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Kabylie

Renaissance de la tradition du nettoyage public

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Par Rachid Oulebsir

Nous assistons en Kabylie à la résurgence salvatrice des pratiques socioculturelles de retissage de la communauté villageoise telles qu’elles étaient entreprises par nos ancêtres. Le volontariat de nettoyage est l’une de ces coutumes qui réunissaient le village autour d’actes d’assainissement à des dates précises de l’année. Si aujourd’hui les comités de villages et les associations agissent dans l’urgence, elles réactivent in extremis des réflexes anciens de notre culture. La mémoire collective des paysans de Kabylie a retenu dans l’année trois dates du calendrier agraire, où le nettoyage des espaces publics et privés est une opération obligatoire de reconsolidation du tissu social.

Décidés par Taddart, organisés par Tajmaat, les travaux ont des objectifs précis et visent des espaces déterminés selon la période de l’année. Chacune des trois dates est consacrée au nettoyage d’espaces de vie définis. Ces habitudes annuelles d’assainissement des champs, des routes, des rivières, des maquis, des villages, des agoras et des maisons sont entrées dans la culture locale et codifiées par le droit coutumier. Tous les moyens des familles sont mis à disposition du village. Des groupes sont organisés et affectés à des tâches précises sur des territoires indiqués. Aucune absence ni dérobade n’est tolérée, sous peine de fortes amendes ou pire de mise en quarantaine.

Le nettoyage d’octobre

Lors de l’ouverture de l’année agraire, durant la deuxième quinzaine d’octobre, c’est la préparation de l’arrivée de l’hiver qui dicte la nature du nettoyage à entreprendre. La cérémonie festive dite Iwedjiven qui ouvre les travaux agricoles de l’année, est accompagnée d’un débroussaillage méticuleux des champs, des oliveraies, des maquis, des sentiers animaliers, des chemins, des passages, des accès. On s’occupera spécialement du curage des rivières, des sources et des ruisseaux pour éviter les inondations de l’hiver qui s’annonce.

On reconstruira les retenues de pierre, les gabions, les murailles de pierre sèche, pour prévenir les éboulements et les coupures de routes. On nettoiera également des toitures, des granges, des étables, des écuries extérieures, des caravansérails, des espaces marchands, si le village dispose d’un marché. On n’oubliera pas les agoras, les mausolées, les mosquées et tous les espaces communs qui pourraient recevoir des sans abris.

Le nettoyage de janvier

Lors de l’entrée de l’année solaire julienne le 12 janvier, la fête de Yennayer est célébrée par un nettoyage total des habitations. Yennayer est un invité exigeant, il n’entre pas dans les demeures insalubres. Les villageoises terminent les métiers à tisser, les cuissons de poteries et autres travaux de l’année qui finit pour accueillir dignement la nouvelle année. Elles organisent un nettoyage intra-muros général des maisons, des greniers, des étables. Tout comme elles rivaliseront dans la réfection des peintures, de la décoration intérieure, le changement de la tapisserie, de la vaisselle… Les hommes profiteront d’un arrêt de la récolte des olives pour refaire les toitures, reconsolider les chemins, rouvrir les routes barrées par la neige et rendre l’accès au village fluide. Des vigilants sont chargés de donner l’alerte et de réactiver les équipes en cas d’épisode neigeux.

Le nettoyage de juillet

La date du 7 juillet est dite Lainsla, survient 15 jours après le solstice d’été (22 juin). Elle doit clore la période de nettoyage d’été. Après la sortie du printemps, le nettoyage d’été anti-feu s’impose. Il durera deux semaines. L’été est là avec ses vents chauds, sa sécheresse et ses feux dévastateurs. Extra-muros, des groupes d’hommes spécialisés sont affectés au débroussaillage des champs, des maquis, des forêts, des fossés pare-feux pour éviter les incendies d’été. D’autres groupes de connaisseurs s’occuperont des sources, du désherbage et du pavage des chemins, de la réouverture des accès aux pâturages de montagne, de la correction des haies, des aires à battre et des espaces économiques comme le Souk si le village dispose d’un marché.

Un troisième groupe s’occupe des espaces cultuels, mosquées, mausolées et agoras. Les artisans sortent leur matériel au soleil et nettoient leurs ateliers. Intra-muros avec la sortie du printemps, le travail est organisé par les femmes : les habitations, les écuries, les étables, les granges, les fontaines, tous les espaces de vie sont passés en revue et méticuleusement nettoyés. Nos ancêtres, maîtres de leur espace et de leur temps, organisaient facilement la reproduction de leur système de vie dans une harmonie parfaite avec les rythmes de la nature. L’hygiène participait des valeurs d’ensemble de la civilisation.

C’était une question d’honneur, l’homme maîtrisait la nature et ne badinait pas avec sa santé. De nos jours, d’autres ressorts sont actionnés par les hommes et les femmes de bonne volonté organisés en associations, en comités de village, en groupes de volontaires éphémères. La fierté villageoise semble être le levier essentiel qui pousse la jeunesse d’une contrée à rivaliser avec celle du village voisin. Les assemblées départementales élues (APW) organisent annuellement le concours du village le plus propre de la wilaya. Chaque année à Tizi Ouzou, un village triomphe dans cette course à la propreté, mais une bonne vingtaine aura entrepris les actions de nettoyage et de salubrité

De nombreux villages renouent, ainsi, avec la culture des ancêtres. Il restera à organiser le concours de nettoyage des espaces inter villageois : les routes, les souks, les champs, les maquis, les passages forestiers pare-feux, les rivières… Si nous nettoyons nos espaces convenablement, personne ne pourra mettre le feu à notre territoire. Si nous laissons les broussailles et les immondices au bas de nos maisons, ne pleurons pas si les gens malintentionnées mettent le feu à nos demeures !

R. O.