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MUSTAPHA HADJ ALI, auteur de "Les Algériens en Nouvelle-Calédonie"

«La déportation fut un acte ignoble»

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Auteur d’un premier ouvrage Les bagnards algériens de Cayenne, l’écrivain Mustapha Hadj Ali a récidivé avec un deuxième ouvrage Les Algériens en Nouvelle-Calédonie l’insurrection de 1871, édité récemment. Dans cet entretien, l’auteur revient sur la douloureuse histoire de ces premiers révoltés qui défièrent le colonialisme à travers les insurrections populaires et surtout sur les déportés vers
cette terre lointaine du pacifique.

La Dépêche de Kabylie : Après votre premier ouvrage, vous vous êtes spécialisé dans l’histoire de la déportation. Pourquoi ?
Mustapha Hadj Ali : C’est vrai. C’est une page douloureuse de notre histoire qui n’est pas enseignée à nos enfants. Peu d’écrits ont été consacrés à cette période. Cependant, il est de notre devoir de se pencher sur cette mémoire collective. Ce sont surtout les occupants qui ont écrit sur cette période. On ne trouve rien de cela dans les manuels scolaires de notre pays, lesquels consacrent beaucoup de chapitres uniquement à la guerre de libération nationale. J’estime que ces déportés sont oubliés. Après de longues recherches, j’ai franchi le pas, en écrivant mon premier ouvrage, qui a eu un écho en dehors du territoire national.

Ce deuxième ouvrage est-il la suite du premier ?
À vrai dire, mon premier projet d’écriture est ce deuxième ouvrage. Un jour, j’étais à Draâ El Mizan et un ami m’a invité à une assemblée que devait tenir l’Association des oubliés de l’histoire du soulèvement de 1871 qu’on appelle les déportés à la Nouvelle-Calédonie. À travers mes lectures, je connaissais cette colonie française d’Outre-mer mais je ne savais pas du tout que nos ancêtres étaient déportés vers cette terre lointaine. Du coup, j’ai pris la décision de me documenter sur cette histoire et d’écrire quelque chose là dessus. J’ai engagé alors un travail colossal dans un domaine presque désertique.

Pourquoi avez-vous abandonné ce travail pour vous attaquer à celui des bagnards algériens de Cayenne ?
C’est l’histoire la plus connue dans notre région parce que nos vieux et vieilles évoquaient toujours El Habs n’Cayenne (la prison de Cayenne). Mais à vrai dire, il y avait beaucoup de bagnes dans la Guyane française, dont celui de Cayenne, mais personne ne parlait de la Nouvelle-Calédonie. Je n’avais jamais lu le moindre passage sur les bagnes de la Nouvelle Calédonie bien que j’aie eu entre les mains de nombreuses publications, notamment françaises, sur l’histoire de la colonisation. J’ai orienté alors mes recherches sur les bagnes de Cayenne. Entre 1864 et 1897, Napoléon 3 avait institué la transportation de détenus vers ces colonies d’Outre-mer. Cela concernait surtout les déportés politiques. Sous la 3e République, en 1885, il y a eu aussi ce qu’on appelait la relégation, qui concernait les condamnés pour divers délits. On les appelait aussi les incorrigibles. Par cette mesure, il voulait débarrasser la métropole de ces personnes. C’était des multirécidivistes. Il y avait non seulement les métropolitains mais également les autres issus des colonies françaises, dont des Algériens. D’ailleurs, à cette époque, on comptait 160 relégués algériens vers la Nouvelle-Calédonie et 1300 relégués à la Guyane. Suite à mes recherches, j’ai découvert tout d’abord le nombre de 2 000, puis de 20 000 individus algériens déportés vers les bagnes de ces deux colonies d’Outre-mer, ce qui était énorme. Ils représentaient déjà 30% de la population de prisonniers déportés en Nouvelle-Calédonie sur les 70 000 personnes ayant foulé cette terre de punition. Au total, le taux de déportés algériens, sur le total de tous les déportés des autres colonies, plus de 70%.

Pourquoi le nombre d’Algériens déportés était plus important que les autres ?
Tout d’abord, l’Algérie a été parmi les premiers pays colonisés par la France. Puis, il faut aussi dire que l’Algérie est un grand pays comparativement à la Tunisie et à Madagascar, par exemple. L’autre facteur très important est que les Algériens étaient des guerriers et ils n’avaient jamais laissé le colonialisme s’installer. Au lendemain de l’arrivée des envahisseurs, El Hadj Mohamed Ben Zamoum, chef des Ifflissen Oumellil avait écrit au Comte De Baurmont pour savoir les intentions de ce dernier. Cependant, il ne reçut aucune réponse. Il fut ainsi courroucé et froissé. Il décida alors de poursuivre le Comte de Baurmont jusqu’à la Mitidja. Avec son armée, il lui livra une grande bataille à Boufarik anéantissant une grande partie de son effectif militaire composé de plus de 1200 soldats. Le troisième facteur est qu’en Algérie depuis 1830, il y eut de nombreuses insurrections populaires et que le colonisateur ne fut jamais laissé tranquille.

Revenons à ce deuxième ouvrage. Avez-vous eu des informations supplémentaires ?
Bon, tout d’abord, si j’ai arrêté l’écriture de cet ouvrage pour passer aux «Bagnards algériens de Cayenne», c’est parce qu’il me manquait un important document à savoir les tableaux de bord des vaisseaux qui transportèrent les déportés vers ces colonies d’Outre mer. Il fallait quand même découvrir les conditions de transport des ces malheureux déportés quand on sait qu’il faudra 188 jours en mer pour aller de Brest jusqu’à Nouméa en ce qui concerné les déportés de l’insurrection de 1871. Il ne faut pas aussi confondre la Guyane française et la Nouvelle Calédonie. La première est à 9 000 km d’Alger alors que la deuxième est à 23 000 km. D’ailleurs, quand un prisonnier réussit à s’évader d’un bagne de Cayenne, il fut reconduit immédiatement à la Nouvelle Calédonie. Je précise aussi que durant mes travaux de recherche, j’ai pu dénombrer que parmi les déportés à la Guyane, il y avait quand même une vingtaine de femmes. Je préciserai que de nombreux documents m’ont permis de revenir avec force détails sur cette page douloureuse de notre histoire. J’ai même eu des documents envoyés par des personnes de la Nouvelle Calédonie. C’est un travail de longue haleine qui m’a tout de même forgé dans ce domaine à tel point que je deviens un spécialiste de l’histoire de la déportation, malgré moi.

Avez-vous l’intention d’écrire une suite ?
Je ne vous cache pas que je suis déjà sur un autre thème très important. Il s’agit surtout des centres d’internement métropolitains où périrent des milliers d’Algériens. Mon intention est de faire un voyage en France pour consulter les archives d’une part et d’autre part de visiter ces camps pour percer plus de secrets afin d’écrire un ouvrage édifiant sur cette page d’histoire de notre pays, toujours méconnue.

Justement, est-ce que vous pouvez nous faire part de vos sentiments en revisitant cette douloureuse histoire de notre pays ?
C’est tout d’abord avec émotion que je découvre certaines vérités amères même si elles ne sont pas complètes de cette période. Ensuite, je regrette qu’un pays comme la France ait recouru à des punitions aussi inhumaines à l’encontre d’un peuple qui ne demande que l’indépendance de son pays et ses droits. Mais, pour moi, l’acte discriminatoire le plus abject, abominable et ignoble commis à l’encontre de nos déportés est celui institué par Napoléon 3. Il faut que tout le monde sache que le bagne de Guyane fut ouvert en 1852 pour accueillir les déportés dont les Algériens. Et jusqu’en 1867, 50 % de la population carcérale de ce bagne et les fonctionnaires furent décimés par les différentes maladies. Entre 1867 et 1887, Napoléon 3 arrêta l’envoi de déportés métropolitains à Cayenne mais il maintient le bagne ouvert pour les déportés coloniaux des autres colonies car pour lui, la vie d’un arabe n’avait pas de prix . Il faut dire aussi qu’en Métropole, de nombreux internés dans les prisons et les centres d’internement avaient péri car ils étaient soumis à des travaux forcés en ouvrant les routes et en s’occupant aussi des tâches les plus difficiles.

On vous laisse le soin de conclure…
Je souhaiterais que cette période, quand même assez longue de notre histoire, ne soit pas mise aux oubliettes. Pour ma part, je suis décidé à poursuivre ce devoir de mémoire que j’ai commencé par ces deux ouvrages qui ont eu quand même un grand écho auprès des lecteurs.
Entretien réalisé par Amar Ouramdane