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Production agricole : technicité, vulgarisation et recherche

Le talon d’Achille de l’agriculture

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Dans un contexte de crise financière internationale et de renchérissement continu des produits alimentaires, la maîtrise de la facture alimentaire dépend de plusieurs facteurs liés aussi bien au soutien apporté par les pouvoirs publics aux producteurs qu’à la maîtrise technique des facteurs de production et l’accès aux résultats de la recherche dans le domaine de l’agronomie. Car, le défi se pose actuellement en termes de rehaussement de la productivité de lutte contre les facteurs de dégradation des milieux (désertification, érosion) et aussi en termes d’innovation technologique permettant une diversification de la production et une amélioration de la qualité des produits.

Les aléas pesant sur la monoculture de la céréaliculture dans certaines wilayas du pays, principalement les risques de sécheresse pour une culture conduite en sec, est un exemple éloquent d’une forme de ‘’dépendance’’ que les pouvoirs publics ont voulu neutraliser par l’opération dite de reconversion des systèmes de culture menée à partir de 1999. Cette option tend à favoriser les spéculations agricoles qui admettent une forme d’irrigation avec une économie d’eau. L’allusion est ici faite surtout à l’arboriculture rustique (olivier, amandier, figuier, pistachier,…) et aux maraîchages sur lesquelles peuvent être appliquée une irrigation maîtrisée. De même, la mobilisation historique des eaux de surface, avec la construction de plusieurs nouveaux barrages depuis le début des années 2000, permet la création de nouveaux périmètres irrigués, donc une large diversification des productions agricoles.
En tout état de cause, les différentes options d’innovation et les potentialités de l’Algérie en la matière ne peuvent être correctement définies et rationnellement investies que sur la base des résultats de la recherche. Un Comité de coordination de la recherche agronomique et de l’appui technique, ayant pour mission d’apporter son assistance technique aux agriculteurs et éleveurs par l’intermédiaire des différents instituts de formation spécialisés que compte le secteur de l’agriculture dans notre pays, a été installé en 2009. Son directeur, M.Foued Chehat, qui est également directeur de l’Institut national de la recherche agronomique d’Algérie (INRAA), signala, lors de l’installation de ce Comité que ce dernier a été crée sur le modèle de l’institut brésilien‘’Embrapa’’, spécialisé dans la recherche agricole et la vulgarisation, regroupant tous les intervenants de ce secteur au Brésil, y compris les entreprises.
Incontestablement, la recherche et le vulgarisation dans le segment de l’économie agricole constituent dans notre pays des axes majeurs qui seront appelés , plus que jamais, à être sollicités par toutes les parties intervenant dans le secteur de l’agriculture (exploitants, bureaux d’études, administration,…). La cause semble entendue pour des actions tendant à soutenir les efforts des pouvoirs publics orientés vers la réhabilitation et la promotion de l’agriculture sous toutes ses formes (exploitations professionnelles dans les plaines, agriculture de montagne, gros et petit élevage).

Technicité et pratique agricole : une relation à redéfinir

A ce jour, pour ce qui est des structures et instances chargées de la recherche agronomique et de la vulgarisation agricole, notre pays dispose d’un potentiel non négligeable. Des instituts et des centres universitaires assurent depuis des décennies la formation des cadres de l’agriculture. L’INA d’El Harrach a ouvert ses portes au début du 20e siècle. Sous l’ère Boumediene, l’Institut de technologie agricole de Mostaganem a formé des milliers d’ingénieurs. Les anciens lycées agricoles hérités de la colonisation ont été renforcés après l’indépendance et transformés en instituts technologiques moyens agricoles (ITMA) pour former des techniciens en agriculture. Les segments de la recherche reviennent à des instituts comme l’INRAA (Institut national de la recherche agronomique d’Algérie) et l’INRF (Institut national de la recherche forestière). Le volet de la vulgarisation revient à l’Institut national de la vulgarisation agricole (INVA) qui a des représentations dans plusieurs wilayas du pays. D’autres centres plus spécialisés encadrent aussi l’activité agricole dans notre pays. Institut de l’arboriculture fruitière et de la vigne, institut des petits élevages, institut des grandes cultures, institut de l’agriculture saharienne, Institut national de la protection des végétaux (INPV) et tant d’autres structures à caractère scientifique et de vulgarisation.
Néanmoins, et malgré des efforts considérables en matière de formation, force est de constater que la relation entre les secteurs de production agricole et les foyers du savoir (encadrement technique, vulgarisation, recherche) n’a pas encore atteint un haut degré de maturité. Avec la création des exploitations agricoles collectives et individuelles en 1987, formule qui a succédé aux anciens domaines autogérés, l’illusion a été entretenue sur la possibilité de la modernisation de ces exploitations qui s’étendent sur presque trois millions d’hectares constituées des plus fertiles terres du pays. Ces faux espoirs étaient basés sur la présence de techniciens et ingénieurs dans les collectifs attributaires des terres du domaine privé de l’État. L’on se rendra rapidement compte que les conflits entre les attributaires- dus à plusieurs facteurs (des profils fort différents, impréparations de certains anciens ouvriers à assumer des responsabilité de gestion,…)- prendront une telle ampleur que les exploitations sont fractionnées d’une façon informelle et ne bénéficient d’aucun apport technique supplémentaire par rapport à la situation antérieure (domaine autogéré). L’une des faiblesses de ce système d’exploitation est également cette relation peu ‘’charnelle’’ qui lie l’exploitant à la terre du fait d’un statut qui n’arrive pas à acquérir sa forme définitive.
Vingt-trois ans après une formule dite de jouissance perpétuelle- consacrée par la loi de 1987 et matérialisée par un bail de 99 ans-, le mode d’exploitation vient de passer à la concession (loi d’août 2010) et la durée du bail est révisée à la baisse (40 ans). Cette nouvelle procédure dont la charge de la mise en oeuvre revient au nouvel organisme public appelé Office national des terres agricoles (ONTA) prendra en considérations ces partages informels, ce qui aboutira à des actes de concession individuels transmissibles aux descendants et aux tiers.
S’agissant des exploitations agricoles privées proprement dites et les terres marginales de l’arrière-pays montagneux, peu d’efforts de technicité et d’encadrement ont été déployés. Il y a lieu de mettre en relief la relation entre l’agriculture et le reste des secteurs qui interviennent d’une façon ou d’une autre dans le travail de la terre. Pour des parcelles très morcelées, les grands équipements agricoles ne peuvent être mobilisés que dans deux cadres réglementaires tels qu’ils sont connus dans la plupart des pays du monde. Aussi bien pour les moyens d’intervention mécanique (machinisme agricole, ateliers d’entretien, pièces détachées,…) que pour les intrants agricoles (engrais, fertilisants, désherbants, produits phytosanitaires,…), les formules sont censées être le cadre coopératif et/ou les entreprises prestataires de services. La première formule qui a existé en Algérie a subi l’érosion de l’économie administrée et de l’ouverture sur le marché. La seconde formule, à savoir la création d’entreprises et d’organismes de prestation de services à l’échelle du pays, capables d’intervenir auprès de plusieurs agriculteurs à la fois, n’a pas encore trouvé son terrain de promotion aussi bien au niveau des acteurs locaux que de l’administration. La seule évolution connue en la matière est dans le domaine des fournitures où des magasins de fournitures d’engrais, de semences, de pesticides, de désherbants,… etc. sont ouverts après la dissolution de l’ancienne coopérative publique des services (COOPSID).

Une chaîne d’éléments solidaires

Depuis la jonction faite au 19e siècle en Europe entre l’industrie et l’agriculture, il est établie que le passage d’une agriculture traditionnelle à une agriculture moderne ne se limite guère aux équipements et matériels qui assurent une mécanisation accrue des travaux de la terre ou aux nouvelles méthodes de management des entreprises agricoles. Ces deux volets représentent indubitablement un pas important dans les progrès enregistrés par les nouvelles techniques agricoles. Néanmoins, ils seraient sans grands effets si les facteurs de soins culturaux (différentes étapes et techniques d’entretiens des cultures : taille, greffage, engraissement, régénération des vergers,…) et les facteurs sanitaires des semences, plants et arbres- desquelles dépendent la qualité et le rendement des produits- ne sont pas pris en charge de façon globale. Dans le processus de production agricole, ce sont les maillons d’une chaîne, aussi importants les uns que les autres, et solidaires entre eux.
L’on sait pertinemment que si l’utilisation des engrais a subi d’importants aléas au cours de dernières années- aléas liés à l’augmentation des prix du produit et à certaines restrictions dictées par l’aspect sécuritaire-, les autres intrants agricoles, censés contribuer à l’augmentation des rendements et à la protection de la qualité des produits, n’ont pas eu, non plus, un brillant destin, du moins tel que le réclame la conduite culturale moderne.
De grands programmes agricoles soutenus par des fonds publics- via des subventions directes aux agriculteurs ou par d’autres procédés d’incitation (crédits bonifiés ou sans intérêts,…)- ont été lancés au début des années 2 000. Depuis lors, une nouvelle configuration de l’activité agricole et de la production a commencé à se mettre progressivement en place. De nouveau territoires, naguère des friches ou des éternelles jachères, sont conquis dans le cadre de l’extension de la surface agricole utile (SAU) du pays. Des zones traditionnellement réservées au parcours, et qui ont atteint leurs limites biotiques en matière d’offre fourragères, sont sollicitées pour recevoir des plantations arboricoles, particulièrement l’olivier. C’est d’ailleurs à la faveur de la réussite des programmes de plantation oléicole de ces dernières années, y compris dans des régions pré- sahariennes et sahariennes (Laghouat, Biskra, El Oued), que le ministère de l’Agriculture et du Développement rural a pris l’initiative de lancer un nouveau programme de plantation d’olivier qui table sur un million d’hectares dont une partie, située sur les Hauts Plateaux, à la limite de l’Atlas saharien, prend le nom de « ceinture oléicole ».
Parallèlement aux investissements dans la production, d’autres axes de soutien sont censés suivre faute de quoi le processus serait compromis à un point quelconque de son évolution. Il en est ainsi de la vulgarisation agricole, de l’appui technique, des débouchés commerciaux de la production et de la prise en charge de la surplus de production (chaîne agroalimentaire).
Dans un environnement de plus en plus complexe, où les facteurs naturels- climat, sol, eau- se conjuguent avec les nouveaux éléments induits par l’économie moderne (mondialisation des échanges, importation de semences, de boutures, de plants,…), la qualité et les rendements des produits agricoles sont de plus en plus soumis à des aléa multiformes. Les ennemis potentiels des végétaux sont très nombreux. Ils vont d’une petite larve presque invisible jusqu’aux moyens ou gros animaux comme le porc-épic et le sanglier en passant par les chenilles, les champignons, le rat des champs et les criquets.
La fragilité de l’agriculture algérienne, latente et connue depuis longtemps, se révèle au grand jour lorsqu’on se penche sur la production et le commerce des intrants spécifiques à ce secteur vital de l’économie national.

Quid de l’accompagnement technique ?

Des produits de large consommation- constituant la ration de base des franges les plus larges de la population algérienne- deviennent d’accès difficile. Les exemples de la pomme de terre et du lait, dont les filières sont régulièrement exposées à des crises et tensions, sont assez éloquents pour illustrer un état de ‘’sous-développement’’ d’un secteur promis pourtant, depuis le début des années 2000, à des réformes supposées radicales.
L’on sait par exemple que la dépendance par rapport à l’étranger en matière de semences – supposées être la ‘’matière première’’ du processus de production- a coûté au pays maints désagréments allant d’une simple maladie cryptogamique frappant une partie du produit importé jusqu’au renchérissement inattendu des semences et des graines.
Indiscutablement, le processus de production agricole exige, outre les semences, l’outillage et le matériel mécanique, un ensemble d’intrants concourrant à l’entretien et à la bonification des cultures. Désherbants et autres pesticides, fertilisants et engrais font partie des charges ordinaires que les agriculteurs sont appelés à supporter directement ou par le l’intermédiaires de crédits bancaires.
S’agissant spécifiquement des nouveaux investissements réalisés sur des fonds publics par le moyen de programmes sectoriels ou des projets de développement rural- pilotés par les services des forêts, le Haut commissariat au développement de la steppe, la Générale des concessions ou d’autres organismes-, la question demeure entière de la manière d’accompagner et d’encadrer les nouveaux agriculteurs dans leurs activités quotidiennes. Ils sont nouveaux du fait que certains d’entre eux ont carrément changé de ‘’vocation’’ pour s’investir dans l’arboriculture, l’apiculture ou l’aviculture. Une grande partie d’entre eux ont toujours été de père en fils, des éleveurs d’ovins sur des pâturages fragiles, épuisés par la surcharge pastorale. Une autre catégorie d’agriculteurs n’ont pratiqué de ce métier que sa variante céréalière à très faible rendement (déficit de pluviométrie, absences de techniques modernes de conduite culturale), obtenant entre 8 et 10 quintaux à l’hectare. En investissant dans des activités que les techniciens et les pouvoirs publics ont présentées pour eux comme étant plus rentables- avec, bien entendu, le soutien de l’État-, ces exploitants ont fortement besoin d’un accompagnement technique et d’une formation qui soient à la hauteur des investissements réalisés (formation dans les entretiens des plantations arboricoles, [taille, traitement phytosanitaire], dans l’irrigation [goutte-à-goutte] et sur d’autres aspects jugés comme étant des facteurs de pérennisation de l’investissement et de relèvement du rendement et de la qualité des produits.

Amar Naït Messaoud
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