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CHEMINI - Agora du livre

Clôture de la 2e édition

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La clôture de la deuxième édition de l’Agora du livre, abritée depuis le 16 août par le lycée mixte de Chemini, a eu lieu mardi dernier, sur une note de satisfaction pour la qualité de la programmation, de la participation et des débats engagés.

La localité de Chemini fut sous les feux des projecteurs durant cinq jours, où le livre était mis à l’honneur. Pour sa deuxième édition, l’association socioculturelle «Agraw», du village Takhlidjt, de concert avec le haut commissariat à l’amazighité (HCA), a mis les bouchées doubles afin que ce rendez-vous livresque soit à la hauteur. Cette année, les organisateurs ont voulu dédier cette deuxième édition à la mémoire du linguiste, spécialisé en langue et culture amazighes, feu Mohand Akli Haddadou.

Natif du village Larbâa, situé à quelques jets de pierres du chef-lieu de la commune éponyme, cet illustre penseur a œuvré pour la promotion de Tamazight dans toute sa diversité. «Lui rendre hommage est une reconnaissance pour tous les travaux de recherches de cet immense chercheur», dira Larbi Ouddak. À cet effet, les organisateurs ont institué le Prix national annuel «Mohand Akli Haddadou» de la meilleure œuvre scientifique dans le domaine de la langue et la culture amazighes. Le coup d’envoi de la manifestation avait été donné le 16 du mois en cours en présence du premier magistrat de la commune de Chemini. Les habitants de la localité ainsi que des amoureux du livre, venus de différentes régions, ont eu l’occasion de rencontrer des écrivains ayant pris part à cette agora.

C’est après de brèves allocutions du président de l’association «Agraw», du maire, Madjid Ouddak, du représentant du HCA, Boudjemâa Aziri, et de l’épouse du défunt Mohand Akli Haddadou, que la deuxième édition de l’agora du livre avait été officiellement lancée le 16 août dernier. Plus d’une dizaine d’auteurs ont participé à cette édition, avec à la clé des séances de ventes-dédicaces. Six libraires, présents avec une palette d’ouvrages de littérature et de livres parascolaires ont pris place aux chapiteaux implantés à l’occasion dans l’enceinte du lycée. Des chanteurs ont aussi été de la partie. Ils ont exposé leur CD afin de les faire découvrir au grand public. En marge de la principale attraction qu’est le livre, une exposition permanente de produits du terroir (vannerie, bijoux, tableaux de peinture) a été proposée aux visiteurs durant les festivités.

Parallèlement à l’exposition, des rencontres thématiques ont émaillé la manifestation, abritées par la cantine de l’établissement scolaire, transformée l’espace d’une semaine en une salle des conférences. Elles furent animées par des auteurs et chercheurs, tels Larbi Yahioune sous le thème «La langue kabyle : de la littérature aux nouvelles technologies », Zahia Raab avec «L’environnement et le tri des déchets », Boudjemaa Aziri avec «Multilinguisme et traduction : l’expérience du HCA », Younes Adli avec «Algérie : entre rétablissement historique et identité doctrinale» et Khodir Madani et Sabiha Achat ont abordé le thème «Labellisation : un outil pour le développement de l’agriculture de montagne»… Le public s’est également délecté d’un récital poétique kabyle mis en projection à la mémoire du défunt Ahmed Lahlou. Le texte, de diction et de jeux de mots, ce récital a rappelé le talent de cet immense poète et comédien que la mort a ravi trop tôt, le 3 avril 2019, à l’âge de 54 ans, des suites d’une longue maladie. Autres animations, de jeunes talents de la région se sont relayés sur la scène, érigée dans la cour principale du lycée.

Profitant de la fraîcheur du soir, les Cheminois n’ont pas boudé leur plaisir et profité de la palette musicale qui leur a été offerte. Dans le souci d’ancrer dans la mémoire collective le combat pour la cause identitaire, notamment la date fatidique du 19 mai 1981, il a été procédé dans l’après-midi du vendredi 16 août à l’inauguration d’une stèle au symbole amazigh, en présence de l’édile communal, Madjid Ouddak, de deux députés du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), Atmane Mazouz et Moh-Arezki Hamdous, ainsi qu’une pléthore d’anciens militants du mouvement culturel berbère (MCB), à l’instar de Djamel Zenati. «Le printemps berbère reste le symbole de la lutte de la Kabylie pour l’affirmation de son identité. Cette date restera à jamais gravée dans la mémoire, d’autant plus que nous avons payé un lourd tribut à cette noble cause», rappellera le maire de Chemini, dans son allocution.

Djamel Zenati mettra lui l’accent sur «la nécessité de préserver les acquis, mais le combat est encore long,» martellera-t-il. Implanté à la croisée des chemins menant vers les villages Djenane, Ait Soula et Chemini-centre, la stèle représente par une main tenant le symbole amazigh avec comme socle plusieurs autres symboles en référence au savoir et à la littérature. Une œuvre réalisée par le concours de trois artistes locaux, en l’occurrence Mohand Ouramtane Ourari, sculpteur sur pierre, Salem Bourega, artiste peintre, et Khellaf Mesmoudi, artiste-peintre. La stèle en question fait désormais office de rond-point. Pour en revenir à l’Agora du livre, un libraire participant se désolera : «La production littéraire, même si elle est prolifique, le lectorat semble ne pas être emballé à l’idée de débourser de l’argent pour l’achat de livres. Les librairies bien achalandées n’attirent pas autant de monde que d’autres enseignes comme les épiceries ou magasins de vêtements ». Les éditeurs présents ont, quant à eux, profité de l’occasion pour «interpeller les autorités compétentes quant à l’urgence de revoir la politique régissant le livre d’une manière générale».

Bien qu’encore jeune, la manifestation s’impose déjà comme un rendez-vous incontournable pour les acteurs du livre. L’Agora du livre se propose de revaloriser la culture livresque à l’aune de l’invasion numérique et de l’édition électronique. «L’édition de l’année en cours n’est pas un simple remake de l’année passée. L’ambition est grande, l’enjeu est de taille. Il est question de ratisser long et plus large pour donner un ancrage populaire solide à cet événement culturel aux attraits sociaux et économiques non-négligeables », explique, Nadir Ouddak, membre actif de l’association. «Cette année, nous avons enregistré une légère baisse en termes de fréquentation du public qui peut s’expliquer par les températures suffocantes ainsi que les fêtes de mariage», explique un autre membre de l’association. «La lecture reste néanmoins le parent pauvre de la culture en Algérie.

Il faut inculquer l’amour du livre aux enfants dès leur jeune âge et l’école doit relayer cet élan pour en faire de futurs bons lecteurs, mais aussi de futurs auteurs», dira pour sa part un éditeur rencontré sur place. Et d’ajouter : «Le livre n’a pas qu’une valeur commerciale, il participe à l’instruction et au développement des capacités intellectuelles du lecteur». La lecture en Algérie est en effet en hibernation totale, d’autant plus que l’école ne favorise pas ni n’encourage les élèves à lire par plaisir et non pas par obligation. Hormis le livre parascolaire venant en tête des ventes des livres en Algérie, le roman et les livres scientifiques restent loin derrière. La situation du livre et de la lecture n’occupe pas une place enviable auprès d’une population qui vaque à d’autres «centres d’intérêt», a-t-on indiqué unanimement. Moult interrogations restent suspendues quant à l’intérêt que portent les divers promoteurs, producteurs et utilisateurs du livre, et ce, à travers les structures de son édition, de sa diffusion et de sa communication.

Le désert culturel criant ne présage pas d’un bon avenir pour le livre, d’autant plus que les lecteurs ne se bousculent pas au portillon des librairies et bibliothèques. Toutefois, la conviction et le militantisme des éditeurs, auteurs et libraires, quant à l’impérative nécessité de faire «revivre le livre» peuvent redonner les lettres de noblesse au livre. «Ce genre de Salons n’est pas une opération commerciale ou mercantile. Il s’agit de rapprocher le livre du citoyen», souligne Ali Battache, auteur de «La vie de Cheikh El Haddad et l’insurrection 1871» et «Si H-mimi Oufadel».

En marge de cette manifestation livresque, un semi-marathon fut organisé à l’approche du 20 août. Au deuxième jour du Salon, pas moins de 207 athlètes, venus de 23 wilayas, ont pris part à la 7e édition de la course des villages, sur un parcours de 10 kilomètres. En dépit d’un soleil de plomb, les coureurs étaient au rendez-vous et pleins d’enthousiasme. Deux athlètes, Kalafia Abderrahmane d’Alger et Ikerbachène Khoukha de Béjaïa, ont brillé par leur performance en décrochant avec brio les premières places.

Après cinq jours d’animation non-stop, de ventes-dédicaces, de conférences-débats, de rencontres littéraires, de chants et d’expositions permanentes, le deuxième Salon du livre a pris fin donc mardi dernier, avec une cérémonie de clôture abritée par la salle des spectacles de la maison de jeunes de la commune. La remise des Prix «Muhand Akli Haddadou» s’est déroulée dans l’après-midi, en présence de la famille du défunt, du maire de Chemini et de nombreux visiteurs. Ainsi, le journaliste et écrivain, Ramdane Abdenbi a eu le premier prix de la meilleure œuvre scientifique dans le domaine de la langue et la culture amazighes. Quant à la meilleure œuvre littéraire, elle a été décernée à l’auteur en langue amazighe, Daoud Mekhous, pour son roman «Tirga n lḥif». Notons que des fresques murales ont été réalisées par une vingtaine d’artistes-peintres qui s’en sont donnés à cœur joie pour embellir la façade du lycée par des tableaux qui ont forcé l’admiration des visiteurs.
Bachir Djaider

Ils ont dit…

NABILA MEKHMOUKH, romancière
«Une belle initiative à pérenniser»

«L’initiative est des plus louables, permettant aux auteurs de promouvoir leurs œuvres. Ce genre de rencontres est une aubaine pour les acteurs du livre qui peuvent se rapprocher davantage des lecteurs. L’organisation était parfaite, il y avait pas mal d’exposants, divers titres à découvrir, des écrivains à rencontrer, sans oublier les très intéressantes conférences offertes au public, d’autant plus que le vide culturel qui sévit dans bons nombres de régions n’est pas sans conséquences. Nous avons soif de culture. Toutefois, un seul bémol est à retenir à mon sens, la chaleur insupportable, et donc éventuellement un changement qui s’imposerait dans le choix de la période de tenue de la manifestation».

ALI BATTACHE, historien et auteur
«Nous ne pouvons que nous réjouir de telles initiatives»

«Le livre est ce fil conducteur qui nous rattache à notre culture, à l’histoire et au savoir d’une manière générale. C’est à travers le livre que s’enseigne l’Histoire qui, si elle n’est pas transmise, risque de s’altérer au gré d’une amnésie assurée. En ma qualité d’historien et auteur, je me fais un devoir de dépoussiérer notre histoire. Avec le concours de toutes les volontés participant à la promotion du livre et à la lecture, comme c’est le cas de l’association Agraw, nous souhaitons vivement que de pareilles initiatives puissent se concrétiser dans différentes régions, ce qui permettra inéluctablement de rendre à la culture la place qu’elle mérite».
B. D.