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Contestation sociale et remise en cause du mode de gouvernance

Société, pouvoir et élites en chiens de faïence

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Les temps de contestation sociale et de remise en cause des valeurs de la gouvernance que nous vivons depuis quelques mois sollicitent plus que par le passé le regard, l’analyse et l’accompagnent des intellectuels et des élites politiques et culturelles du pays. Les tentatives d’intervention de cette frange de la société dans le débat général depuis quelques mois se heurte à une multitude d’obstacles qui ne sont pas tous liés à la fermeture des champs politique et médiatique. Certes, la difficulté d’accès aux moyens de communication les plus populaires contribue au manque d’audience dont souffrent les élites. Cependant, à y regarder de plus près, le divorce entre les populations et les élites semble plus grave et plus complexe et ne se limite pas aux obstacles conjoncturels que les autorités politiques sont tentées de dresser sur le chemin de la ‘’zone de contact’’ entre les deux entités. Il renvoie à un processus de l’histoire contemporaine du pays que l’actuel mode de gouvernance aggrave et exploite à son profit.

Par Amar Naït Messaoud:

Depuis que l’aporie historique du canevas hyper-centralisateur et omnipotent de l’État a été révélée au grand jour, et malgré les embûches d’un système qui essaye de se défendre contre les changements pourtant inscrits dans la nécessité historique, le rôle des populations dans la gestion de la cité et la voix de la société civile pour la consécration des droits ne cessent de prendre de l’ampleur. En tout cas, le pouvoir politique ne dispose plus du même degré de liberté que par le passé pour faire valoir de force ses choix et ses visions tendant à ‘’gérer la société’’ à sa guise.
Cependant, la marge de manœuvre des franges intellectuelles demeure des plus ténues au moment où la société a le plus besoin des leur éclairage et de leur accompagnement.
Le concept d’intellectuel a été malmené et galvaudé en Algérie depuis le début de l’indépendance du pays. Ici ou ailleurs, les approximations, les erreurs et les manipulations n’ont pas manqué de tordre le cou à un terme qui, à force d’être banalisé par la presse et par les appareils idéologiques, est conduit à dire tout sauf le sens pour lequel il a été initialement forgé.

Se mêler de ce qui ne nous regarde pas !

Après l’accumulation historique des situations où des intervenants dans le champ social et politique ont laissé leurs empreintes particulières dans l’évolution de la compréhension des faits, c’est à Jean Paul Sartre que reviendront la tâche et le mérite d’identifier, de baliser et de nommer les activités de l’esprit et le type d’intervention dans le corps social qui constituent le domaine des intellectuels. « L’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », disait-il. En tout cas, l’entorse faite à la sémantique dans des pays comme l’Algérie où les valeurs morales, les compétences scientifiques et l’esprit critique ont été bridés et pervertis par le système politique despotique et rentier, était d’abord en quelque sorte le pendant de ce qui s’est passé dans les pays de l’Europe de l’Est au temps des ‘’démocraties populaires’’. La particularité de l’Algérie étant liée à la colonisation qui a déstructuré les bases culturelles et sociales du pays. Cette situation sera aggravée par la marche du Mouvement national dont les orientations idéologiques se sont basées sur l’arabisme. Contrairement aux autres colonies françaises, l’Algérie était considéré comme un simple prolongement de la Métropole, à savoir un territoire formant trois départements (Alger, Oran, Constantine) au XIXe siècle. C’était une colonisation de peuplement qui favorisa l’installation de plusieurs communautés d’Europe, principalement de France et d’Espagne. À la veille de l’Indépendance, les populations européennes étaient évaluées à un million de personnes. Au vu de son statut économique, administratif et social acquis par la violence et basé sur les privilèges, cette communauté ne pouvait qu’assurer sa primauté culturelle et idéologique dans un pays qu’elle considérait sien. Cela ne pouvait pas aller sans heurts face à une population autochtone confinée dans l’indigénat. Les expropriations des paysans, l’accélération du salariat capitaliste et la destruction des bases de la cellule familiale ont hâté une forme de déculturation dont les conséquences les plus immédiates étaient la dévalorisation de l’être algérien, la haine de soi et, in fine, le complexe du colonisé. Les formes d’acculturation auxquelles on pouvait s’attendre n’ont pas eu lieu, ou du moins avaient une portée très limitée, en raison de la logique coloniale basée sur la soumission. Les cas très rares d’indigènes affranchis du joug de l’ignorance à la faveur d’une certaine ‘’libéralisation’’ de l’école de Jules Ferry constituent plutôt une exception qu’une règle. Le résultat des courses fut qu’en 1962 le taux d’analphabétisme était effarant, soit plus de 80% de la population algérienne.
Quelle que fussent les différences d’angle de vue et les divergences d’approches, les élites algériennes de l’époque coloniale ont su décrypter l’entreprise de dépersonnalisation et de déculturation qui était mise en œuvre par les autorités, les institutions et les idéologues coloniaux. Parmi ces derniers, le cas le plus patent est sans aucun doute celui de Louis Bertrand qui considérait que la colonisation de l’Algérie n’est qu’un juste retour des choses, qu’un rétablissement d’un fait historique, puisque l’Afrique du Nord était une patrie ‘’latine’’ dont les Européens ont été ‘’injustement’’ dépossédés.

Une défiance consacrée

Le mouvement national, avec ses différentes facettes (ENA, UDMA, MTLD, Ulémas), a majoritairement revendiqué l’émancipation de la personnalité algérienne dans ses valeurs d’origine en même temps que la libération politique du pays. De même, des personnalités politiques, religieuses et culturelles ont mis à nu les tentatives coloniales de déposséder les Algériens de leur culture et de leur personnalité. Depuis l’Émir Abdelkader, jusqu’à Mostefa Lacheraf, en passant par Si Mohand U M’hand, Ferhat Abbas, Ben Badis, Mohamed Cherif Sahli, Taos et Jean Amrouche, Mohamed Laïd El Khalifa, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, les poètes et meddahs populaires, tous, et chacun selon sa formation, sa vocation et son style, ont mis en avant l’existence et la vivacité d’une personnalité algérienne, d’une culture nationale arabo-berbère, qu’il importe de promouvoir et de faire accéder à la modernité. Cependant, au moment le plus critique du Mouvement national, à savoir au milieu de la guerre de Libération, les premiers signes de marginalisation de la fragile élite formée dans les écoles et lycées coloniaux, commençaient à apparaître dans les instances de la révolution algérienne. L’affaire de la ‘’bleuite’’, avec le mystère qui pèse encore sur cette phase de la révolution, et la liquidation de Abane Ramdane sont analysés par les historiens comme une ‘’distance’’ que la révolution voulait prendre avec le versant intellectuel de la lutte de libération nationale en faveur des militaires purs et durs. En tout cas, ce fossé ne manquera pas de ressurgir après l’indépendance et, ce faisant, de confirmer une ligne de conduite qui aura la vie malheureusement longue.
Les errements de la guerre de Libération auront achevé ce qui demeurait encore vivace en s’attaquant à tous ceux qui pouvaient se révéler des porteurs d’idées de changement et de progrès. L’affaire de la ‘’bleuite’’ étant, dans cas de figure l’acmé de la descente aux enfers de la classe qui a reçu un minimum d’instruction et de culture et qui aurait sans doute donné un autre cours à la période de construction nationale après l’Indépendance. Il n’en a pas été ainsi. Le régime, fondé idéologiquement sur une mixture de la gauche soviétique et du nassérisme arabiste a essayé de se légitimer par des ‘’intellectuels organiques’’ recrutés dans les organisations de masse et soumis à un badge du parti unique, le FLN. Tous ceux qui pensaient autrement étaient non seulement marginalisés, censurés, anathématisés et interdits d’accès aux postes de responsabilité mais plus gravement, suspectés, filés, emprisonnés et, avec l’avènement du terrorisme islamiste, liquidés physiquement. C’est une logique infernale consistant à créer un vide sidéral dans la société de façon à ce qu’elle ne soit pas encadré intellectuellement, à ce qu’elle perde ses repères et qu’elle devienne un corps anémié anomique et anonyme.

Rente et islamisme

Pour ce faire, un machiavélisme débridé et un matraquage idéologique inouïs ont été mobilisés dans un contexte de rente, de copinage et de clientélisme. La première cible intelligemment prise en otage fut l’école. L’unicité de la pensée, l’endoctrinement martial et l’embrigadement des futurs citoyens a commencé dans cette noble institution publique. Le meilleur envisagé était l’arabisation de l’enseignement. Sans moyens humains et didactiques, l’arabisation au rabais a recouru aux personnels orientaux. L’Égypte a mobilisé pour l’Algérie des contingents de faux prophètes, de médiocres maîtres d’école dont on disait qu’ils faisaient tous les métiers possibles et imaginables dans leur pays sauf celui de l’enseignement.
La pression des baâthistes sur le régime de Boumediène allait crescendo et s’enhardissait à chaque fois qu’elle faisait une conquête nouvelle. En avril 1976 était signée l’ordonnance portant instauration de l’École fondamentale qui a parachevé ainsi l’arabisation de tous les échelons de l’enseignement. Même les enseignants des matières scientifiques qui n’entendaient rien à la langue arabe étaient sommés de se reconvertir ou de se démettre. C’est un chantage qui n’a pas pris aucun détour pour se mettre en branle. Tous ceux qui pouvaient apporter une autre manière de concevoir l’école et l’université modernes étaient mis sur la touche. L’illustration la plus parfaite en est sans doute la brève expérience-9 mois- de feu Mostefa Lacheraf, alors ministre de l’Éducation, consistant à vouloir réformer l’enseignement secondaire par l’introduction des la filière Lettres bilingues. C’était en septembre 1979. A la fin de l’année scolaire, la filière a été dissoute et le ministre se retrouvera ambassadeur à Mexico !
Après les grandes manifestations de revendication de la culture berbère en 1980, le pouvoir de Chadli Bendjedid sera débordé de tous côtés par les zélés de l’arabisation (ministres, association de défense de la langue arabe, presse gouvernementale,…). C’est une situation qui contribuera grandement à la régression du niveau scolaire et universitaire, au recul de l’esprit critique et au triomphe inouï du clientélisme auquel la distribution de la rente donnera toutes ses ‘’lettres de noblesse’’. Les notions même de société civile ou d’intellectuel ont été écrasées par la dictature, la rente et la soumission de la société.
La lueur d’espoir nourrie par l’ouverture politique post-Octobre 88 a été vite escamotée par le terrorisme islamiste qui, pendant une décennie, s’attaquera aux meilleures énergies du pays dont des élites culturelles et scientifiques de haut rang qui auraient pu faire réussir à la société sa mutation démocratique. Ainsi, la haine viscérale de l’intellectuel développée par l’État-FLN des années soixante et quatre-vingt du siècle dernier a été prolongée et mise à exécution par les nouveaux spadassins nourris à la culture de l’État théocratique.

Avatars de l’enseignement des sciences humaines

L’état actuel de l’enseignement des sciences humaine et sociales en Algérie n’offre que rarement de terrain de fertile à la réflexion chez les étudiants où l’on assisterait, par exemple, à une émulation dans la production d’articles ou de menues recherches. La lecture elle-même est réduite en peau de chagrin. Les noms des chercheurs algériens ou maghrébins dans ce domaine ne sont pas connus de tous les étudiants.
Il est vrai que l’enseignement des sciences sociales a subi le sort commun à l’ensemble des disciplines situées hors des secteurs dits techniques (sciences exactes, médecine). Depuis le collège- où les matières (histoire, géographie, éducation civique, langues) censées préparer l’élève à la connaissance des sciences humaines et l’armer sur le plan de la culture générale pour assumer son futur statut de citoyen- jusqu’aux facultés, l’axe qui fonde les éléments des sciences humaines et sociales est, le moins que l’on puisse dire, sous-estimé et ravalé au rang de ‘’bavardage’’ ou d’inutile péroraison.
Les matières enseignées au collège et au lycée n’ont jamais permis l’accumulation d’un background culturel qui aurait permis à l’étudiant à l’université d’aborder avec assurance les modules plus élaborés qu’on lui présente. Sur ce plan, le seul regard jeté sur l’enseignement de l’histoire et de la géographie nous renseigne amplement sur le désastre pédagogique provoqué dans les sciences humaines. En effet, comment pourra-t-on aborder les thèmes de la division internationale du travail, la genèse, les mécanismes et l’évolution des conflits sociaux, les rapports entre la croissance et le développement, la mobilité sociale, les flux migratoires, le chômage, le produit intérieur brut,…lorsque, pendant toute sa scolarité l’élève n’a eu droit qu’à du ‘’par-coeurisme’’ consacré comme mode d’enseignement de matières aussi précieuses que la géographie et l’histoire ?
En tant que matières participant à la préparation des cadres de la nation pour prendre en charge, demain, les questions économiques et sociales du pays, et en tant que domaine faisant partie de la culture de la citoyenneté et de la formation des élites, ces matières ont été à dessein, dévalorisées par les décideurs des pays arabes. C’est, en quelque sorte une conséquence logique- voire même un axe fondamental- du travail de soumission des peuples à la volonté des princes, travail qui exige l’anéantissement de toute pensée critique et de réflexion citoyenne.
Le sociologue Laddi Lahouari, dans une contribution récente (Le Soir d’Algérie du 28 novembre 2010) écrit à ce sujet : « Les sciences sociales ne se sont pas développées en Algérie malgré la création de nombreuses universités et l’accroissement du nombre des enseignants et des étudiants depuis l’indépendance (…) La première cause est la volonté de l’administration de marginaliser et dévaloriser les sciences sociales, cherchant à promouvoir et encourager une sociologie militante et apologétique produite par des intellectuels organiques dont la tâche est de construire des discours idéologiques justifiant ou occultant les mécanismes de domination politique ». La soumission des sciences sociales à l’ordre politique du parti unique a entraîné une véritable sécheresse intellectuelle. Laddi Lahouari ajoute : « Mais l’administration, s’accommodant de cette aridité universitaire, se souciait tout de même de décourager toute tendance féconde, tout frémissement annonciateur. À cette fin, étaient nommés, à la tête de du ministère de l’Enseignement supérieur et des universités des enseignants de sciences dures ou parmi les médecins, pharmaciens, dentistes,…qui véhiculaient des préjugés défavorables à l’endroit des sciences humaines considérées comme du bavardage inutile dans un pays qui se construit ».
Des analystes du système éducatif algérien et d’autres intellectuels ont vu dans l’arabisation précipitées des sciences humaines et sociales une volonté de les dévaloriser et de neutraliser leur versant critique.
L’islamologue algérien Mohamed Arkoun, disparu le 14 septembre 2010, constate que « l’arabisation qui a été très poussée par exemple en Algérie. Elle a abouti à une coupure de nos étudiants par rapport à toutes les publications qui se font dans les langues européennes. Si un étudiant algérien veut s’informer sur l’état actuel de l’anthropologie, il doit connaître l’anglais, le français, l’allemand, éventuellement l’italien et l’espagnol, parce que dans la bibliothèque en langue arabe, il n’y a rien à cet égard » (El Watan du 18 novembre 1992). Il ajoute aussi : « la politique de l’escamotage des cadres sociaux de la connaissance qui soutiendraient les œuvres de la pensée critique a favorisé en Algérie et ailleurs dans le monde musulman ce que j’ai appelé depuis longtemps l’ignorance institutionnalisée ».

Universitaire, écrivain, intellectuel : gare à la confusion !

Les forums et les revues spécialisées dans le domaine des sciences humaines formatrices de la citoyenneté et de la société civile sont plutôt une denrée rare aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du monde académique. La revue ‘’Naqd’’ et les forums organisés par le journal ‘’El Watan’’ constituent plutôt des exceptions par lesquelles, à elles seules, le printemps des idées ne risque pas de s’installer de sitôt. Mais, malgré une tradition de l’autoritarisme politique et de la corruption des élites (on est en pleine ‘’trahison des clercs’’, concept cher à Julien Benda), l’Algérie a produit des hommes de culture- certes une minorité- qui ont su se situer du côté du peuple, donc en dehors de la cour et du sérail. Kateb Yacine et Mouloud Mammeri sont l’archétype de l’intellectuel algérien assumant ses positions critiques vis-à-vis des cercles de décision et évitant toute complaisance y compris avec certains côtés irréalistes ou tordus des causes qu’ils défendent. Si cette situation doit être nommée d’une traite, elle s’appellera honnêteté. Et l’honnêteté intellectuelle est justement la caractéristique la plus prégnante des positions et des actes de l’intellectuel. De plus, la proximité des institutions officielles ne constitue nullement un frein ou une tare pour ces hommes de dire la vérité de lutter pour les idéaux de liberté de sensibiliser leurs concitoyens aux questions culturelles, sociales ou politiques. L’exemple le plus probant est celui de Mouloud Mammeri qui était professeur de Lettres et directeur de l’ex-CRAPE après qu’il eut jeté l’éponge en tant que président de l’Union des écrivains algériens lorsque le FLN s’accapara cette organisation pour en faire une organisation de masse au même titre que l’UNJA, l’UNPA, l’UNFA, l’UGTA,…etc. Initiateur, par ces recherche en anthropologie culturelle et son engagement sur le terrain de la lutte identitaire, du renouveau berbère après l’Indépendance, Mammeri a su allier la fidélité aux institutions universitaires et à l’esprit académique aux interventions au milieu du peuple pour servir d’éclaireur et de guide dans l’entreprise de réhabilitation de l’être et de la culture berbères.
S’il y a bien une confusion, grave et trop fréquente, à éviter dans ce champ de recherche, c’est bien de considérer tous les universitaires ou écrivains comme étant des intellectuels. Pire, ce concept a été parfois stupidement appliqué à tous ceux qui ont acquis un certain savoir scolaire : écrire, lire et compter ! On ne peut pas tenir rigueur aux manieurs de mots puisqu’ils s’agit souvent d’actes d’auto-proclamation destinés à justifier des postes acquis ou convoités. Le temps finit par faire les décantations nécessaires. Qui pourrait dénier, en fait, la qualité d’intellectuel à Kateb Yacine, le Keblouti qui n’a pas eu la chance de terminer même son cycle de lycée ? La révolution et l’amour de l’Algérie et de Nedjma ont fait de lui l’un des plus brillants et pertinents intellectuels algériens.
Un autre phénomène est vécu en Algérie d’une façon probablement plus probante qu’ailleurs. Il s’agit d’une frange de gens qui pensent, réfléchissent, critiquent la société et le pouvoir, puisent dans la sagesse ancestrale et empruntent aux valeurs universelles sans qu’ils produisent des ouvrages écrits. Car, pour revenir à la définition sartrienne élaborée après la seconde guerre mondiale, un intellectuel serait quelqu’un qui, étant conscient des enjeux de l’environnement politique et social, tente, avec un esprit critique et responsable, de changer l’ordre des choses sans qu’il espère de dividendes politiques ou lucratifs. Pour cela, il parle, écrit et agit sur le terrain. Ses analyses, son aura et sa conduite lui procurent respect, adhésion à ses vues et entraînent la formation d’une certaine conscience autour des sujets traités.
Dans ce contexte, le cas particulier de certains poètes-chanteurs en Kabylie qui ont, dans leurs œuvres, pris à bras-le-corps la lutte pour l’amazighité la liberté d’expression et la démocratie ne peut être occulté. C’est un véritable phénomène de l’histoire culturelle et sociale de la région qui a suppléé à l’absence, pendant trois décennies, de structures politiques, associations ou autre cadre d’expression, de communication et d’animation. L’histoire enregistrera comme phénomène intellectuel majeur l’existence de la chanson kabyle à texte touchant tous les domaines de la vie de la société. Ferhat Imazighène Imula, Lounis Aït Menguellet, Lounès Matoub, Idir et tant d’autres encore sont les ‘’agents de la culture’’, selon l’expression de la chercheur Farida Aït Ferroukh. Celle-ci, en faisant la comparaison entre les rôles joués par Cheikh Mohand Oulhocine et Aït Menguellet dans son article intitulé ‘’Situation d’impasse et agents de la culture’’, inséré dans l’ouvrage ‘’Algérie, ses langues, ses lettres, ses histoires’’, écrit (Éditions du Tell-2002) : « Si l’on considère l’histoire de la Kabylie, on remarque qu’elle déploie, face aux bouleversements de toutes sortes, un mécanisme de défense le hissant, à chaque époque, un agent à la mesure de la situation. Le travail de ce dernier consiste à annuler une certaine anomie, ou du moins à la bloquer. Une fois sa précellence établie, cet agent qui revêt un statut précis à travers les siècles : guerrier, saint, chanteur,…a pour tâche un ensemble d’opérations patientes dont l’objet est de neutraliser chaque brèche. Ces restaurateur du lieu et du lien s’inscrivent dans un continuum palingénésique (…) dont l’archétype est ‘’amghar azemni’’, le sage des contes kabyles, adjuvant de premier ordre qui dénoue les situations conflictuelles et aide le sujet à poursuivre l’objet de la quête. De ce fait, Cheikh Mohand autant qu’Aït Menguellet sont des figures de sens. Celles-ci refluent vers le lieu de l’origine pour accomplir quelque chose qui n’a pu l’être sur le mode de l’insurrection ; elles semblent porteuses d’un code dont le fonction est de reconstituer en tous points d’où ils furent exclus. Ces agents privilégiés ont toutefois une conduite à observer : tendre vers la Tamusni. (…) La Tamusni regroupe la connaissance pratique et manuelle, autrement un savoir-faire qui comprend le respect des codes et des valeurs et une connaissance intellectuelle qui combine une compétence et une performance, le tout assorti de sagesse (…) La Tamusni n’est pas un concept abstrait puisque la marque d’agent insiste sur la dynamique de cette pensée philosophique qui ne serait ni opérationnelle ni pertinente sans ces sages qui la portent (…) L’amusnaw, c’est donc cet intellectuel du groupe qui a pour lourde tâche d’en porter les aspiration et l’idéal. Tout comme il a pour devoir de puiser dans la mémoire active et de la nourrir à son tour (…) Figures de relais du récit généalogique, ces agents qui surgissent à chaque époque et à chaque impasse sont porteurs de la Voix, celle du refuge utérin (Taqbaylit), articulant par là-même l’être-présent avec l’être-passé ».

Amar Naït Messaoud
iguerifri@yahoo.fr