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La montagne kabyle : contraintes et défis

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En optant pour la wilaya de Tizi Ouzou (Bouzeguène) pour faire célébrer ce 11 Décembre, la Journée mondiale des zones de montagne, les pouvoirs publics comptent marquer l’importance d’une donnée naturelle, qui affecte la géomorphologie de la région sur l’ensemble de ses 67 communes. Cette donnée- appartenance à la zone de montagne- a été bien mise en relief par l’étude du CENEAP (Centre national des études en économie appliquée). Cette étude, commandée par le ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement dans le cadre de la loi n°04-03 du 23 juin 2004 relative à la “protection des zones de montagne dans le cadre du développement durable” et le décret exécutif n° 05-469 du 10 décembre 2005 fixant les études et les consultations préalables, a pour mission de procéder à l’identification et la classification des zones de montagne, opérations prévues dans le cadre de la loi sus-citée.
L’exposé des résultats du diagnostic, par le bureau d’études (CENEAP) a eu lieu le 4 novembre 2009 au siège de la wilaya de Tizi Ouzou devant un parterre composé des différents corps techniques de l’administration, d’élus et d’universitaires.

Par Amar Naït Messaoud:

Le diagnostic exhaustif au niveau des territoires ciblés- les 67 communes de la wilaya- constitue la base des critères physiques, sociaux et humains permettant de classer ces unités de gestion minimale que sont les communes. Cette classification est censée matérialiser le degré de difficulté de la gestion des territoires et des populations sur la zone de montagne.
La géographie de la Kabylie est principalement constituée de montagnes sur l’ensemble des wilayas où les villages kabyles sont situés (Béjaïa, Bouira, Tizi Ouzou, Boumerdès, Sétif, Bordj Bou-Arréridj). Les études sur les zones de montagne commandées par le ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement auprès du CENEAP épousent la configuration géomorphologique des massifs à étudier (Djurdjura, Bibans, Babors,…) indépendamment des limites administratives des wilayas.
Les données physiques du relief algérien établissent un taux de 3,66% de superficie du territoire constituant les zones de montagne, soit 8 millions d’hectares. Cependant, par rapport aux zones les plus habitées du pays, à savoir la bande allant de la côte aux portes des Hauts Plateaux, le système montagneux représente 60% du territoire. Il est habité par environ 12 millions de personnes, ce qui représente quelque 32% de la population totale du pays.
Ces espaces particuliers sont considérés parmi les espaces les plus problématiques en matière d’administration territoriale, d’investissement économique et de gestion des ressources.
En prélude aux études lancée depuis 2009, un Conseil national de la montagne a été crée en septembre 2006. Il a pour mission de promouvoir et d’aménager les différentes zones de montagne, de définir les activités spécifiques à cet espace et de coordonner l’action des divers acteurs y intervenant. Cette structure multisectorielle est aussi appelée à jouer un rôle prépondérant dans la sensibilisation à la notion d’espace montagneux et de définir les conditions d’octroi des subventions sur le Fonds de la montagne dans le cadre du développement durable.
Le cadre réglementaire permettant à tous les acteurs de la politique de la montagne d’agir en parfaites symbiose et synergie est le Règlement d’aménagement du territoire des massifs montagneux.
Le processus législatif relatif à la gestion des zones de montagne a commencé en novembre 2003 lorsque le ministre de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire avait présenté devant l’APN un avant-projet de loi sur la protection des zones de montagne. Le texte adopté par l’Assemblée constitue le soubassement philosophique et réglementaire du nouveau Conseil de la montagne. Il vise à compléter les textes portant sur l’aménagement du territoire et à étoffer la législation algérienne en matière de gestion des espaces ruraux.

Gestion approximative et ‘’saupoudrages’’

Les zones de montagne constituent des entités écologiques spécifiques sur le plan physique, biologique et humain. Il convient de signaler que l’intérêt des pouvoirs publics pour les zones de montagne remonte aux années quatre-vingt du siècle dernier, du moins pour ce qui est des sous-espaces agro-forestiers. En 1988, un établissement étatique fut crée à cet effet. Il s’agit de l’OAMV, l’Office d’Aménagement et de Mise en Valeur des Terres de Montagne, qui avait pour mission d’aménager ces espaces fragiles et de les mettre en valeur dans le respect de leurs spécificités naturelles. Cet établissement sera dissous quelques années plus tard. L’action de l’État en la matière sera réduite à des politiques par à-coups caractérisées plus par le ‘’saupoudrage’’ que par la cohérence et l’efficacité.
Même les parcs nationaux, dont les structures sont pourtant mises en place depuis plus de vingt ans, n’ont pas encore élaboré une véritable stratégie de la montagne. Leur action s’était confinée, jusque dans un passé récent, dans une espèce de ‘’tour d’ivoire’’ faisant privilégier la notion de biodiversité dans des zones généralement très peuplées. L’intégration des populations riveraines au développement harmonieux de ces espaces particuliers est une idée récente imposée par la nécessité d’un développement durable.
Il y a lieu de savoir que certaines wilayas du Nord d’Algérie ont plus de 60% de leur territoire composé de montagnes. Tizi Ouzou, Béjaïa, Skikda, Jijel sont parmi les régions les plus montagneuses d’Algérie avec une pression démographique des plus fortes (densité allant jusqu’à 500 habitants au km2).
Le constat irrécusable est maintenant établi que les traditionnels programmes de développement (PSD, PCD, fonds spécifiques) managés par les directions de wilaya, les communes ou d’autres acteurs locaux font souvent face à certains écueils particuliers au cours de leur phase de réalisation, et, ce, en raison de la non prise en compte de certaines spécificité de terrain. L’exemple des difficultés spécifiques rencontrées par des dizaines d’entreprises dans certains reliefs accidentés du Nord d’Algérie, particulièrement en Kabylie, est censé édifier les pouvoirs publics sur la planification relative à l’inscription des programmes de développement (construction d’immeubles, grandes infrastructures de bases : routes, ponts, adductions d’eau, canalisations de gaz ; installation des équipements publics : poteaux électriques, choix d’assiettes de terrain pour écoles ou autres établissements publics). La contrainte du terrain se présente dans ces cas de figure sous le double problème : la topographie et le foncier. Le premier écueil cité se trouve démultiplié par la concentration démographique, laquelle met dans l’obligation les agences d’exécutions à suivre un tracé peu commode qui épargnerait les habitations. En outre, et c’est là la question la plus épineuse soulevée par toutes les entreprises de réalisation, le coût d’inscription des opérations se trouve généralement en deçà des coûts réels générés par la nature hostile du terrain. À ce niveau, le problème soulevé prend une autre dimension, celle de la manière dont sont conçus et inscrits ces projets. On fait ici clairement allusion au mode centralisé de la gestion de l’économie nationale. Même si depuis trois ans, les Directions de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (DPAT) sont devenues le réceptacle des inscriptions des projets, il semble que l’ancien réflexe soit toujours de mise. Et pourtant le simple bon sens voudrait qu’une piste à ouvrir ou à aménager dans la plaine de Sétif n’ait pas la même enveloppe budgétaire que celle à réaliser à Aït Zikki ou Ighil Ali. Le rendement des engins, la multiplication des virages, la nature du sol, l’ampleur des ouvrages d’art,…etc. influent obligatoirement sur le coût de réalisation. Ce qui est valable pour les voies d’accès l’est encore davantage pour les constructions. S’il se trouve que le coût du mètre carré à bâtir à Draâ Ben Khedda est donné le même sur les sommet de Lakhdaria, c’est qu’inévitablement il y a maldonne suite à une routine de calculs basés sur des schémas uniformes voulus par une centralisation hypertrophiée du pays. Tous les visiteurs des zones de montagne où ce genre de travaux sont effectués peuvent en attester : les sommes englouties dans les terrassements et les murs de soutènement peuvent valoir parfois le tiers, sinon plus, du montant total de la construction.

À quant la mise à niveau des outils législatifs ?

À ces écueils connus dans d’autres pays du monde (Grèce, Italie, Liban,…) se greffent les contraintes du foncier. L’histoire sociologique du monde rural algérien nous apprend que, au moins depuis l’occupation turque, l’État ne possède que d’infimes poches de terres sur les reliefs. La majorité des terres sur lesquelles sont conçus les projets de développement restent dominées par la propriété privée souvent sans titres. Il s’ensuit que les projets publics sont tributaires de l’achat des parcelles sur lesquelles ils doivent être édifiés. Ce qui va encore hausser le coût de ces réalisations. Si la politique du développement du pays est orientée au cours de ces dernières années vers la stabilisation des populations rurales et vers une stratégie de l’endiguement de l’exode vers les villes, elle doit en tirer toutes les conséquences pour payer le prix qu’il faut. Avec les gros budgets alloués aux wilayas, le problème ne réside plus dans les ressources financières. Ce sont plutôt les procédures de classification des régions du territoire national selon les coûts réels des projets qui posent problème. À cette impasse, il n’y a pas trente-six mille solutions ; seule une décentralisation de la décision qui impliquerait les autorités locales et les élus au niveau le plus bas de la pyramide de l’État (communes), auxquels seraient associés les comités de villages et les associations, pourrait réduire ces incohérences de gestion-qui signifient une mauvaise redistribution des richesses nationales- vécues par les populations montagnardes comme une injustice flagrante. Les pouvoirs publics devraient mettre les ‘’chaussures de montagne’’ pour se projeter sur le terrain des réalités profondes du pays. Le ministre de l’Intérieur a promis, depuis plusieurs années maintenant, des réformes dans le Codes communal et de wilaya allant dans le sens de plus de décentralisation. Cependant, le projet de Code communal nouveau, tel qu’il a été adopté en octobre 2010 en Conseil des ministres, n’augure pas d’une libération de l’action des élus et d’un renforcement de la décentralisation. Le wali et le chef de daïra demeureront apparemment les maîtres du jeu institutionnel.
Pourtant, les nouveaux projets de code communal, de code de la wilaya et de la nouvelle division administrative du pays ont été vus et attendus par les populations et les acteurs de la société civile comme une précieuse occasion que le gouvernement ne devrait pas rater pour aller vers une franche décentralisation qui sortira notre pays du jacobinisme castrateur des années de plomb et participera à l’émancipation citoyenne de notre peuple.
Lors des forums organisés La Dépêche de Kabylie de 2004 à 2006 avec des acteurs économiques et des responsables de la région de Kabylie, il a été démontré que d’immenses gisements économiques créateurs d’emplois, y compris dans certains secteur de pointe, pouvaient suppléer à la pauvreté du sol et endiguer la fuite des capitaux et des cerveaux. La pêche, l’industrie légère, la pharmacie, l’agroalimentaire, l’agriculture de montagne, le tourisme, les services et d’autres créneaux pourront, avec l’intervention des pouvoirs publics-dans la réalisation des infrastructures et équipements indispensables (routes, électricité AEP, télécommunications,…)- asseoir une dynamique de développement à même d’insuffler espoir à la jeunesse et d’imprimer un minimum d’harmonie dans les structures de la société.
C’est cette relation dialectique-joignant entre identité et citoyenneté d’une part, et développement social et économique décentralisé d’autre part-, qui conditionnera la marche générale du développement de la Kabylie et la promotion des valeurs humaines tendues vers une harmonieuse intégration nationale.

L’ère du Renouveau rural

Le diagnostic établi depuis le début des années 2 000 pour les zones rurales, et singulièrement pour les celles situées dans les massifs montagneux, a fait ressortir des problématiques interconnectées dans un écheveau qu’il est difficile de dénouer et dont il est délicat de tirer une quelconque hiérarchisation. Exode rural, manque d’infrastructure de desserte, déscolarisation, chômage frappant les jeunes, déficit en disponibilité de l’eau, poches de pauvreté et de sous-alimentation, habitat précaire et d’autres situations qui, combinées, peuvent prendre le nom de sous-développement dans un pays pétrolier supposé en voie de développement.
Outre le soutien apporté à l’agriculture professionnelle suivant des filières constituées (céréales, lait, maraîchages, légumes secs, production animale,…), les espaces ruraux situés dans les zones de montagne ou dans la steppe font ainsi l’objet d’une nouvelle attention des pouvoirs publics. C’est l’axe dénommé ‘’Renouveau rural’’ mis en œuvre à partir de 2008. Les contrats de performance liant les conservateurs des forêts- instance d’exécution du Renouveau rural-au ministère de l’Agriculture et du développement rural ont été signée en janvier 2009.
Les espace ruraux réclament une politique spécifique par rapport à l’agriculture professionnelle développée dans les plaines du fait qu’ils sont fragilisés par plusieurs facteurs auxquels échappe l’agriculture professionnelle : enclavement, morcellement de la propriété terrains généralement accidentés, érosion des sols, absence de titres de propriété non accès au crédit bancaire, déficit en infrastructures et équipement publics (écoles, centres de santé et de loisirs, électricité ouvrages hydrauliques,..etc). En outre, ces zones ont gravement souffert de la période d’insécurité entre 1993 et 2002, ce qui a entraîné un exode forcé de plusieurs centaines de milliers d’habitants vers les villes après avoir bradé leurs biens.
Le programme de Renouveau rural s’articule autour des PPDRI (projets de proximité de développement rural intégré) pilotés par les conservations des forêts et faisant intervenir tous les secteurs d’activité (travaux publics, agriculture, hydraulique, artisanat, forêts, santé éducation, …).
Les axes thématiques des PPDRI sont connus sous le nom de ‘’thèmes fédérateurs’’ et se répartissent en grands groupes d’activités : amélioration des conditions de vie des ruraux (réhabilitation de villages et ksours), diversification des activités économiques en milieu rural (amélioration des revenus), protection et valorisation des ressources naturelles, protection et valorisation du patrimoine rural matériel et immatériel.
Pour mener un programme aussi ambitieux, des actions relevant de plusieurs secteurs d’activité ont été programmées pour améliorer le niveau de vie de ces populations et atténuer, un tant soit peu, le phénomène du chômage qui a pris des proportions inquiétantes dans ces contrées.
Agriculture, élevage, mobilisation des ressources hydriques, ouverture et aménagement de pistes agricoles, aviculture, apiculture, aide aux activités artisanales, salles de soins, AEP, assainissement, habitat rural…telles sont quelques unes des principales actions initiées par les directions des différents secteurs des wilayas en concertation étroite avec les autorités locales (APC, daïra) et les populations représentées par des animateurs élus au sein des communautés rurales.
Faisant jonction avec les premiers projets de développement rural initiés depuis 2002, les PPDRI mobilisent en effet une multitude fonds et puisent dans la politique sectorielle de chaque département ministériel pour asseoir une logique de développement intégré et harmonieux dédié aux espace de l’arrière-pays rural.
Au cours de l’année 2009, 1 518 projets de ce genre ont été lancés au niveau de 944 communes. Ces projets ont touché une population globale d’un million de personnes. Comme mesure d’accompagnement permettant de stabiliser les foyers ruraux autour des investissements publics qui leurs sont destinés, près de 3 000 unités d’habitat rural ont été construites au cours de la même année.
Outre les activités artisanales, agricoles, de désenclavement et de développement local (AEP, assainissement, salles de soins, électrification,…), le ministère de l’Agriculture et de développement rural a mobilisé en 2009, une enveloppe financière spéciale portant sur l’acquisition de 10 000 unités d’élevage au profit de 5 823 ménages ruraux.

Pour une politique au service de la société

Terre au relief majoritairement montagneux avec de rares vallées fertiles, la Kabylie abrite une population nombreuse dont la densité sans commune mesure avec les potentialités physiques de son sol, est la plus forte du territoire national. Contrée de travail et de labeur, c’est un pays austère où tout se gagne par la seule sueur dégoulinant du front. Le travail y est élevé au rang de chose sacrée ; un véritable sacerdoce. La valeur et la qualité d’homme s’acquièrent principalement par le dévouement au travail.
Dans les moments les plus durs de l’histoire de la région-guerres, épidémies, sécheresse-ses hommes et ses femmes ont redoublé d’ingéniosité et de doigté pour tirer le maximum de nourriture, d’eau et de matériaux de ces pitons granitiques ingrats. « Choisir de vivre là c’est opter pour la difficulté pas une difficulté passagère, non, celle de tous les jours, depuis celui où vous ouvrez les yeux sur un monde hostile, aux horizons vite atteints, jusqu’à celui où vous les fermez pour la dernière fois. Il y a un pari d’héroïsme, de folie, ou de poésie doucement vaine à choisir cette vie. La montagne où je suis né est d’une splendide nudité. Elle est démunie de tout : une terre chétive, des pâtures mesurées, pas de voie de grands passages pour les denrées, pour les idées. Dans la montagne où je suis né il ne pousse que des hommes ; et les hommes, dès qu’ils sont en âge de se rendre compte, savent que s’ils attendent qu’une nature revêche les nourrisse, ils auront faim ; ils auront faim s’ils ne suppléent pas à l’indigence des ressources par la fertilité de l’esprit ; la montagne chez nous accule les homme à l’invention. Ils en sortent par milliers chaque année, ils vont partout dans le monde chercher un pain dur et vraiment quotidien, pour eux-mêmes et pour ceux (surtout pour celles) qu’ils ont laissés dans la montagne, près du foyer, à veiller sur la misère ancestrale ; vestales démunies mais fidèles. Quand la force de leurs bras décline, ils reviennent, ils quittent les pays opulents, ceux de la terre fertile et de la vie douce, pour revenir sur les crêtes altières dont les images ont taraudé leur cœur sevré toute la vie », écrivait Mouloud Mammeri.
Par cette ultime solution commandant une stratégie de survie, ses enfants ont investi d’autres régions du pays- dans les plaines et plateaux plantureux du Tell et de la steppe-pour gagner leur vie en vendant leur force de travail, en s’établissant artisans ou en exploitant un commerce. Ce mouvement migratoire connaîtra son apogée après la défaite de l’insurrection de 1871 qui a accéléré le processus d’expropriation des Algériens de leurs terres en application des lois du Senatus Consult de 1863 et a rendu possible la ‘’pacification’’ du haut pays kabyle. Alors, les Kabyles se rendirent dans les coins les plus reculés d’Algérie et franchirent la Méditerranée par contingents au début du 20e siècle, presque simultanément avec le déclenchement du premier conflit mondial auquel ils prirent part en tant que conscrits du contingent ou mobilisés de force.
Sur les terres d’Europe- chantier, usine, ferme, houillère, rail-, les Kabyles auront le loisir de faire montre de leur sérieux, de leur amour du travail et de leur esprit industrieux. L’éclatement des structures traditionnelles de la société entraîné par de nouvelles données induites par le colonialisme, le démembrement de la propriété les nouveaux horizons ouverts par le système du salariat en Algérie ou dans la Métropole ainsi qu’une démographie toujours croissante dépassant de loin les possibilités réelles de la région, tous ces phénomènes ont conduit à l’abandon progressif du travail de la terre et des métiers artisanaux. Les travailleurs kabyles sont alors entrés dans la nouvelle logique économique imposée par la marche triomphante du capitalisme mondial. De paysan attaché à sa terre et vivant selon la seule logique du bon sens qu’il en tire, la Kabyle glisse imperceptiblement vers le statut de prolétaire, de plébéien et, lors de l’extrême sévérité du marché de l’emploi, il plonge dans le statut de lumpenprolétariat. Cette nouvelle réalité sociale et économique, qui a pris avec l’indépendance du pays, une allure considérable, sera intériorisée et socialisée jusqu’à devenir une donnée naturelle.
Aux bienfaits induits par le salariat vont rapidement se greffer les revers de la médaille : la rupture presque consommée avec l’ancien mode de vie (agriculture et artisanat) et la soumission aux aléas de l’emploi moderne. L’aléa le plus visible et le plus dommageable sur le plan psychologique et sur le plan de la cohésion sociale est le phénomène du chômage qui pèse de plus en plus sur la frange juvénile de la société. La destruction du peu de tissu industriel public implanté dans la région n’a pas pu encore être compensé par l’investissement privé qui s’est matérialisé ces dernières années par l’installation de petites unités industrielles, particulièrement dans le secteur de l’agroalimentaire. Une véritable plaie sociale s’ouvre alors, jetant dans la marginalité et le désœuvrement des milliers de jeunes que même l’accomplissement du service national ne délivre pas des serres du chômage. Les incidences sur la vie en société ne se sont pas fait attendre : banditisme, violence, agressions, cambriolage, suicide, phénomène ‘’harraga’’, trafic de drogue, constituent la triste symptomatologie du malaise social. A cela s’ajoute le regard peu amène des camarades nourris artificiellement à la rente paternelle de l’euro. Les chemins vers le désespoir et l’autodestruction sont alors grand ouverts. Les événements du Printemps noir et les troubles chroniques qu’ils ont charriés pendant presque deux ans ont quelque peu obscurci davantage les horizons sur le plan social en dissuadant les éventuels investissement créateurs d’emplois dans la région. Cette situation a été aggravée depuis les deux dernières années par l’émergence d’un cap sécuritaire inédit. En effet, l’insécurité qui pèse sur les détenteurs de capitaux (commerçants, entrepreneurs) par le truchement des opérations de kidnapping (61 enlèvements déjà comptabilisés) risque de mettre un bémol à l’ensemble des activités économiques dans la région, à commencer par les programmes d’investissements.

Amar Naït Messaoud
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