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Un jeudi soir d’émeutes

Qui veut embraser la Kabylie ?

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Hier. Au lendemain du 12 /12. En matinée. Au centre-ville de Tizi Ouzou. La ville se réveille sous un ciel brumeux et un silence pesant. Le soleil avait du mal à percer le ciel chargé en nuages. Il fait frais. Le temps mettait bien en avant ses incertitudes. Ça pouvait donner lieu à une averse, comme tout ça pouvait laisser place à l’éclaircie. La marche de l’après-midi s’annonçait tout aussi incertaine, au vu de ce qu’avait enduré la cité la veille.

Le vote a été carrément boudé. Si dans les localités, aucun centre n’a été ouvert, au chef-lieu de wilaya, les quelques centres prévus en catimini, notamment le collège Khodja Khaled, ont vite été assiégés par les manifestants réclamant leur fermeture. L’ANIE fera d’ailleurs vite savoir aux alentours de 11 heures que l’opération était clôturée dans la wilaya pour éviter les grands débordements. Mais il y en a eu quand même. Les stigmates des violents affrontements entre manifestants et police anti-émeute étaient encore visibles sur le bitume.

Certaines institutions les portent sur les frontons de leurs devantures. Des pierres, des barres de fer, des tessons de verre… traînent encore au milieu comme sur les accotements des ruelles. La Grande rue est la plus chargée ! Le rond-point du centre-ville offrait un tableau bien laid. D’effroyables taches noires, de restes de pneus et de cartons brûlés encombraient ostentatoirement les clichés. Ce sont plus des négatifs que des images qui s’offraient au regard des curieux qui débarquaient sur les lieux. Ils découvrent. Les affrontements avaient surtout fait rage pendant la nuit qui précédait.

Au centre-ville, autour de la wilaya, de vifs échanges de pierres et de bombes lacrymogènes ont rythmé la journée de l’élection. Aux urgences de l’hôpital, quelque quatre-vingts blessés, parmi lesquels des policiers, étaient évacués. Sans gravité toutefois, en dehors de ce jeune touché par un projectile en plein œil. Au fil des minutes, les rangs des jeunes qui se remettaient de la cauchemardesque nuit de la veille réinvestissaient les lieux, désormais plus calmes. En fait, ils étaient là pour répondre à cet appel, lancé via le fil de Zuckerberg, à nettoyer la ville. Les travailleurs de l’Epic Codem, chargé du nettoyage de la ville, étaient aussi là en force.

On ne traîne pas trop pour s’y mettre. De nombreux groupes mixtes se sont dispatchés à travers les quartiers, sacs-poubelle, pelles… à la main et gants enfilés. Un camion fait le tour pour embarquer les détritus et autres objets ramassés par les volontaires. Entre les badauds, les échanges se multiplient. On se regroupe, on longe la ville en aller et retour… On évoque l’élection, les émeutes de la veille, on suppute sur la suite… À ce moment-là, Tebboune n’avait pas encore été proclamé Président. C’était vers 11 heures.

De temps à autre, le ronronnement d’un hélicoptère, qui survolait la ville, déchirait la quiétude des quelques débrouillards qui prenaient position le long de l’artère principale au bas de l’imposante mosquée de la ville. Ils s’affairaient à mettre en place leurs étals de fortune, pour écouler qui son sac de cacahouètes qu’il répartissait dans de petites pochettes, qui des fanions de la JSK, qui des étendards amazighs, un autre des drapeaux algériens… C’est un petit business qui a bien pris avec le mouvement populaire et ça durera sans doute le temps que dureront les marches du vendredi.

De l’autre côté de la ville, au siège de la cité administrative (wilaya), la fumée se dégageait encore du rez-de-chaussée du bloc mitoyen du portail principal. Le feu, maîtrisé par les pompiers encore sur place, semblait avoir bien pris la veille. Les traces noires montaient jusqu’au deuxième étage. Les sapeurs-pompiers, épaulés par un groupe de civils, dégageaient des piles de dossiers, à moitié en cendres, à travers les fenêtres saccagées. Plusieurs autres vitres du bâtiment ont volé en éclats. À quelques pas plus bas, le portail ouest de la maison de la culture, visiblement arraché, a été rafistolé à la hâte.

La couche de gravier et les pierres qui envahissaient la chaussée renseignaient sur les affrontements de la veille. Quasiment la même image, la même impression qui se dégage du côté du carrefour de l’hôpital. L’unique barrière en acier, longue d’une dizaine de mètres, qui trônait encore le long du trottoir en garde-fou, comme un vestige de l’ancien décor, a, cette fois, cédé à la furia. Complètement arrachée, elle couchait désormais à même la chaussée, en attendant d’être remise en place ou peut-être débarrassée complètement de là.

En remontant la Grande rue, l’habillage en vitres de la BNA en a aussi pris un sérieux coup. La violence est passée par là. Et forcément, il y en a, des auteurs de cette violence. Mais tout le monde n’est pas d’accord. Grand monde même n’est pas d’accord. Et paradoxalement, c’est au moment où les appels au calme et à la vigilance se sont multipliés que des mains se sont mises à casser, et des pieds à piétiner…

Et sur le sujet, les commentaires rivalisent d’ingéniosité chez leurs auteurs : «À voir ces autres qui nettoient ce matin, on dirait un époux qui tente de recoller les morceaux d’une assiette fracassée au sol après un pic de colère face à son épouse qui l’indisposait la veille», ironisera ce vieux routier à la moustache bien roulée. Et de rajouter avec cette sentence assassine : «Si on est fraternel à ce point, si on est méticuleux au point que tout le monde paraît incarner monsieur propre, je me demande qui est à l’origine de cette violence et ces tas d’ordures qui défigurent la ville au quotidien ?»

Marche et mobilisation exceptionnelle hier vendredi

Dans l’après-midi, peu après la prière du vendredi, tout un changement du décor. La ville offrait un bien meilleur visage. Toilette étincelante, les marcheurs, pour la majorité drapés des emblèmes national et amazigh, envahissent le centre, et très vite toutes les rues principales. C’est comme si, d’un coup, la ville se mettait en mode couleur, HD… Les femmes et les jeunes filles, en nombre, ont rajouté de l’éclat au tableau. Brunes, blondes, belles et rebelles… Ça rajoute une belle dose de gaîté, de charme, de vie et de liberté à la manifestation. Et puis c’est beau ! Et c’est apaisant.

Ça donne un caractère plus festif que violent à la marche. On est dans la conciliation qui éloigne les dérapages. Aussi, la proclamation des résultats de l’élection rejetée, entre temps, a certainement donné plus de consistance à la mobilisation. Comme d’habitude, dans un premier temps, tout le monde converge vers le campus Hasnaoua de l’université Mouloud Mammeri, point habituel d’où s’ébranlent les marches. En un court laps de temps, la ville sera submergée de manifestants.

C’est quasiment du sur-place que feront les manifestants en dizaines de milliers, à redire leur désapprobation, à chaud, de l’élection de Tebboune en particulier et de la présidentielle en général. Une marche et mobilisation qualifiées par tous d’exceptionnelles depuis le lancement du mouvement populaire en février dernier. Les mêmes slogans ont été cette fois encore repris, et chose qui soulage, dans le calme sans que la moindre violence ne soit signalée, du début jusqu’à la fin de la manifestation.

La présence des agents de l’ordre en civil a été très discrète. À signaler aussi l’accompagnement très en vue des éléments secouristes, en tenue correcte, du Croissant Rouge local. La dispersion de la foule dans le calme, quoi que, comme le scandaient les manifestants, ce n’est que partie remise à vendredi prochain, aura au moins permis à la ville de renouer avec sa quiétude et dépasser cet épisode de violence dans lequel elle avait sombré la veille.

Nadia L.