Accueil Escale Souvenirs de séjours dans des maisons forestières / Notre maison est un...

Souvenirs de séjours dans des maisons forestières / Notre maison est un royaume !

2184

Les massifs forestiers algériens ont, juste après leur délimitation par l’administration coloniale française, été dotés d’infrastructures de séjour pour les agents et les gardes champêtres pour l’accomplissement de leurs missions de protection et de gestion des cantons forestiers qui étaient à leur charge.
Ces maisons forestières sont disséminées à travers l’ensemble des massifs du Tell et des Hauts Plateaux, de Tlemcen jusqu’à Tébessa. Généralement, elles sont situées à l’intérieur de clairières, en plein milieu de la forêt. Certaines d’entre elles sont construites à la lisière des massifs, sur la route principale ou sur une piste à la manière des maisons cantonnières appartenant aux services des Travaux Publics.

Les gardes champêtres y vivaient en famille avec toutes les commodités qui étaient rattachées à leurs missions : monture (cheval ou mulet), harnachement et autres accessoires d’étable, arme de dissuasion, carnets et imprimés de constatations de délit forestiers. Comme ils disposaient aussi de l’essentiel des moyens de vie sur site : un lopin de terre pour une exploitation agricole, une source d’eau aménagée et une autorisation de couper le bois pour un usage domestique (chauffe et cuisine).
Cette forme d’organisation forestière qui fait du garde champêtre le pivot de la politique publique de gestion et de police forestière a été mise en place avec la promulgation des lois du Senatus-Consult à partir de 1864 qui a dépossédé les Algériens des meilleures terres agricoles et forestières. Les massifs de bois les plus intéressants sur le plan des potentialités de production (bois et sous-produits) ont été placés sous l’autorité de l’État ; ce sont des forêts domaniales et elles représentent, jusqu’à ce jour, la majorité des forêts algériennes.
La maison forestière est le dernier chaînon d’une organisation qui commence au niveau de la Conservation départementale. Elle permet de fixer son locataire sur les terres qu’il est censé défendre contre les délits de coupe, le pâturage illicite et les incendies. Cette stabilité lui permet aussi d’être au service des riverains à qui il délivre des quotas de bois chaque hiver, des titres de concession de parcelles de terres et chez qui il recrute des ouvriers pour les chantiers d’exploitation ou de réalisations d’infrastructures.
Cette organisation qui a fait ses preuves pendant l’ère coloniale a été maintenue au lendemain de l’indépendance. Ella a, bien sûr, été améliorée selon les progrès techniques introduits dans le pays. Les agents de l’État ont bénéficié de véhicules tout terrain, ce qui a provoqué la disparition graduelle des montures. Leurs enfants étaient scolarisés à la faveur de l’installation des écoles dans les zones rurales les plus reculées. Les maisons forestières étaient, pour la plupart, équipées de communication radio ou de téléphone et d’électricité.
Ce schéma d’organisation et de fonctionnement est, depuis le milieu des années 1990, quelque peu malmené par les événements qu’a vécus le pays et particulièrement ses zones rurales enclavées dans les massifs forestiers. Beaucoup de maisons forestières ont été désertées très tôt par leurs occupants au même titre que les hameaux abandonnés par les populations riveraines de la forêt. Livrées à elles-mêmes, ces maisons ont souvent subi la patine du temps et des dégradations suite à des actes de vandalisme.

Le havre de Tala Gassi

C’est dans la féerie de Yakourène, au pied du mont Tamgout (1278 m d’altitude), que se niche la maison forestière de Tala Gassi. En partant de Azazga vers Yakourène, la route nationale n°12 laisse sur sa gauche une route départementale (CW 15). Nous sommes à quelques encablures de la ville de Yakourène. La descente du nouveau chemin nous donne à voir le panorama de la forêt des Ath Ghobri dans laquelle s’incrustent des villages et des hameaux. Ici, comme dans la majorité des massifs de Kabylie et des Babors, la densité démographique à l’intérieur de la forêt est très importante.
Le village d’Aït Aïssi, situé au-dessous du niveau de la route, domine le vallon d’Assif El Hammam. Au-delà de la limite des peuplements de chêne liège, c’est généralement l’olivier qui domine les parcelles situées à la périphérie des agglomérations. Après quelques kilomètres de marche au pied du mont Tamgout, nous nous retrouvons dans le village Tifrit n’Ath Lhadj, une petite agglomération aux maisons plus ou moins étalées dans l’espace. La route continue ses sinuosités dans les collines d’Alma Guechtoume et descend doucement sur les airs de la grande bleue jusqu’à la ville d’Azeffoune.
En bas de Tifrit n’Ath Lhadj, un chemin tortueux dévale jusqu’au coin d’un bosquet de chêne liège assez dense. Le lieu, fortement ombragé et sentant l’humidité inspire d’emblée méditation et retraite monacale. Il n’y a de bruit que le froufrou envoyé par le feuillage des arbres et le sifflement imperceptible de la brise qui passe au travers des branches et des denses ramures.
C’est au milieu de ce magnifique et rare décor que se dresse la maison forestière de Tala Gassi. C’est un vieil édifice dont l’architecture et la typologie répondent aux besoins de la mission dont sont chargés les gardes-champêtres. Y ayant séjourné pendant quelques semaines dans le cadre d’une étude de l’aménagement de la forêt des Ath Ghobri, nous en gardon un souvenir indélébile. L’équipe de travail comportait des techniciens et des ingénieurs algériens en plus d’un ingénieur bulgare exerçant dans le cadre de la coopération. M. Tchomakov, c’est son nom, se sentait véritablement dans son élément. Aucun sentiment de dépaysement ne se devinait dans son comportement ou son langage. Au contraire, il s’est complètement fondu dans l’équipe au point de partager avec elle la corvée de la cuisine et l’abattage des grumes de bois nécessaire au chauffage. Les cheminées de la maison ne cessaient de dévorer dans leurs âtres bûches après bûches. En ce mois de janvier de l’année 1989, la neige recouvrait tous les versants de Tamgout. Même si la couche de la poudreuse au niveau de Tifrit n’Ath Lhadj ne dépassait pas les quinze centimètres, le froid qui s’en dégageait était fort aigu et s’attaquait directement aux os.
Lorsque la situation exigeait que l’on abattît une grande quantité de bois, c’est sur Yahia, un technicien longiligne et de forte corpulence, que compte toute la maisonnée. Avec une cognée bien affûtée, il met en bris, en quelques minutes, de gros billons d’aspect très dur bien qu’ils fussent souvent vermoulus.
Au retour d’une tournée de travail éreintant- mais, ô combien exaltant !-sur terrain, chacun se met à sa tâche favorite : le cuistot rejoint son coin, le bûcheron soulève sa cognée et celui qui devait mettre au propre les notes et les schémas réalisés sur terrain se met sur sa table de travail en attendant l’heure de préparation du déjeuner. Notre déjeuner se situait entre quinze heures et seize heures, ce qui renvoyait le dîner vers les vingt-deux heures.
Les après-midi passés à l’hôtel Tamgout délassaient immanquablement les membres de l’équipe. Tchomakov, fervent partisan de la marche à pied, n’hésitait pas à nous proposer de rallier Tala Gassi à partir de Yakourène par ce ‘’précieux moyen de locomotion’’, comme il aimait à le dénommer.
Les soirées d’hiver sont faites de jeux, de bonne humeur autour d’une tasse de thé et de travail parfois, puisque, quoi qu’on fasse, les données brutes du terrains ont toujours besoin d’être complétées, précisées et mises au propre. Tout cela se déroulait face au foyer de la cheminée crachant ses étincelles. Thomakov prend toujours le soin de préparer une grosse grume qu’il soustrait à la pluie ou à la neige de l’extérieur. Il l’introduit dans le hall de la maison pour qu’elle sèche dans l’ambiance chauffée de la maison. Le lendemain, un volontaire la découpera en bûches. Les nuits hivernales de Tala Gassi étaient faites de silence, de douce brise et de légère fumée dégagée par les cheminées. Les aboiements des meutes de chiens rodant à Tifrit parvenaient avec une frêle tonalité jusqu’à nous. Dans la profonde obscurité de ce sanctuaire, restait la voix chaude d’Aït Menguellet qu’un poste-cassette diffusait faiblement dans un recoin de la maison au chevet d’un lit, tout prêt de l’âtre.

La sainte onction de Tilioua

Ce n’est pas un hasard si les personnages rencontrés à Tala Gassi fassent leur réapparition à Tilioua, un lieu fabuleux de la région d’Ath Laqsar, dans la wilaya de Bouira. C’est une aventure collective qui continue avec le Bulgare Tchomakov et les amis Achour, Boubekeur, Mourad, Mohand et Kamal.
Nous sommes à l’extrémité occidentale des Bibans de la Kabylie. Tilioua est une bourgade de la commune d’Ath Laqsar située à 4 Km au sud du chef-lieu de commune autrefois appelé Z’riba. Depuis l’embranchement de la RN5 qui donne sur le chemin de wilaya n°24, la montée vous fait découvrir les plateaux des Ath Laqsar couverts par les oliveraies et les figuiers. A gauche, se dresse l’un des plus beaux spectacles que la nature ait installés sur ces latitudes : il s’agit des deux pitons montagneux dominant la ville de Bechloul sur son flanc sud. On les appelle ‘’les Deux cornes de M’lawa’’. Ces deux pitons tracent le galbe de deux mamelles herbues et boisées. Leur origine, selon une version généralement admise, serait volcanique. Ils s’élèvent, l’un à 845 m et l’autre à 898 m d’altitude.
Après avoir traversé Z’riba et le petit quartier de Wattouf, la route chemine directement sur le carrefour des Ath Rached. A environ deux kilomètres plus haut, au milieu d’un virage assez prononcé apparaît une coquette et imposante bâtisse précédée par une entrée sous forme de cour.
La maison forestière de Tilioua est bâtie sur le versant d’Ighzer S’fassif et son accès donne directement sur la route goudronnée (CW 24). Lorsque nous l’abordâmes pour la première fois, en 1989, elle nous inspira tout de suite une sorte de mystère que nous n’arrivions pas à nous expliquer. Abdallah, un garde-chasse qui gardait également cette maison pour le compte du service des forêts, nous expliquera plus tard que notre sentiment était fondé puisque, d’après lui et d’après les témoignages qu’il a obtenus, cette maison serait tout simplement hantée. Après y avoir séjourné plusieurs mois, Abdallah me demanda si je n’avais pas remarqué de nuit, quelque chose d’anormal ou de bizarre dans cette bâtisse. ‘’Rien, monsieur Abdallah, à part un sommeil plus profond que d’habitude et que même la meute de chien n’a pas pu déranger’’, lui dis-je. Le mois d’avril fut pluvieux et coïncida avec le jeûne de Ramadhan. Les cheminées avalaient goulûment les billons de pin d’Alep pour faire régner un peu de chaleur dans les chambres. L’arôme de résine inondait l’air et, le soir venu, les subtiles émanations de la fumée envoyaient dans les bras de Morphée la maisonnée plus tôt que prévu.
Au coin d’une cour assez vaste, quelques marches d’escalier descendent dans une cave de quelques mètres carrés. Sur le mur principal de la cave sont puissamment accrochés des pitons en fer. C’est une série rectiligne d’une dizaine d’unités. Ils ont servi à accrocher les mains de citoyens ou moudjahidine destinés à la torture pendant la guerre de Libération nationale.
Oui, cet édifice a servi de lieu de torture, et beaucoup de ceux qui avaient emprunté ses escaliers n’en étaient pas revenus. C’est pourquoi ceux qui sont au fait de cet événement sont ‘’convaincus’’ que la maison est hantée par les âmes des torturés à mort. ‘’Normalement cette maison doit être déclarée musée du fait que, outre la guerre de Libération, elle a eu à recevoir le colonel Mohand Oulhadj pendant la constitution des maquis du FFS en 1963.
Un vieil homme nous rappelle cet épisode avec d’amertume et de rage.  » Le village de H’lassa, situé sur les hauteurs de Tilioua, a payé le prix fort dans cette aventure, raconte-t-il. Dans cette région, ce sont des dizaines de personnes qui sont tués par l’armée en raison de leur appartenance au parti d’Aït Ahmed. On a vécu l’horreur et on a été humilié. Un maquisard du FFS, après avoir été tué fut complètement déshabillé ‘’comme au jour de sa naissance’’ ; sa dépouille fut exposée dans la rue, devant l’actuelle mairie d’Ath Laqsar. C’est un passant, armé de courage et du sens de la dignité qui a ‘’osé’ le recouvrir de son burnous pour mettre fin à ce spectacle indécent ; les habitants en sont profondément marqués « . Les portes et les fenêtres sont blindées par leur renforcement avec des battants en fer d’une épaisseur d’environ un centimètre. Ces battants inattaquables sont dotés d’un trou d’où peut sortir juste le canon d’un fusil.
Le trou se ferme par une languette en fer posée sur la partie supérieure sous forme de pendule oscillant.
Bâtie au milieu d’une gigantesque pinède, la maison forestière ressemble à une merveilleuse citadelle où se trouvent réunis le sens de l’esthétique, la vision stratégique et le souci professionnel. C’est aussi un lieu touristique situé à moins d’une dizaine de kilomètres de la station thermale de Hammam Ksenna. Cependant, la situation sécuritaire qui y avait régné au milieu des années 90 a mis cette merveilleuse infrastructure en ruines.

A l’ombre de Goutaya

Au début des événements qui allaient ébranler l’Algérie jusque dans ses fondements, nous nous trouvions dans les vastes espaces des Hauts Plateaux du Centre, exactement dans la wilaya de Djelfa. Avec nos équipes de techniciens forestiers, nous pénétrons dans le grand massif de Senalba, une pinède de 65.000 hectares s’étendant du chef-lieu de wilaya jusqu’à Charef, une commune située sur la route d’Aflou (wilaya de Laghouat).
La route départementale n°164 s’enfonce rapidement dans la pinède périurbaine au pied de la crête de Kef Haouas. Dans un grand virage ponctué par le pont de Aïn Hadjia, une plaque indique la direction de la station thermale de Charef, un hammam très fréquenté pour ses vertus thérapeutiques. Les visiteurs viennent de Tiaret, Ksar Chellala et Laghouat.
A six kilomètres de la station thermale, nous découvrons la ville de Charef érigée exactement à la lisière du massif forestier. De là part une piste ouverte dans une terre rubéfiée jusqu’à un enclos de magnifique abord qui se présente au visiteur par ses façades arrière construites en pierres taillées. C’est la maison forestière de Goutaya enserrée entre de vieux arbres de pin d’Alep dont le diamètre dépasse souvent un mètre.
Au vu de la réputation d’hostilité de la nature que traînent les Hauts Plateaux, il est bien difficile de croire que nous sommes dans un coin de la wilaya de Djelfa. Verdure, fraîcheur, ombre, tout le décor sentait la féerie et la quiétude. La forêt de Senalba est l’une des rares forêts d’Algérie à être épargnée par les incendies ravageurs et cela est principalement dû à l’absence de sous-bois (broussailles et buissons).
Un silence religieux règne sur Goutaya. Un de nos collègues, très inspiré par la solennité des lieux, se mettait à l’ombre d’un gigantesque pin sur un tabouret de fortune fabriqué avec du bois, pour s’adonner à son hobby : la sculpture de menus objets avec un couteau d’ébéniste.
Un autre passa ses heures creuses à lire, près d’une source fraîche et limpide, les 500 pages de ‘’Cent ans de solitude’’ de Gabriel Garcia Marquez.
Ayant eu vent qu’une équipe de techniciens et ingénieurs a élu domicile à Goutaya, les populations des hameaux enclavés à l’intérieur de la forêt nous sollicitaient à qui mieux mieux pour nous inviter à déjeuner chez elles. Notre premier déplacement a valu à notre hôte un mouton. La bête fut rôtie entière sur les braises, comme un poulet sur un tournebroche. C’est la moindre des hospitalités au pays des Ouled Naïl, nous dit-on.
Retirés sur la crête de Senalba (1593 m d’altitude) qui surplombe Goutaya, Charef et Ben Yacoub, nous admirons au nord une vaste étendue dans laquelle se mire une belle portion de ciel bleu : c’est le fameux lac de Zahrez Gharbi enserré entre Hassi Bahbah, Zaâfrane et Z’malet Emir Abdelkader. Toutes les eaux se déversant de la crête de Senalba atterrissent dans cette vaste dépression et aucun débouché naturel d’écoulement ne leur est offert.
Dans la fournaise de l’été et les légendaires vents de sable de la steppe, dans la froidure de l’hiver glacial de Djelfa et d’Aflou, la maison forestière de Goutaya constitue un refuge idéal, mieux encore, un lieu de méditation et d’introspection pour les âmes angoissées ou fatiguées par les brouhahas d’une modernité approximative, mais ô combien tapageuse !

Amar Naït Messaoud
[email protected]