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Un rescapé raconte

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Incrusté dans la mémoire collective nationale, le mois de mai est un repère distinctif et expressif de l’itinéraire douloureux de notre peuple, dans sa dynamique de combat et de lutte pour le recouvrement de sa souveraineté. Soixante sept années après, le mois du muguet rime toujours avec le mois de Guelma, Sétif et Kherrata, le mois des massacres de 45 000 civils innocents. Cette évocation macabre est intimement liée à la définition de l’acte sanglant qu’est un génocide, un crime contre l’humanité perpétré par le colonialisme français au mépris de toutes les valeurs humaines universelles. Des groupes entiers de prisonniers, enchaînés et alignés, furent écrasés par les roues de chars, des nourrissons pris par les pieds pour être projetés contre les rochers, les blindés aidés par l’aviation, pilonnèrent toutes les zones de dissidence. L’horreur avait atteint son paroxysme. Mais que reste-t-il des événements tragiques du 08 Mai 45? A kherrata par exemple, subsiste un lambeau de mémoire, un survivant, témoin de cette ignoble boucherie. Un rescapé d’une barbarie, que l’histoire n’a pas assez condamnée, d’un crime que ses auteurs n’ont jamais reconnu et qui reste à ce jour impuni. Retour sur l’une des nombreuses pages noires du colonialisme, à travers un récit vivant et émouvant. Notre témoin s’appelle Lahcene Bekhouche, condamné à mort à kherrata, au lendemain des émeutes. Nous l’avons rencontré à son domicile dans la cité Laouader, très fatigué et même malade ce jour là. Mais malgré cela, il a bien voulu rappeler ses souvenirs et nous raconter ce qui s’était passé ce jour-là. « Kherrata, une localité paisible à mi-chemin entre deux grands pôles urbains, Setif et Béjaia. Personne ne se doutait de rien. Il faisait beau, Kherrata est une ville cernée par les collines, des collines rocheuses qui lui garantissent la pureté de l’air et la bonté du cœur. Elle doit sa relative renommée à ses gorges, ses merveilleuses gorges qui la relient aux autres contrées de la Kabylie ». Lahcéne Bekhouche, avait 20 ans. Il avait déjà connu la prison pour avoir distribué des tracts, en réalité des formulaires destinés à récolter des fonds d’aides aux scouts, nous a-t-il expliqué.
Il poursuit son récit : « Pendant une semaine, l’armée française, renforcée par des avions et des chars, se déchaîna sur les populations et tua sans distinction. Lorsque le bus, la reliant à Sétif, parvint à Kherrata, j’ai remarqué qu’il portait des traces de balles en de nombreux endroits. Un certain Bouhaoui propagea l’information.
Des hommes affluèrent de tous les villages et se mirent à incendier les édifices publics. Moi même, j’ai mis le feu à la poste et à la cour de justice. Lorsque les soldats français ont commencé à semer la mort, nous nous sommes enfuis dans la montagne. Deux jours plus tard, nous étions de retour, à la faveur d’une prétendue promesse d’indépendance du Général de Gaulle. Rassemblés dans la cour de la caserne, nous écoutions le Caid prononcer des condamnations à mort contre 45 d’entre nous. Ces derniers subirent les pires sévices ». Lahcéne a la mémoire tourmentée. Il n’a rien oublié de ce bitume brûlant sur lequel il était couché dans cette caserne, rien oublié des visages livides de ses copains de cellule qu’on emmenait pour qu’ils soient achevés dans la montagne, rien oublié du chef des scouts, le Dr Hanouz Med Arab, tué en même temps que ses deux fils, rien oublié de la mine défaite effrayée de ces femmes qui ont dû accoucher sous les ponts de Kherrata, rien oublié de ces oueds qui dégorgeaient de cadavres que les colons arrosaient de sable, rien oublié de ses quatre amis exécutés, ni de cet Adjudant de Blida qui lui a sauvé la vie en le transférant à Setif….. Lahcéne Bekhouche restera à la prison de Maison-Carré (El-Harrach) jusqu’à l’indépendance. Des années après, ne reste ainsi, que l’effort de mémoire de ces hommes et leurs soif de reconnaissance. C’est le moins qu’on puisse leur offrir.

S.chenouf