche, les pêcheurs ont dû recourir à certaines méthodes pour augmenter leur rendement et gagner du temps et le chlore en dose élevé est mortel pour le poisson. Donc, c’est dû à l’activité des pécheurs. On continuera l’observation pour voir si le phénomène s’estompera ou s’il faut installer des commissions d’inspection et de surveillance. Si les auteurs sont identifiés, on va prendre des mesures, sinon on va déposer plainte contre X. Ce n’est pas normal, il faut pécher naturellement sans recourir à ces pratiques. Malheureusement, à chaque catastrophe, la responsabilité humaine y est pour quelque chose.

À Taksebt, on parle de sachets suspects retrouvés sur place, aux abords du barrage…
Oui on a découvert des sachets sur place qui pourraient contenir du chlore, c’est un produit chinois dont on ne connait pas la provenance. Donc, même nos investigations vont porter sur ça.

La quantité versée dans le barrage n’est-elle pas nocive pour le consommateur ?
La quantité de 147 mg/l est localisée sur une poche et elle est insignifiante par rapport à l’étendu du barrage. L’eau brute est analysée, l’eau traitée aussi. L’eau reste potable et sans aucun danger. L’eau de Taksebt est la meilleure eau brute en Algérie.

Le problème des rejets des villages environnants des Oueds est-il pris en charge ?
La plus grande agglomération autour du Sébaou c’est la ville de Tizi-Ouzou et elle est dotée d’une station d’épuration. Il n’y a pas de rejets directement dans l’oued. Il y a aussi Draâ Ben Khedda qui dispose d’une station d’épuration. Ailleurs, ce sont des rejets qui subissent de l’autoépuration. Pour ce qui est du cas de Tala Athmane, on a trouvé un rejet sauvage et c’est grave ce qui se passe là-bas. On s’est déplacé sur place avec les services de la wilaya, il y a une zone industrielle et c’est devenu un dépotoir. Il faut faire une opération coup-de-poing pour arrêter tout cela. La situation est compliquée. On a établi une fiche technique pour réaliser une fosse septique dans un premier temps, mais il faut d’autres mesures pour la zone.

Revenons au secteur de l’hydraulique en général dans la wilaya, peut-on avoir un état des lieux ?
En matière d’infrastructures, je dirai que nous avons près de 7 000 km de canalisations, 1 400 réservoirs, 180 stations de pompage, une station de dessalement à Tigzirt, une station de désamination à Boghni, deux stations de traitement monobloc à Imsouhal, une centaine de sources importantes et 1 019 forages. L’ADE dessert une moyenne de 300 000 m3/jour. Nous avons un chemin directeur, il y a des insuffisances identifiées. Nous avons 130 projets, dont 59 du programme d’urgence 2018. Les autres projets sont notamment le renforcement des stations de stockage, la réhabilitation des stations de pompage et la réhabilitation des réseaux d’addiction. Nous avons 7 000 km de canalisation et on a beau réhabilité, mais il en reste encore. On est entre 100 et 200 km par an. On a aussi certaines anciennes stations à haute pression comme celles de Takhoukht et de Tasssadort. Cette dernière était la plus grande d’Afrique. On projette de casser ces pressions en faisant des stations intermédiaires pour devenir accessibles à la production locale.

Plusieurs projets relevant de votre secteur peinent à voir le jour. Pourquoi ?
Pour ce qui est des grands projets que nous avons actuellement dans le secteur, il y a la STEP d’Azazga, dont le taux d’avancement est de 85%. On prévoit la réception du projet au premier trimestre 2020. Le projet a débuté en 2012 sur un délai de 36 mois. Nous faisons face aux blocages des familles expropriées qui ne sont pas encore indemnisées dans le cadre du projet de l’autoroute Tizi Ouzou – Azazga. La STEP de Oued Falli aussi c’est un projet important.

Les deux sont à 4 milliards de dinars. Le projet est à 45%. On a un autre projet à Bouzeguène pour acheminer l’eau depuis Tichy Haf. C’est un projet centralisé qui a été confié à l’ANBT, et la situation a été débloquée. Il y a eu une station de pompage qui n’a pas démarré suite à trois oppositions sur 1 500 mètres à Béjaïa. On a aussi le projet du barrage Souk N’Tleta qui est centralisé et délégué toujours à l’ANBT. Il a connu beaucoup de problèmes liés au relogement. Actuellement, il est à 65% de réalisation. La réception du projet était prévue pour la fin de l’année en cours, mais ce n’est pas possible, car la déviation de la RN25 et le CW128 a retardé le projet. Pour des raisons techniques, on doit renforcer les travaux. On a aussi le problème de relogement qui a trop trainé. Sur 270 logements, 120 seront livrés incessamment. Selon nos prévisions, le projet sera réceptionné vers la mi-2020. Pour le barrage Sidi Khelifa, dont les travaux ont été lancés en avril 2018, l’ordre de service n’est toujours pas prêt. On a consommé un an sur les délais, ils sont actuellement au stade de finalisation du dossier d’exécution.

Cet été, la wilaya de Tizi Ouzou a connu une crise d’eau aiguë. Quelles en sont les raisons ?
C’est vrai qu’il y a eu des crises mais pas aussi importantes, comparé à l’étendu de la wilaya. Les températures étaient très élevées, c’est pour cela que la consommation a augmenté. Donc, déjà quand la demande augmente et l’offre ne peut pas augmenter, ça cause un problème. Dans certains cas, la perturbation du courant électrique y était pour quelque chose. Je cite l’exemple de Zekri, où la pompe n’a pas pu redémarrer pendant 15 jours. On est conscients de leur dévouement mais c’est une réalité. L’aléa climatique en est pour beaucoup.

Dans le sud, on a connu beaucoup de perturbations par rapport à ce paramètre. Il y a aussi des régions où c’est le système qui est défaillant comme M’Kira, où il y a une insuffisance mais on a un projet pour ça. Il y a aussi des communes où l’ADE est absente et cette situation est pénalisante. Il y a des gens qui remplissent les puits, puis le plus important pour ne pas se voiler la face, l’insuffisance des moyens de l’ADE. Tous ces paramètres combinés font que ces insuffisances se manifestent mais elles sont localisées et on prend tout cela en considération.

Entretien réalisé par Kamela Haddoum.