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Au cahier culturel

Des dits de Chikh Mohand

2007

Par Abdennour Abdesselam:

Chikh Mohand était illettré en arabe comme en français. Paradoxalement, son illettrisme a été salvateur, en ce sens que sa pensée a triomphé de ces deux influences extérieures. Cela explique l’originalité de ses interventions dans une langue qui est restée naturelle. Comme la vie du Chikh était faite de contemplations et d’observations, il prenait connaissance des faits, les déterminait, puis les interprétait avec comme outil langagier sa seule langue kabyle non encore affectée. Il a fait dans un mode de pensée précis qui refuse l’excès dans les attributions, les solutions momentanées et l’artifice trompeur. Il menait sa mission exclusivement par la parole. L’écrit lui aurait été certainement bénéfique, mais la langue kabyle ne s’écrivait pas encore. C’est le niveau de maîtrise qu’il avait de sa langue qui a fait de lui un philosophe. On peut même penser que c’est, peut-être, grâce à cette spécificité orale qui impose une communication directe que les locuteurs se sont appliqués dans l’effort à mettre pour un usage particulier et élevé de la langue elle-même. Un des tous premiers avantages est que la langue kabyle était commune à tous. Tous possédaient intuitivement l’ensemble des rudiments, ainsi que les outils nécessaires à son utilisation. Cela a évité l’apparition d’une forme de subdivision de la langue kabyle en langues de classes et donc inévitablement de la subdivision de la société elle-même. Le champ social n’était pas encore occupé par la chose politique ou tout autre fondamentalisme qui aurait induit une forme de déstabilisation. L’espace linguistique était libre de toute contrainte, ce qui favorisait bien évidemment l’acte de produire. Cette stabilité de la société kabyle par la langue était un avantage à toute envolée dans l’aptitude à impulser de la portée, de l’épaisseur, du sens et de l’éloquence au discours. Réussir, à partir d’une donnée de départ commune à tous, consacrait et établissait, du coup, la reconnaissance et l’émergence des profils et des rôles. Mais, si la langue était partagée, en revanche, l’effort et l’aptitude n’étaient pas communs mais individuels, et donc, dépendaient de chaque locuteur. Chikh Mohand dira pour la circonstance: « Taqbaylit am temgwehlin, yal ta d anda tessawad » (la langue kabyle c’est comme les fusils, à chacun sa portée.)

A. A. ([email protected])