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Smaïl Azikkiou ressuscité

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Smaïl Azikkiou, dont le nom a été tiré de sa tribu d’origine des Béni Zikki, située dans la région du Haut Sébaou, est l’auteur de quelques chansons récupérées et transcrites en caractère arabes par Mohamed Saïd Zekri, imam à la mosquée de Sidi Ramdane et professeur à l’ancienne “médersa d’Alger”. Il parait que Smaïl Azikkiou avait un important répertoire et la plupart de ses chansons sont malheureusement tombées dans l’oubli. La traduction en français trahit la version originale dans sa forme. La première chanson qui s’intitule “L’insurrection” de neuf strophes composées en tercets. En version originale, les vers sont parfaitement rimés et rythmés. Une autre constatation, la même rime revient au troisième vers de chaque strophe, ce qui donne à l’ensemble une symétrie :1871 fut l’année de notre ruineElle nous brisa les reinsÔ ma bouche ne cesse de chanter !Quand les bornes furent franchiesOn tint chaque jour des réunionsDans les tribusVenez à la guerre sainte ! Marchez !Considérant que toute chanson véritable est celle qui colle à l’actualité, Smaïl Azikkiou parle dans ses chansons d’une institution La Djemaâ, composée de douze membres. Ayant des attributions judiciaires et administratives, elle fut supprimée en 1880. Il le dira en substance, suite à nombreux abus :Nous allons vous raconter, enfantsL’histoire de l’assemblée des douzeDont le président est un coquinL’injustice a parcouru les tribusLes villages et les fermesSans même respecter l’habitant de la hutteIls convoitent les quelques figues d’une veuveIl n’y a plus de justiceLeur marché est un lieu de déceptionCes trois strophes sont les plus représentatives des onze qui dénoncent l’arbitraire de la loi locale et du droit musulman par ces djemaâ. Elles expriment les sentiments et les souffrances des opprimés qui, en plus de leur misère, subissent l’injustice d’une administration coloniale. Plus tard, ces djemaâ dissoutes ont cédé la place “aux juges”, considérés par la population comme un pis-aller. L’auteur leur consacre une chanson de quatorze strophes dont les deux dernières accentuent la mise en relief de cette justice arbitraire qui s’acharne sur les plus pauvres en favorisant les colons nantis. C’est donc une justice qui sert plutôt à enclencher le processus de division sociale pour mieux asseoir la domination coloniale.Nos traversons une époque fortunéeComme le peuple de NoéNous craignons d’être engloutis par le délugeQuand la djemaâ fut supprimée et disparutNous nous réjouîmes d’abord croyant Voir s’ouvrir une ère de tranquillitéLe riche est considéréLe pauvre diable est mépriséNul ne s’inquiète de luiIl revient blessé au cœurSeigneur ! Où ira-t-il désormais ?Il a été dépouillé au siège de la justice.

A la mémoire de Mouloud Ou QassiToujours de Smaïl Azikkiou, cette longue chanson de 21 strophes, composée pour perpétuer la mémoire de Mohamed Ou Qassi dont la famille a joué un rôle important durant l’insurrection de 1871 et qui a été déporté en Nouvelle-Calédonie puis gracié en 1879. Il revint au pays natal où il mourut.Vous ne savez apprécier, écoutez-moi vous qui avez étudié EssouciEt qui comprenez exactement Mohamed Amoqran De la famille QassiC’était l’or qu’on sème précieusement L’argent d’une broche plaquée d’indigo Il engage le combat à partir d’Aïn FassiC’est là qu’il fit avancer sa troupe Et la mêlée s’entendit Jusqu’à BoudouaouEssouci, auteur d’un ouvrage d’astronomie “El Maqna”, vivait au XIe siècle sous le nom de Mohammed Bensaïd Benyahia. Une autre chanson a été élaborée pour honorer Ali Ou Qassi. Un autre héros, probablement de la même famille que Mohamed Amoqran. Ce dont on est certain, c’est que lui aussi a connu la déportation en Nouvelle-Calédonie. Il revint au pays natal après avoir été gracié en 1893.La nouvelle ne parvint un jourAllez maintenant, ô femmes, pleurez !Plus abondamment que la vigneSon départ fut pour tous un deuilTu peux le pleurer, toi sa mèreEt vous, chevaux sur lesquels on voyaitFlotter son manteauRacontez aux prisonniersQui sont bannis du pays que le voyageDe Cayenne est terrible.Dans une chanson de 18 strophes, au titre bien choisis “Le Châtiment”, Smaïl Azikkiou parle de la répression aveugle qui s’est exercée sur la population de l’époque. On assistait à des exécutions arbitraires, aux destructions de maisons, aux déportations et incendies, à la fermeture de zaouïas. Pour ceux qui ne les connaissent pas, les zaouïas étaient des écoles répandues dans toutes les régions d’Algérie (surtout en Kabylie). On vous renvoie à l’ouvrage. “Affrontement culturels dans l’Algérie coloniale” d’Yvonne Turin qui a donné une situation géographique de chacune d’elles. Il faut beaucoup de temps pour compter ces zaouïas tant elles étaient nombreuses, on y enseignait en plus du Coran, toutes les disciplines en langue arabe. Le poète Si Mohand U M’hend a reçu sa formation dans l’une d’elles.1871 est une année mauditeOù commencèrent les procèsElle est source de nos mauxOn nous a supprimé les coursDans les zaouïasLa lumière de la science s’y éteinteIl n’y a plus de lecteurs, ni d’étudiantsIl a détruit nos maisons de refugeLes Moqrani et les Ouled QassiEt Ben Ali Chérif, par Dieu ! fut bien éprouvéA partir de Béni AïssiJusqu’à BendrisOn voit des choses bien étranges.Smaïl Azikkiou a été un chanteur-poète. A une époque caractérisée par l’inexistence totale des médias, il a su par la magie du verbe se faire le porte-parole de sa génération et le peintre de son état d’âme. Il est devenu représentatif des poètes de circonstance et engagés.

Youcef Maâllemi