Par DDK | 29 Novembre 2015 | 1664 lecture(s)

Hadj Omar (1930-1982), chanteur et homme de théâtre

Un metteur en scène que la scène a oublié

Hadj Omar, autant illustre inconnu que metteur en scène et comédien de renom. On l’appelait le brechtien et il était plus que cela. Il était incontestablement le plus grand de tous.

Il a aussi chanté les cireurs à l’époque où l’Algérie revenait au monde après 132 ans d’occupation sans partage et sept années et demi d’une guerre dévastatrice. Qui a vécu ces temps de misère, d’exclusion, où les enfants algériens, pour la plupart, au lieu de vivre leur âge, en batifolant et en allant à l’école, s’occupaient de bien autre chose : ils ciraient les chaussures des maîtres du moment. Hadj Omar, frère de Missoum, ce qui ne gâche rien, avait trouvé le temps et la raison de chanter les damnés. Un jour, à la salle Pierre Bordes (auj. Ibn Khaldoun), il interpréta une chanson «Des roses blanches pour ma mère», l’histoire d’un petit cireur de la Casbah à la recherche de médicaments pour sa mère mourante, devant des spectateurs en larmes et dans un concert de youyous. Ce spectacle avait amené le président Ben Bella, présent dans la salle, à prendre la décision, en prenant à témoin le public, qu’il n’y aurait plus de cireurs en Algérie. Ils furent (les cireurs) tous orientés vers des centres de réinsertions, où ils étaient nourris, logés, blanchis et formé à des métiers plus nobles. Né en 1930 à Alger, Hadj Omar monte, pour la première fois, sur les planches à l’âge de treize ans pour chanter. Ses débuts ont été favorisés grâce à l’aide que lui apporta son frère, lui-même chanteur compositeur : Missoum. Le contact avec les planches lui a donné l’amour du spectacle et c’est avec El Mesrah El Djazaïri que son intérêt s’éveille réellement. Le manque de paroliers «réalistes et sceptiques» le fait basculer dans le théâtre. Au fil des années, son amour du théâtre se fait toujours plus vivace. Il quitte le collège, devient commis greffier, chante El Casbah et les cireurs, puis apprend l’arrestation de son frère Missoum pour avoir chanté «je veux vivre libre» de Mohamed Abdelwahab. Sa conscience se forge au contact des évènements. Le brechtien Hadj Omar, né à Alger en 1930, débuta ses premières années d’artistes à la radio pendant les années 40. Son abnégation et son volontarisme attirèrent chez lui l’admiration de Geneviève Bailac, fondatrice de Radio Alger-Jeunesse et André Assus, un comédien confirmé à la même chaîne. A partir de 1944, il rejoint la troupe de Mohamed Touri comme animateur du spectacle musical, où il chantera son célèbre texte Les Cireurs. En 1948, il rejoindra la troupe de Mustapha Kateb, ‘La Joie’, rebaptisée El Masrah El-Djazairi, (le théâtre algérien). Il est à Paris, en 1952, où il s’inscrit aux cours dramatiques de Fernand Le Doux (1897-1993) à la salle Dullin. Élève de Jean Vilar, Hadj Omar l’assistera dans des spectacles de rues, tels Trèfle fleuri de R. Alberti et Dommage qu’elle soit une catin, un spectacle happening. Très affecté par la mort de son demi-frère Missoum et de sa mère, Hadj Omar sombra dans la douleur et le pessimisme le restant de ses jours. Il devait beaucoup à son demi-frère qui fut un militant de la première heure du combat algérien en France, puisqu’il sera arrêté en 1956, en Haute-Savoie, avec son camarade Hadj Saadaoui. La même année, Hadj Omar sera à son tour arrêté par la police française dès son retour de Varsovie, où il participait au Festival mondial de la jeunesse au sein de la troupe de Mustapha Kateb. À sa sortie de prison, il rejoint la troupe de Jean-Marie Serrau en plein montage du Cadavre encerclé de Kateb Yacine. À l’indépendance, Hadj Omar rejoint le TNA que dirigeaient A. Safir, M. Kateb et M. Boudia. La scène occupe tout le restant de sa vie, oscillant de 1963 à 1979 entre l’interprétation et la mise en scène, occasion pour lui de mettre sur pieds les enseignements de Le Doux. Il se lancera en 1963 dans le texte brechtien avec l’adaptation du Cercle de crée caucasien, qu’adapta Mahboub Stambouli (1925-2000), en clôturant ses jours sur scène, tel Molière, par une dernière apparition dans la pièce Stop (1979), de M’hamed Benguettaf. L’héritage dramatique de l’homme est composé de treize textes et au soir du 28 juillet 1982, il tombera dans une totale ignorance et depuis, son nom s’éloigne de plus en plus de la mémoire théâtrale algérienne, sauf, peut-être, l’appellation d’une salle portant son nom au grenier du TNA. Une reconnaissance tardive, bien tardive même, pour sauver les apparences. Après «Stop» de Benguetaf, ultime pièce qu’il avait monté, c’est la descente aux enfers. Sans feu ni lieu, il déambulait de bar en bar et de tripot en tripot. À la nuit tombée, lorsque ses compagnons de beuverie se dissipaient dans le noir encre des ténèbres pour retrouver leur lit douillet, Hadj Omar, seul, n’a d’autre endroit qu’un café situé à place Port Saïd pour cuver son vin et tenter de piquer un somme que le garçon dérangeait à chaque fois qu’il le surprenait «Réveillez-vous monsieur, ici ce n’est pas un dortoir !» De temps à autre, un ami l’invitait à dormir chez lui. C’est ce qui arrivait rarement. Mais Hadj Omar ne s’en plaignait pas. Il était trop digne pour s’abaisser à ce niveau de complaintes. Il s’indignait en silence. À son ami Zahir Bouzrar qui lui avait demandé de mettre fin à son mutisme qui avait duré trois ans d'affilée, en lui rappelant qu’il avait des choses à dire, Hadj Omar lui avait répondu : «Ça fait trois ans que j'ai cessé de penser.» Cela voulait sûrement dire que «ça fait trois ans que j’ai cessé de vivre». Cet homme qui avait été poussé au silence, avait sûrement des choses à dire, des choses sûrement amères à entendre. Marginalisé durant sa carrière, bien qu'il soit l'un des plus grands metteurs en scène, sinon le plus grand qu'ait connu l'Algérie, il reste inconnu à ce jour. Il a été pourtant un artiste complet. Il était un excellent comédien, chanteur et metteur en scène. Très cultivé, il fut le premier Algérien à obtenir un diplôme de metteur en scène de la Sorbonne. Sa famille ne vivait pas avec lui. Il était séparé d’elle. À la veille de l’Aïd 1982, il avait emmené des habits neufs à ses enfants qui logeaient avec leur mère à Bologhine. Après avoir remis les cadeaux à leurs destinataires, il a fait demi-tour et à mi chemin, une de ses enfants l’a appelé et en se retournant une voiture l’a fauché. Il fera 3 jours de coma avant de s’éteindre. Au lendemain de sa mort, le TNA annonce qu’il met ses bus à la disposition de ceux qui veulent assister aux obsèques de Hadj Omar. N’est-ce pas qu’il aurait mieux fait de se taire

S.A.H

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