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SILA - Guerre de libération et diplomatie

Un historien américain parle d’Aït Ahmed

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Dans le cadre du 23e Salon international du livre d’Alger, une conférence autour du thème “Guerre de libération et diplomatie”, animée par Matthew Connelly, historien américain spécialisé dans l’histoire internationale globale, a eu lieu jeudi en fin d’après-midi, à l’occasion du 1er novembre, au niveau du pavillon G.

«Quand j’en parle en France, je suis frappé par la façon dont cette histoire est rappelée comme un drame national, un drame français. La question est encore comment la société française a survécu à ce traumatisme : la torture, l’abandon des harkis, la terreur de l’OAS ? Et comment la France a finalement «donné» son indépendance à l’Algérie ? Ici en Algérie, les gens n’ont pas cette illusion, les enfants apprennent dès leur jeune âge comment le peuple algérien a chassé les français par la force des armes. Mais cette version aussi est un drame national : une histoire de libération nationale», a déclaré Matthew Connelly lors de son intervention.

Sur les moyens de lutte mis en œuvres par l’Algérie pour relayer les combats militaires et l’action diplomatique, le conférencier explique : «Mais comment l’Algérie a gagné son indépendance ? Etait-ce vraiment gagné par l’armée de libération nationale sur le champ de bataille? Ce n’est pas la façon dont il a été entendu par les premiers dirigeants de la révolution. En 1948, Hocine Ait Ahmed, le chef de l’aile paramilitaire du PPA, rédigea un rapport sur la tactique et la stratégie. Ait Ahmed y analysait les rebellions et les exemples précédents de l’étranger avant de conclure qu’aucun autre peuple n’avait affronté autant d’obstacles pour parvenir à son indépendance : proximité de la méthode, disparité de la population, terrain exposé idéal pour les attaques aériennes. Mais surtout, nul n’avait du affronter une population de colons aussi nombreuse et aussi puissante politiquement. Ait Ahmed prescrivait du moins une grande stratégie pour la guerre à venir, incluant les finances, la logistique, la morale, la propagande et la politique étrangère. Il soutenait que leur politique étrangère devrait être indépendante et éminemment flexible : placer le bien d’un coté et le mal de l’autre, serait, ignorer la complexité et l’ambigüité d’éléments qui déterminent l’intérêt de chaque pays ou groupe de pays. Ait Ahmed invitait en outre les nationalistes à chercher un équilibre entre l’orient et l’occident. Il pouvait exploiter l’importance stratégique de la région dans la guerre froide, les rivalités impérialistes franco-britanniques et la compétition commerciale entre les Etats Unis et l’Europe. Le comité central du parti approuva le rapport à la quasi-unanimité. La grande stratégie d’Ait Ahmed est devenue la stratégie du FLN».

L’historien informe comment l’Algérie avait dépassé le face à face France-Algérie pour s’inscrire dans la globalité des relations internationales : «La proclamation du 1er novembre 1954 déclarait trois objectifs externes, en leur accordant la même importance qu’aux objectifs internes à savoir l’internationalisation de la question algérienne, la réalisation de l’unité nord-africaine dans son cadre naturel arabo-musulman. Et dans le cadre de la charte des Nations-Unies, affirmation de sympathie à l’égard de toutes les nations qui soutiennent l’action de libération. Ait Ahmed allait les représenter à l’ONU et dans les conférences internationales, tandis qu’au Caire, Mohammed Khider assurait la direction générale de la diplomatie du FLN. Pendant ce temps Ben Bella voyageaient dans tout le Moyen-Orient et toute l’Afrique du nord, organisant avec Mohammed Boudiaf des livraisons d’armes destinées à l’ALN. La France dépendra des Etats-Unis pour l’aider à contenir cette lutte : pour obtenir le soutien militaire et économique pour son effort de guerre, pour arrêter les armes et l’argent d’aller au FLN et empêcher la question algérienne à faire l’objet de débats à l’ONU. Mais la révolution a commencé lorsque les relations franco-américaines étaient déjà tendues en raison de sa défaite dans la guerre d’Indochine. En octobre 1955, Ait Ahmed avait persuadé une majorité de l’assemblée générale qu’ils devaient aborder la question algérienne, les délégués français sont sortis de la salle en commençant un boycott d’un mois qui a attiré plus de publicité à la cause algérienne. Les campagnes militaires et diplomatiques ne sont pas séparées : elles se renforcent mutuellement. Un responsable du renseignement du ministre de la défense, Philipe Tripier a été frappé par ce phénomène.

La bataille de New York

Le FLN lui-même, quand il s’est approché de la hauteur de sa puissance militaire en Algérie, a décidé de donner la priorité à la campagne internationale : il a lancé la bataille d’Alger pour gagner la bataille de New York, c’est-à-dire, le combat à l’assemblée générale des Nations- Unies. Abane Ramdane a expliqué cette décision dans une directive générale à l’automne de 1956. De Gaulle a accepté que l’Algérie ait une certaine forme d’autonomie limitée dans une grande fédération mais pas une véritable indépendance et absolument pas la souveraineté.

Le FLN réagit en créant le GPRA et a exigé la reconnaissance diplomatique. C’était un phénomène nouveau dans les affaires internationales. Vers la fin du conflit, quand les rebelles ne faisaient plus que de rares tentatives d’ouvrir des brèches dans les fortifications érigées autour de la frontière algérienne, le GPRA avait rallié une majorité contre la France aux Nations-Unies, gagnait la reconnaissance de conférences internationales et s’était vu accueillir par 21 coups de canon dans certaines capitales du monde.

Ces succès poussèrent les moudjahidines pressés de toutes parts à persister dans leur combat. Appuyés par les armées rebelles et les responsables refugiés au Maroc et en Tunisie, soutenus par des pays aussi divers que l’Arabie Saoudite et la Chine communiste, ils vinrent à bout d’un gouvernement désormais obsédé par l’impact de la guerre sur sa réputation à l’étranger. Les algériens l’emportèrent essentiellement en contournant les forces françaises et les barbelés qui hérissaient la frontière, en surmontant les barrières invisibles de la censure et de la souveraineté sur l’Algérie.

Au lieu de reconnaître leur défaite, les français se souviennent que la guerre était une réussite, un combat mené par les français pour acheter la véritable France généreuse en donnant aux algériens leur indépendance? C’est ce qui explique que De Gaulle ait combattu si longtemps et si âprement tout ce qui était susceptible d’internationaliser le conflit, même après les accords d’Evian. Dans son célèbre essai : Qu’est ce qu’une nation ? Ernest Renan écrivait que l’essence d’une nation est que tous les individus ont beaucoup de choses en communs et aussi tous ont oublié bien des choses… tout citoyen français doit avoir oublié la Saint Barthelemy, les massacres du midi. L’ironie, c’est que seuls les français peuvent comprendre ces allusions.

Pour Renan avoir oublié ces antiques tragédies est pour les contemporains est un devoir civique capital. Les albigeois et leurs persécuteurs, les huguenots et les catholiques se sont donc réconciliés comme un ensemble soudé par des drames nationaux, même s’ils auraient du mal à se reconnaître comme tels. Mais aujourd’hui, il est douteux qu’il y ait assez de français qui se soucient suffisamment de divers épisodes des guerres de religion de l’Europe médiévale pour que l’acte collectif ait cet effet incantatoire. La guerre d’Algérie, avec la torture, le massacre, l’abandon des harkis est désormais la tragédie que les français devraient «oublier» et dont les protagonistes ressemblent le plus à la société contemporaine.

Ils forment une part de la mémoire collective qui permet même aux pieds- noirs les plus amers, aux harkis les plus marginalisés d’exprimer leur «francité» à travers des querelles qu’ils partagent avec leur compatriotes. Ici en Algérie, tout citoyen algérien doit avoir oublié le combat avec le MNA de Messali Hadj, la mort d’Abane Ramdane, etc. Mais ils ne peuvent pas «oublier» ce qu’ils ne savent pas et malheureusement, il y a ceux qui ne connaissent pas l’histoire internationale de la révolution. Il est dommage car c’est l’une des plus grandes réalisations du peuple algérien qui ont littéralement changé les règles des relations internationales. C’est ce que Mandela a appris quand il est venu en Afrique du nord et ce que Yasser Arafat a vu quand il a rejoint la foule».

Cette histoire est en effet un drame national, mais elle est beaucoup plus que cela. L’histoire internationale de la révolution a une signification pour les gens partout. Mais surtout elle a encore quelque chose à enseigner aux algériens d’aujourd’hui : elle montre comment les luttes politiques ne sont pas toujours réglées par la force des armes, comment les appels à l’universalité des droits de l’homme, aux medias internationaux, et à la conscience du monde, peuvent aussi mettre fin à l’oppression. Pour moi, c’est l’idée la plus révolutionnaire de tous, a conclu Connelly.

Sonia Illoul.