Accueil Tamazight Le tract d’Ighil Imoula a soulevé le peuple algérien

Le tract d’Ighil Imoula a soulevé le peuple algérien

3680

Une de ses filles rescapée, qui était dans le groupe en fuite a eu le courage de  » ramasser  » le bébé de sexe féminin avec le tas d’intestins, une vieille dame qui a vu la scène est accourue pour couper le cordon ombilical qui liait le bébé aux tripes de sa mère, la fillette a vécu 6 mois et est morte des suites des complications de santé en l’absence de médecin aux alentours du village. Le même obus avait causé 6 morts dont la malheureuse dame, son beau-père et deux de ses trois filles.

Voilà une des scènes les plus affreuses qu’a fait subir l’armée française au peuple algérien, aux villageois d’Ighil Imoula, en Haute Kabylie, où est rédigé, tiré puis diffusé  » l’appel du 1er Novembre 1954 « . l’appel libérateur du joug colonial.

La route qui mène vers le berceau de feu Ali Zamoum, du colonel Si Salah, alias Mohand Zamoum, frère du premier ; terre natale des Asselah, ceux morts pour la patrie durant la guerre de Libération nationale ou ceux tombés sous les balles des terroristes – le directeur de l’Ecole nationale des beaux arts et son fils – est certes fraîchement revêtue, mais ce chemin qui monte vers la colline d’Ighil Imoula ne tarit pas de mémoires d’événements d’avant et d’après guerre 1954/1962.

La maison-musée d’où furent tirés les tracts appelant le peuple algérien à se révolter contre la présence illégale des Français sur sa terre, vous parle sans l’interroger ! Même amputée de la machine qu’a fait tourner feu Ali Zamoum une nuit d’octobre 1954, -la ronéo est au Musée national du Moudjahid à Alger-, la maisonnette est restée là, debout et toute fière, comme pour perpétuer une histoire qui continue d’en faire d’autres à ce jour.

Ahcène Chérifi, qui n’est pas moins doté  » d’histoires « , nous propose d’être notre guide. Une rencontre inopinée en somme avec cet ancien détenu de Lambèze-Tazoult entre 1976 et 1981, qui a tout le mérite de nous emmener à travers des contes fabuleux et non moins douloureux. Des souvenirs d’hommes et de femmes racontés par des survivants à une guerre atroce, une guerre sans merci livrée par l’armée française sous l’autorité d’une administration coloniale des plus abjectes en qu’a connu le monde après la capitulation des nazis en 1945.

A Ighil Imoula, par les Français et marginalisé par l’Etat algérien –le village donne une vraie image de déshéritement – il reste à ce jour quelques hommes et femmes qui ont fait la guerre pour nous la raconter. Ammi Ahmed, dit Gabi à l’époque de feu et de sang, nous parle de la maisonnette, des jours ayant précédé le tirage du tract et de la complicité des militants nationalistes pour camoufler le bruit que faisait la ronéo.  » La première mouture du texte avait été rédigé par M. Laichaoui qui était journaliste. Je ne peux vous dire qui l’a ramené d’Alger, mais je peux vous attester qu’il fut hébergé chez Omar Ben Ramdani qui était chargé de dactylographier le texte chez lui, dans cette maison  » et il nous montre de son doigt la demeure de Si Omar située à deux pas de la placette du village, puis d’enchaîner :  » Avant la frappe du texte, le manuscrit avait été soumis par Ali Zamoum à Krim Belkacem, qui tenait son QG à Mâatkas, pour lecture et approbation. » Le texte a été approuvé et a été envoyé à Omar Ben Belkacem en moins de 24 heures. Celui-ci l’avait ensuite remis à Ali Zamoum pour le tirer en plusieurs centaines d’exemplaires et acheminé le lendemain vers tous les chefs de zones militaires préalablement organisés pour donner le coup de feu d’une révolution armée et sans concession. « La ronéo était ramenée par feu Ali Zamoum d’ailleurs, je ne sais d’où exactement. Il l’avait installée dans le grenier (Takanna) qui se trouve au dessus du café. Et pour camoufler le bruit qui fusait de la machine, il a chargé un groupe de militants de remplir le café et provoquer le maximum du brouhaha, d’ailleurs, ça me reste en mémoire, le passage du garde-champêtre en fin de soirée prés du café pour patrouiller, à ce moment, les complices de Ali Zamoum se mettent à crier et à taper fort créant un grand bruit au moment où la ronéo dégageait le sien, sans que le supplétif des colons n’y prête attention », se rappelle encore Ammi Ahmed. Gabi a eu un rôle très controversé durant la Révolution. C’était ce qu’on appelait durant le paroxysme de la guerre froide, un agent double. Il était supplétif de l’armée française mais il convoyait les armes et les munitions ainsi que des informations sur les plans de mouvements des soldats aux moudjahidine.

Avant l’aube, le téméraire feu Ali Zamoum acheva le tirage en milliers d’exemplaires de la  » Proclamation au peuple algérien, aux militants de la cause nationale  » qui retracera les raisons d’un soulèvement et les buts d’une révolution. Le message a été reçu : le 1er Novembre à minuit tapante, la guerre contre l’occupant français fut déclarée par les armes.

Quand les femmes adoptent la cause de leurs maris

Automne 1954. Abdellaoui Hlima, 16 ans. Les Français célèbrent La Toussaint nuit de rêves pour Hlima qui prépare son mariage, nuits de fêtes pour les colons qui jouent à l’Halloween et honorent leurs morts. Loin s’en faut. Les hommes, eux, enfants de Djebel (imes dhourar) vont faire éclater le plomb en Kabylie, à Alger, dans les Aurès, à Boufarik où le groupe qui devait provoquer les hostilités a fait défaut et il sera remplacé par un autre groupe parti de Kabylie. A Ighil Imoula, 25 jeunes, parmi lesquels figuraient Ali Zamoum et son frère Mohamed qui devint ensuite le colonel Si Salah, prirent le maquis avant le 1er coup de feu. Ils participèrent au baptême de feu à Tizi-N’tleta. Quatre d’entre eux seront tués en durant la bataille d’Ait Amer, à Ait Bouadou 1955 par l’armée française. Ils étaient les premiers chahids du village. Leurs corps furent acheminés à dos d’âne par l’armée coloniale pour les jeter à la placette du village. C’était une manière de donner l’exemple à ceux qui envisagent de suivre leur cause, pensaient faire les militaires.

Dans la demeure familiale de Hlima, on prépare son mariage avec à Amar Yahi, un jeune du village émigré en France pour y travailler qui avait intégré par la suite la Fédération de France.  » J’avais à peine 16 ans quand je voyais Krim Belkacem venir chez Bouchetta Belaid où se tenaient les réunions de préparation et de coordination des actions devant enclencher la Révolution », se rappelle Hlima.

Quelques mois passèrent. Hlima rejoint la demeure de son époux. Elle était mariée alors qu’elle n’avait pas encore atteint l’âge de 17 ans. Sa nouvelle famille était déjà devenue le refuge des maquisards avec 6 ou 7 autres maisons du village. Les moudjahidine venaient se chauffer et se ravitailler chez ces familles qui leurs ont témoigné leur adhésion à la cause libératrice dès les premières heures de la Révolution.  » C’est là que j’ai lu sur leurs visages la hardiesse à mener le combat contre la présence des Français sur nos terres. Ils étaient mal pourvus en moyens de guerre mais ils étaient bien armés de courage et de détermination « , témoigne-t-elle.

Comme cette jeune dame, il y en avait des centaines d’autres qui épousèrent rapidement la cause de leurs maris. La cause de leurs pères, de leurs frères. La cause des hommes va-t-en guerre.  » Après le dîner, je m’isole dans le grenier où je m’éclaire d’une bougie que je couvre du couscoussier, car il ne fallait pas que la lumière soit vive pour ne pas attirer l’attention des soldats qui assiègent le village, et je me mets à tricoter ou a coudre des chaussette en laine pour les moudjahidine. C’étaient là mes premiers actes de soutiens à nos hommes combattants », nous raconte-t-elle encore.

De la préparation à manger au tricotage, Hlima ainsi que d’autres femmes avaient pris un autre virage dans leurs actions de soutiens.

Kaced Tassadit, Kaced Ouiza, Larbani Ouardia, Lounès Ouardia et Abdellaoui Hlima formèrent un réseau de collecte et d’acheminement d’argent au profit des familles des maquisards du village. Chacune d’entre elle avait un homme de liaison qui se charge de distribuer cet argent aux familles dont leurs noms figurent sur les listes que porte également chacune des cinq femmes du réseau. Pour Hlima, c’est Kaced Belaid qui fut son homme de liaison. C’était à l’époque du fort siège imposé par l’armée coloniale aux villageois.

Le jumelles ont mal visionnées les femmes !

Hlima se rappelle qu’après l’instauration du siège et l’application de « l’opération jumelles », l’activisme était devenu trop risqué pour les hommes. Leurs mouvements et actions avaient sensiblement décrus. Le contact direct avec leurs familles était devenu impossible. C’est à partir de là qu’est né le sentiment d’aller encore plus loin et faire encore plus pour faire sortir les moudjahidine de l’isolement, non pas en leur frayant des chemins sécurisés pour accéder au village, mais c’est aux femmes de tromper la vigilance des soldats et acheminer l’essentiel aux maquisards. Le groupe se chargea alors de collecter les munitions et de les acheminer au maquis. « Un jour, j’ai failli être prise en flagrant délit par les soldats français qui m’ont guetté du haut de la colline au moment où j’allais déposer les munitions que Gabi m’a remis, non loin du lieu où elles devaient être récupérées par les moudjahidine », se rappelle encore Hlima non sans ressentir la même peur qui l’avait prise un demi-siècle en arrière. « Les femmes qui constituaient le groupe de soutien ne sont pas connues de tous, chaque homme de liaison avait sa propre interlocutrice sans qu’il connaisse les autres femmes ni celles-ci ne connaissent les autres intermédiaires. Les jours où nous fûmes autorisées à sortir du village après l’obtention du laissez-passer, nous dûmes se faire laides pour ne pas attirer les regards des soldats « , précise-t-elle également.

Son meilleur souvenir reste celui de la bataille de Boudjaêfrene où une embuscade meurtrière avait été tendue par les moudjahidine à un convoi de soldats français qui marchait vers le village en sifflant et chantant. « J’ai vu quelques soldats tomber sous les balles des vaillants moudjahidine, parla petite ouverture du mur du grenier, j’avais sur mon dos ma fille aînée et à mes côtés mon beau-frère qui tentait de me rassurer, car croyant que j’avais peur. L’accrochage avait duré quelques heures. Nous avons perdu 6 hommes contre une quarantaine de soldats ennemis tués « , se rappelle-t-elle fièrement et de poursuivre  » le lendemain, j’ai eu mon laissez-passer pour cueillir les olives. Notre oliveraie se trouve justement être le lieu où avait eu lieu l’embuscade de la veille. Sur place, j’ai trouvé un tas de douilles de balles tirées des deux côtés (elle nous montre les douilles qu’elle a gardé soigneusement) et j’ai utilisé un casque de soldat ennemi que j’ai trouvé sur place également, pour ramasser les olives. »

Ighil Imoula compte plus d’une centaine de martyrs. Les survivants d’une guerre des plus atroce, qu’a connu le monde après la Seconde guerre mondiale au même titre que la Guerre d’Indochine, ainsi que les rescapés des opérations  » terres brûlées  » ont plein de souvenirs, pas toujours bons à entendre, sur les exactions et l’impitoyable force de la mort qu’a usé la France coloniale pour se maintenir en Algérie. Le tract d’Ighil Imoula a soulevé tout un peuple dont les forces ont été fédérées à la Soummam en 1956.

M.A.Temmar