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Un triptyque fondateur : histoire, mémoire et identité

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Djanet et Tamanrasset constituent le point de ralliement du peu de touristes étrangers qui ont l’Algérie comme pays de destination. Il faut dire que, malgré quelques incertitudes qui grèvent le climat sécuritaire dans la région du Sahara, l’afflux n’a que peu été affecté. Bien sûr que les potentialités touristiques dépassent de loin le niveau actuel des activités.
La ligne géographique reliant Djanet à Tamanrasset constitue le début d’un territoire géomorphologique particulier. Des rochers imposants formant les monts de l’Ahaggar et du Tassili sur une longueur dépassant les 400 kilomètres.
Au-delà de l’aspect purement touristique, ces monts devraient être vus comme le foyer d’une civilisation dans laquelle plongent leurs racines l’homme et la mémoire algériens. En effet, c’est à plus de 2 000 km d’Alger que se trouve la matrice culturelle et historique de ce qui deviendra plus tard l’Algérie. C’est le plus vaste espace du monde classé en parc avec une superficie de 117 000 km2.

Par Amar Naït Messaoud

La partie orientale, le Tassili a été aussi classé comme patrimoine mondial par l’UNESCO en 1982 et comme réserve de l’homme et de la biosphère en 1986. Ces deux entités orographiques et géomorphologiques constituent un territoire géant entouré par des océans de sable. C’est indubitablement un lieu de l’éternité de la solitude et de la méditation. La région du Hoggar -Tassili a inspiré des poètes, des romanciers et des peintres. Elle a surtout crée des vocations en matière de recherche historique et anthropologique dont certains en ont fait des sacerdoces. C’est incontestablement le cas de Henri Lhote dont la vie se confond presque avec le travail qu’il accompli sur ce qui témoigne de l’ancienne humanité ayant élu domicile dans le Sahara algérien.
Né en 1930, il effectua sa première expédition en 1936 avec une compagnie chamelière flanquée d’un guide local qui allait acquérir une renommée inégalée. Il s’agit de Jibril, guide vivant à Djanet et qui a passé toute sa vie au Sahara. Jibril mourut le 8 avril 1982 à l’âge de 81 ans.
Tous les chercheurs piqués du désir d’étudier plus profondément l’héritage de la civilisation humaine du Sahara reconnaissent en Henri Lhote un pionnier de l’archéologie et de l’anthropologie physique du Sahara. Avec les moyens rudimentaire du milieu du 20e siècle, où il n’y avait ni électricité ni climatisation, ni transport mécanisé il sillonnait les contrées les plus reculées, les anfractuosités les plus dissimulées et les pitons les moins accessibles de ces espaces qui, pour des profanes et béotiens, ne seraient que territoires hostiles et stériles.

Foyer de vie et de civilisation

Bien entendus, d’autres chercheurs, ayant ce statut ou se présentant sous un autre destin- comme Théodor Monod, René Lecrerc, le père Charles de Foucauld- ont un grand mérite dans l’exploration géographique, culturelle et ethnographique du Sahara algérien. Des chercheurs algériens ont, eux aussi, fourni de grands efforts dans la connaissance de la culture de nos ancêtres du Sahara : Mouloud Mammeri, Nadia Mecheri Saâda, Slimane Hachi et Malika Hachid sont parmi les noms qui ont brillé dans ce domaine. La dernière personne citée, Malika Hachid, a publié en 1998 un précieux ouvrage aux éditions Paris- Méditerranée sous le titre « Le Tassili des Ajjers, aux sources de l’Afrique, 50 siècles avant les pyramides ».
Le massif du Tassili des Ajjers commence autour de la ville de Djanet et prend une orientation nord-ouest jusqu’à Amguid. Il comprend la région de Bordj El Houès, Adrar Ouanane ( 1852 m d’altitude), Erg Thodaïne, Adrar Ahellakane. La massif du Hoggar, quant à lui, comprend l’Assekrem (ermitage du père de Foucauld), Teghenanet et la vallée de l’Oued Igharghar.
Henti Lhote écrit dans son ouvrage intitulé Le Hoggar, espace et temps : « Par ses diverses richesses en eau, en végétation, par son climat particulier, la montagne a toujours été un pôle d’attraction pour les populations. Au désert, où les basses plaines sont souvent envahies par le sable, où m’assèchement dispute à l’homme la moindre parcelle de vie, la montagne constitue un dernier refuge où l’existence est encore possible. Situé au cœur du Sahara, l’Ahaggar fait véritablement figure d’une île au milieu de l’océan et c’est pourquoi on y trouve aujourd’hui encore un petit groupement humain fort original qui, depuis plusieurs dizaines de siècles, a vécu là en vase presque clos, séparé par d’autres groupes humains, éloigné d’eux par des bandes désertiques atteignant par endroits 600 à 700 km. Le pays a façonné les gens. Ceux-ci, dont l’activité principale était l’élevage se sont adaptés à la montagne, se sont efforcés d’en tirer le meilleur parti (…).
Le pays de l’Ahaggar comprend le gros bloc montagneux qui se détache au centre des cartes, mais aussi ses abords étendus : au nord, jusqu’à la cuvette de Tidikelt et aux falaises du Tassili n’Ajjers, au sud jusqu’aux contreforts de l’Adrar des Iforas et de l’Aïr, toute cette région faisant pratiquement partie de la zone de nomadisation des Touaregs Kel Ahaggar ».
Après une description détaillée du réseau hydrographique et du relief saharien, Henri Lhote présent le milieu biotique (faune et flore).Grâce à son altitude, l’Ahaggar possède une flore variée, qui peut être considérée comme riche si on la compare à celle des régions avoisinantes. C’est de cette végétation que dépend en réalité la vie des Touaregs. La flore comprend deux catégories de plantes : les plantes persistantes et les plantes temporaires. Ces dernières, désignées sous le nom de acheb, ne poussent guère qu’après la pluie pouvant durer parfois une dizaine d’années. Toutes les espèces sont parfaitement adaptées et résistent à des périodes sans pluies. Ce sont des plantes appelées xériques qui développent des systèmes spécifiques de résistance à la sécheresse (stockage de l’eau dans une partie particulière de la plante, réduction de la surface foliaire pour atténuer l’évapotranspiration,…).
Lhote signale dans son livre : « qu’il tombe un peau d’eau, 20 à 30 mm suffisent, et tout l’Ahaggar reverdit. La plus grande curiosité botanique du Sahara est un conifère de la famille des cyprès, le cupressus dupréziana. Il poussait autrefois en Ahaggar. On en voit un fût caché dans l’Oued Enherhi, vers 1100 m d’altitude, qui, d’après les Touaregs, serait mort depuis plus d’un siècle ».
Lorsque le Sahara était humide, pendant le paléolithique et le néolithique, une série d’animaux, aujourd’hui inexistants, vivaient dans ces territoires : éléphant, buffle, girafe, poissons, hippopotame, rhinocéros, antilope, crocodile, tortue,…Sait-on que lors des guerres puniques, Hannibal s’était servi des éléphants du Sahara pour décimer les légions romaines ?
Nous avons été éblouis par un spectacle inouï dans une région plus septentrionale que le massif du Tassili. Il s’agit de Bordj Omar Driss (ex-Fort Flatters), dans la wilaya d’Illizi, où des ouvriers crépissent les murs extérieurs des bâtisses avec un matériaux original : un sable truffé de petits coquillages marins à hauteur d’au moins 40 %. On obtient un embellissement naturel des façades avec aspect rugueux, multicolore et, avouons-le, excentrique. Ce sont des centaines de millions de pièces de ce genre qui se sont mélangés aux sables de la région dans un temps où l’homme n’avait sans doute pas encore investi les lieux.
Outre les recherche en paléontologie qui ont démontré l’existence de cette curieuse faune, la meilleure preuve se trouve sans doute dans ces fresques murales que les ancêtres des Algériens d’aujourd’hui ont gravé sur les rocs du Sahara. C’est un florilège de tableaux rupestres qui parle de lui-même, qui témoigne des temps passés, immémoriaux, préhistoriques et protohistoriques. Les peintures reproduisent des animaux qui existaient à ces époques reculées, mais qui ont disparu de cette partie de l’Afrique du Nord hormis certaines espèces en nombre sujets fort limités. Il en est ainsi de certaines espèces de gazelles (g.dorcas neglecta, g. dorcas loptoceros, g. dama), de l’addax (a.nosomaculatus), de l’aryx, du mouflon et du daman. Les oiseaux rencontrés sont principalement l’autour, le busard, le faucon, l’épervier, la crécerelle, le percnoptère, le corbeau, le pigeon, la tourterelle. Lhote souligne encore la présence de quelques batraciens, reptiles (couleuvres et vipères), des insectes et même des poissons et des mollusques dans les mares et les petits lacs parsemant l’espace du Hoggar-Tassili.

Dessins et rochers témoins

Lors d’une expédition en janvier 1959, Henri Lhote aborda, avec ses amis et les travailleurs de la compagnie méhariste, l’Oued Illizi situé au sud de Fort-Polignac (actuelle ville d’Illizi), en plein orage qui s’abattit sur cette partie de l’extrême est du Tassili. Après l’Oued Illizi, l’équipe remonta l’Oued Djerrat une fois la décrue avancée. L’auteur raconte dans un autre ouvrage (intitulé Vers d’autres Tassilis-1976) quelques scènes de cette expédition : « Le rocher Ahanna, à l’ombre duquel nous avons installé notre salle à manger, est couvert de gravures, les plus érotiques que la préhistoire, en général, saharienne en particulier, ait jamais offertes à notre observation. C’est une ronde de personnages cornus, aux phallus énormes dirigés vers des sexes féminins largement ouverts dans lesquels ils sont sur le point de pénétrer, les moindres détails anatomiques étant mis en évidence. Bien curieuse scène priaque ! En connaîtrons-nous jamais le sens profond ? Ces images nous paraissent impudiques, mais quel rapport notre morale pourrait-elle bien avoir avec elles ? A Oued Djerrat, nombre de ces personnages phalliques sont coiffés d’une tête animale, ce qui laisserait supposer l’existence de croyances animistes. Si nous copions ces œuvres, c’est que du point de vue de la technique de la gravure, elles sont remarquables et puis parce qu’il importe de les faire connaître. Quant aux disciples de Freud, ils ne manqueront pas d’épiloguer sur le contenu psychanalytique de nos découvertes ».
Une multitude des ces figures sont grandeur nature, et parfois plus grandes encore. Ce qui, d’après les spécialistes, a dû requérir des efforts considérables surtout lorsqu’on imagine l’idée de respect des proportions et l’application particulière qu’exigent quelques parties du corps animal représenté (creux et reliefs). « Le contour soigné profondément incisé dans la roche, est obtenu par un trait large d’un centimètre environ, régulièrement poli (…) Jacques copie les gravures du rocher Ahanna, tandis que Michel et moi-même attaquons celles, plus petites et sur dalles, situées en amont de la deuxième palmeraie de Nofeg », raconte Lhote.
Des milliers de gravures, des centaines de milliers, sentant et témoignant l’authenticité et la réalité de la vie de l’époque jonchent les falaises, les échancrures des rocs, les anfractuosités des rochers et les toits de pierres. Ce sont des messages vivants que nous envoie, avec un intervalle de temps de dizaines de milliers d’années, une civilisation aujourd’hui disparue mais qui était au sommet de arts et de l’industrie de l’époque. On l’imagine bien. On ne peut s’adonner à l’art, particulièrement un art aussi achevé figuratif et débordant en même temps d’imagination, que lorsqu’on a ‘’le ventre plein’’. Le peuple qui a pu disséminer sur des milliers de kilomètres carrés autant de pièces artistiques- ce qui fait de ce territoire le musée à ciel ouvert le plus vaste du monde-, a indubitablement dépassé la stade de la survie et, d’après des experts, il baignait dans l’opulence, ce qui lui a permis d’avoir des temps de loisir et les consacrer à graver d’une façon aussi majestueuse dur les rochers.
« Les mystères de la création et de la conservation de ces peintures, soumises à des variations thermiques qui auraient pu entraîner leur disparition, demeurent entiers. C’est un lieu magique vécu avec humilité et volupté par scientifiques et touristes, le plus grand musée à ciel ouvert », écrivait le reporter Jeanine Warnod après avoir visité le Tassili (Le Figaro du 16 août 1992).
La préhistorienne et ancienne directrice du Parc du Tassili, Mme Malika Hachid, considère, dans un entretien à Jeune-Afrique (août 1999), que « l’art rupestre du Sahara se trouve à l’origine des religions et mythes aussi fondamentaux pour la Méditerranée que pour l’Afrique (…) Si le peuple algérien et maghrébin connaissait davantage son patrimoine, il aurait moins de problèmes d’identité. Il me paraît urgent d’apporter aux Algériens certaines vérités historiques : ils appartiennent à un continent qui a puissamment contribué à la civilisation de l’humanité. Ils doivent s(identifier à leur patrimoine et à la mémoire de leur pays. Il me paraît urgent que nos décideurs revendiquent le Tassili et sa civilisation, de même que les Irakiens revendiquent Sumer, les Tunisiens Carthage, les Égyptiens les pyramides, et les Européens l’héritage gréco-romain ».

A.N. M.
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