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Le développement rural dans les zones steppiques de Bouira

Ambitions de développement et dessein écologique

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La wilaya de Bouira est écologiquement partagée en deux domaines distincts : celui de la zone de montagne au nord, avec sa pluviométrie qui dépasse 700 mm par an sur le Djurdjura, et le domaine de la steppe au sud, plat pays semi-aride où il ne pleut qu’une moyenne de 250 mm. Bien sûr, entre le pic de Lalla Khedidja et la vaste plaine de Lachouaf (aux portes de la ville de Sidi Aïssa), il y a cet espace intermédiaires fait de plaines intérieures (Aribs et la haute vallée de la Soummam entre El Esnam et M’Chedallah) et de montagnes de moyenne altitude (Bibans, Titteri et Atlas blidéen).

Inévitablement, les modes de vie et les systèmes de production sont moulés dans ses données naturelles au point de donner lieu à des sociologies différentes. La manière d’appréhender l’espace ne peut effectivement pas être la même sur des zones rétrécies, mesurées et fortement boisées, d’une part, et des zones vouées à l’élevage extensif du mouton et à la culture des céréales. De même, à la restriction de l’espace dans la première zone, correspond un handicap de poids sur la deuxième zone, celui de la disponibilité en eau. Ce problème est en train de trouver sa solution progressivement à travers les différentes adductions provenant des deux grands barrages hydrauliques construits au cours de ces dernières années : Tilesdit et Koudiat Acerdoune.
Sur le plan de l’économie locale, les pratiques ancestrales développées autour des activités de l’élevage ovin et de la céréaliculture ont atteint leurs limites objectives du fait que le potentiel fourrager et les réserves du sol manifestent des signes patents d’épuisement. Pire, la menace de la désertification est bien réelle. L’érosion continuelle du sol et la perte de la couverture végétale en avance chaque année en grignotant sur les terres du nord sont des signes qui ne trompent pas de la fin d’un système d’économie locale.
Depuis trois décennies, le couloir de la steppe de Bouira fait partie de la zone fixée par les pouvoirs publics où l’action de lutte contre la désertification (LCD) est devenue une des priorités du ministère de l’Agriculture et du Développement rural. Depuis le lancement du projet du Barrage vert au début des années 1970 jusqu’aux derniers projets de proximité de développement rural intégré et de la ceinture oléicole, la région steppique de la wilaya de Bouira aura ‘’expérimenté’’ presque toutes les solutions visant à lutter contre le phénomène de désertification et à améliorer le niveau de vie des populations.
Les alternatives proposées aux populations de la région sont loin de passer comme une « lettre à la poste ». D’immenses difficultés sont enregistrées lors de la mise en œuvre des projets, à commencer par les litiges fonciers, le manque de structuration de la société civile et le déficit d’intersectorialité entre les différentes structures chargées de réaliser ensemble et dans l’harmonie les différents programmes conçus par les techniciens et les responsables techniques.

Projet de ceinture oléicole

Cela ne signifie pas que toute la stratégie des pouvoirs publics est vouée à l’échec. Des résultats fort encourageants ont été enregistrés dans divers programmes, particulièrement ceux mis en œuvre à partie du milieu des années 2000. Arboriculture fruitière, habitat rural, petite hydraulique, désenclavement par l’aménagement et l’ouverture de pistes, élevage familial (aviculture, cuniculture, apiculture) et d’autres actions aussi importantes les unes que les autres commencent dans plusieurs localités à donner leurs fruits.
Au cours de certaines enquêtes détaillées menées par les agents de l’administration des forêts en 2002, le taux de chômage dans certaines bourgades atteignait les 80 %. En moins de 10 ans, ce taux a fortement diminué grâce aux efforts de développement entrepris dans les communes concernés. Cependant, des efforts sont encore nécessaires non seulement pour lutter contre le chômage, mais également pour développer d’autres alternatives de développement durable protecteur de l’environnement.
Parmi les derniers programmes conçus pour la région steppique de la wilaya de Bouira, trente projets de proximité de développement rural faisant partie du programme Hauts Plateaux. Ces projets, dont la mise en œuvre est confiée à la conservation des forêts de la wilaya, sont au stade de la procédure de passation de marché pour choisir les entreprises devant effectuer les travaux sur le terrain.
De son côté le Haut Commissariat au Développement de la Steppe (HCDS), organisme public sous tutelle du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, a lancé en 2010 l’ambitieux projet d’une « ceinture oléicole » dans la partie sud de la wilaya de Bouira et devant toucher l’ensemble du couloir des Hauts Plateaux du pays. Le projet s’étendra sur 5000 hectares aux horizons de 2014. Les communes touchées sont celles relevant des deux daïras de Bordj Okhriss et Sour El Ghozlane.
Indubitablement, ce projet de plantation d’olivier dans la zone des grands parcours steppiques, habituellement dédiés exclusivement à l’élevage ovin et à la culture des céréales de faible rendement, constitue un pas important dans le processus d’évolution des systèmes de culture et dans la stratégie de lutte contre la désertification des sols de la région.
Le traditionnel système de production a épuisé les capacités du sol, réduit à néant l’offre fourragère et conduit des milliers de ménages au chômage et à l’exode rural. En effet, ni offre fourragère pour le bétail élevé en mode extensif, ni matières organiques et minérales pouvant assurer un bon rendement des céréales, ne sont actuellement disponibles en quantité suffisante. Pis, ces ressources du sol sont en train de régresser chaque année du fait de l’avancée du phénomène de désertification.

Sensibilisation et travail de proximité

L’identification des bénéficiaires a commencé au moment où des programmes sectoriels de moindre importance étaient mis en œuvre au cours des années 2 000 et se poursuit au fur et à mesure que les travaux s’effectuent au niveau des parcelles des propriétaires déjà ‘’acquis’’ à cette forme de reconversion. En effet, ce n’est pas une mission de tout repos que celle qui consiste à convaincre les anciens ménages pastoraux, et accessoirement céréaliers, de se transformer en arboriculteurs. À ce titre, l’action à mener sur le terrain pour lutter physiquement contre la désertification n’est sans doute pas plus ardue que l’action tendant à faire accepter cette évolution à des mentalités longtemps figées dans une économie de subsistance faite d’élevage et de petite céréaliculture. Il faut dire que les deux actions sont étroitement liées. La réussite de l’installation de vergers arboricoles est directement tributaire de l’acceptation du projet par les ménages ruraux bénéficiaires ; ce qui suppose non seulement la protection des jeunes arbustes contre le pacage, mais également l’assurance d’effectuer les entretiens que réclame un tel investissement (arrosage, reconstitution régulières des cuvettes, taille de formation, taille de fructification, traitements phytosanitaires,…).
Comme on le voit, avec les nouvelles tâches relatives aux soins culturaux que réclame l’activité arboricole tout au long de l’année, c’est aussi une entreprise de sédentarisation des populations qui est menée dans une zone ou le semi-nomadisme, dicté par la recherche des herbages fourragers, est souvent pratiqué.
Suite aux différentes actions de plantation, certaines localités, naguère désertiques ou, au mieux, des zones chétives de parcours, se sont transformées en véritables oasis. L’exemple type est celui de la localité de Zeboudja dans la commune de Dirah.
L’Institut de l’arboriculture fruitière (ITAF) et l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) ont pris l’initiative, il y a deux ans, de donner des démonstrations concrètes et in situ sur les modalités de la conduite de la taille au niveau d’une oliveraie de Zeboudja. Dans leurs explications, les techniciens présents sur les lieux, ont, devant les nouveaux arboriculteurs de la localité (particulièrement la famille Boubakeur, pionnière dans le domaine de l’oléiculture), brossé un tableau sur la culture de l’olivier en Algérie, les variétés des plants d’olivier (il y en trente-six) et les besoins en sol, climat et soins culturaux de cet arbre ancestral. Suite à quoi, ils passeront aux gestes pratiques de la taille par le moyen du sécateur.
Cette de démonstration relative à la taille de l’olivier constitue un prélude à d’autres séances de travail qui devant être programmées pour les opérations de fertilisation, d’irrigation, de récolte des fruits et d’autres problèmes techniques qui se manifesteront au fur et à mesure de la conduite du verger. L’antenne INRA de Sidi Aïssa, limitrophe de la wilaya de Bouira, a tracé un programme d’équipement pour se doter d’un laboratoire d’analyse du sol qui aidera considérablement les agriculteurs de la région dans le choix des espèces à planter et dans les soins phytosanitaires et de fertilisation à prodiguer à leurs vergers.
La population à laquelle sont destinées ces démonstrations et ces actions de sensibilisations est constituée principalement les nouveaux arboriculteurs de la région qui n’ont pratiquement aucune tradition dans ce cette activité. Ce sont des céréalicultures ou éleveurs que les soutiens apportés par l’État- via des programmes pilotés par la direction de l’agriculture et la conservation des forêts-ont fini par convertir en arboriculteurs. Une grande partie d’entre eux continuent à pratiquer toujours en parallèle la céréaliculture et l’élevage. Mais, la nouvelle tendance vers l’adoption de la culture de l’arbre se confirme un peu plus chaque jour. La raison principale qui nourrit une telle volonté est évidemment l’impasse dans laquelle se trouvent les deux traditionnelles activités : les rendements trop faibles de la céréaliculture en sec et la diminution drastique de l’offre fourragère qui compromet l’élevage ovin. En outre, les programmes publics injectés dans ce territoire à la limite de l’aridité (FNRDA, PER 2, PSD, PPDRI, PHP,…) ne se sont pas contentés de mettre en place des vergers et de les confier à des bénéficiaires non préparés à cette activité. D’autres ouvrages, principalement liés à la mobilisation de la ressources hydrique y ont été réalisés : captages de sources et construction de réservoirs et abreuvoirs, réalisation de forages avec des bassins de stockage et des conduites d’irrigation, micro-retenues d’eau, canaux de déviation des eaux de ruissellement. Mieux encore, trois retenues collinaires sont réalisées dans ce territoire avec un financement sur programme Hauts Plateaux (communes de Ridane, Maâmora et Dirah. Une autre retenue est programmée dans une autre localité de la commune de Dirah (sur Oued El Malah) dans le cadre du Projet d’emploi rural (PER 2).

Revalorisation de l’économie rurale

Ainsi, selon la tendance qui commence à se dessiner pour l’économie locale, le mouvement vers le renforcement de l’arboriculture fruitière est censé prendre tout son sens dans les prochaines années avec cette fameuse ceinture oléicole. Cette dernière ne constitue pas seulement un objectif économique de haute importance, mais aussi un objectif écologique pour stabiliser les sols et juguler un tant soit peu le phénomène de désertification.
Le projet de la ceinture oléicole mis en œuvre par la HCDS vient compléter les efforts menés depuis une dizaine d’années dans la même zone par les pouvoirs publics représentés par certains services techniques (direction des services agricoles et conservation des forêts). Ces services ont eu intervenir sur le territoire des communes en question par diverses actions de plantations fruitières, de désenclavement (pistes agricoles et rurales), de lutte contre l’érosion (par les reboisements et corrections torrentielles), de mobilisation des ressources hydriques (forages, puits, mares d’eau, aménagement de sources, canaux d’irrigation) et des actions destinées à promouvoir la femme rurale (modules d’aviculture et d’apiculture, soutien à l’artisanat).
L’intervention du HCDS dans les communes steppiques de la wilaya de Bouira, par le truchement de son antenne de M’Sila, a commencé depuis la fin des années quatre-vingt du siècle dernier. Elle a consisté surtout à améliorer les parcours sur le plan de l’offre fourragère en l’enrichissant avec des espèces tels que le cactus et l’atriplex. Cependant, les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances. Des superficies entières traitées de cette façon ont subi des déprédations irréversibles causées par les troupeaux d’ovins. Les exemples de la commune de Maâmora et Hadjra Zerga sont très connus dans la région.
De son côté la Générale des concessions agricoles (GCA) a crée et mis en valeur des périmètres de concession dans les commune de Ridane et Hadjra Zerga au cours des années 1990.
Un autre programme est venu, en 2006, renforcer les actions tendant à revaloriser le patrimoine foncier, à revitaliser les territoires ruraux et à créer de l’emploi dans la région steppique de la wilaya de Bouira. Il s’agit du programme Hauts Plateaux.
Le diagnostic socioéconomique et environnemental fait à l’occasion de la conception de ce programme fait ressortir une configuration démographique caractérisée par de faibles densités (moyenne de 40 à 50 habitant/km2) et par la dispersion de l’habitat. Cette situation des difficultés en matière de desserte et de désenclavement, d’électrification, de mobilisation de ressources hydriques, d’assainissement, de la gestion de la carte scolaire et des infrastructures sanitaires. A cela s’ajoutent les séquelles de la décennie du terrorisme qui a été à l’origine d’un exode massif au niveau des bourgades de la région. Le retour se fait progressivement, mais il est souvent freiné par les conditions socioéconomiques qui se sont aggravées pendant cet intervalle de temps.
Tous ces facteurs conjugués aboutissent à des taux de chômages très élevés (50 à 60%) se situant nettement au-dessus de la moyenne de la wilaya estimée, au moment de l’établissement du programme (février 2006) à moins de 30 % de la population active.
De par le passé- particulièrement dans les années 1980-, des diagnostics très critiques furent dressés par des bureaux d’études nationaux et étrangers concernant les territoires steppiques de la wilaya de Bouira et les conditions écologiques et sociales qui y prévalent. Mieux, des plans d’aménagement intégrés- essentiellement dans le domaine agricole- ont été établis pour ces communes, y compris dans le cadre du barrage vert. Cependant, la mise en pratique des actions préconisées s’est toujours heurtée à la rigidité des structures sociales et à l’organisation de l’économie traditionnelle basée sur l’élevage du mouton et la culture des céréales.
Le territoire de la wilaya de Bouira qui s’insère dans cette notion géographique de Hauts Plateaux s’étend sur une superficie de 1.600 km² et abrite une population d’environ 120 000 habitants.
A la différence des programmes de développement rural tendus exclusivement vers les activités agricoles, artisanales, de désenclavement rural et de protection de lutte contre la désertification, le programme Hauts Plateaux est un programme gouvernemental qui touche tous les secteurs d’activités. C’est pourquoi, toutes les directions de la wilaya y sont impliquées. Les actions de ce programme sont bien avancées sur le terrain même si le niveau de réalisation diffère d’un secteur à un autre.
La région steppique de la wilaya de Bouira a aussi bénéficié d’un programme de développement rural, initialement financé par la Banque mondiale, puis pris en charge totalement par un financement national. Il est dénommé projet d’emploi rural (PER 2) et a été mis en œuvre par la conservation des forêts de la wilaya. Ce programme a pu toucher 14 000 bénéficiaires à travers ses diverses actions (arboriculture fruitière, amélioration foncière, apiculture, aviculture, machines à coudre), en plus des actions d’intérêt général visant le désenclavement (aménagement de pistes), la mobilisation de la ressource hydrique (captage de sources) et la protection des terres contre l’érosion (corrections torrentielles, fixation de berges, reboisements et travaux sylvicoles).
La tendance générale qui se dégage des programmes de développement conçus pour les régions steppiques depuis le début des années 2000 est le souci permanent des techniciens et des responsables pour faire converger les deux équations de l’amélioration des conditions de vie des populations et de la protection des systèmes naturels (lutte contre la désertification). C’est sous cette double vision, renvoyant aux paramètres du développement humain, que sont censés être évalués tous les programmes et projets destinés à cette zone géographique.

Amar Naït Messaoud