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Extrait du rapport du capitaine Carette

Largeur et profondeur de la Kabylie

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Quand on se rapproche des montagnes de Bougie, où se trouvent les parties du territoire demeurées vierges d’invasions, l’état des habitations humaines s’améliore par degrés. D’abord, c’est le misérable enduit de bouse de vache qui, seul, préserve le foyer domestique de l’indiscrétion des regards et de l’intempérie des saisons. Plus loin, c’est la terre blanche appelée torba qui consolide le frêle treillage en roseaux. Puis viennent les murs en pierres sans enduit extérieur, puis enfin, il arrive un moment où vous voyez apparaître dans les massifs d’oliviers, de grenadiers ou d’orangers la petite maison en pierres blanchies à la chaux, couverte somptueusement en tuiles, décorée d’un magnifique pied de vigne qui s’arrondit en voûte au-dessus de la porte d’entrée. Il arrive un moment où la propriété , d’abord vague et mal définie, livrée aux caprices et aux injures, se montre à vous divisée, délimitée, entourée de murs ou de haies ; où, à l’aspect d’une de ces bourgades, vous vous croiriez presque transporté dans un de nos villages de France, si la présence de l’olivier ne vous rappelait aux latitudes africaines, si la forme de la mosquée, surmontée de son petit minaret, ne vous rappelait aux terres d’Islam.
C’est vers le fond du golfe de Bougie que ces différence, décisives à notre avis, dans les conditions et les habitudes des peuples, commencent à se dessiner nettement. Une petite rivière appelée Agrioun, marque la limite entre le régime décent de la chaux, de la pierre et de la tuile, et le régime grossier des roseaux, de la bouse de vache et de la paille. C’est là que commence la Kabylie. À partir de l’embouchure de ce ruisseau, la côte, malgré la caractère assez abrupte de ses pentes, étale sans interruptions de belles et riches cultures jusqu’à l’embouchure d’une autre rivière qui forme comme l’artère intérieure de la Kabylie , et dont l’embouchure en marque la limite occidentale ; cette rivière est l’Oued Nessa (Oued Sebaou). Elle prend sa source dans les hautes gorges du Djurdjura et vient déboucher à la mer, derrière le cap qui abrite Dellys. L’Agrioun et la Nessa comprennent une étendue de côtes d’environ cent quarante kilomètres. C’est la base de la Kabylie. Entre ces deux termes, le rivage conserve un caractère homogène, sans avoir pour cela un aspect uniforme. La continuité des cultures que l’on voit s’élever jusqu’au sommet des collines réjouit la vue sans la fatiguer. Ça et là sur le bord de la mer, ou dans le fond d’un ravin boisé se montrent les toits de tuiles d’un village ou le dôme d’un marabout. D’autres accident contribuent encore à rompre l’uniformité du tableau. C’est par exemple la masse roussâtre du cap Corbelin avec ses couches de roches disposées par stries obliques. C’est le Cap Siglli, avec ses blocs accumulés d’une manière si bizarre qu’on les prendrait de loin, surtout en venant de l’Est, pour les ruines d’une ville cyclopéenne. Tantôt, enfin, c’est l’anfractuosité profonde dessinée par la belle et riche vallée de l’Oued Sid Ahmed Ben Youcef, habitée presque exclusivement par des tribus de marabouts, bons moines qui, dans la Kabylie comme ailleurs, s’adjugent toujours les meilleures terres.
Nous venons de mesurer la largeur de la Kabylie. Disons un mot de sa profondeur. Nous l’avons côtoyée de l’Est à l’Ouest ; mais dans le Sud, jusqu’où s’étend-t-elle ? Grâce à l’âpre conformation du pays, il est facile au voyageur d’en juger sans quitter le navire qui le porte. Qu’il s’éloigne au large à dix ou douze milles seulement ; et au-dessus de rideau de cultures qui bordent le rivage, il verra se dresser, derrière le pic nu de l’Afroun, qui domine les sources de la Nessa , il verra se dresser les sommet du Djurdjura, élevés de deux mille cent mètres au-dessus du niveau de la mer. Au sud de ces montagnes, au pied de leur versant, coule une rivière, l’Akbou (Soummam) qui vient jeter ses eaux à la mer au pied des murs de Bougie. C’est cette partie supérieure de son cours qui forme la limite méridionale de la Kabylie. C ’est là aussi que passe la grande communication de Constantine à Alger. La distance du cours supérieur de l’Akbou à la côte est de soixante kilomètres : c’est la profondeur de la Kabylie.
La chaîne du Djurdjura, dont les sommets s’aperçoivent en mer par-dessus la bordure abrupte de la côte, règne sur une longueur d’environ vingt-cinq lieues. Elle est inhabitée sur tout son développement à cause des températures glaciales que le vent et l’élévation y entretiennent. Les crêtes sont même impraticables depuis octobre jusqu’à juin à cause des neiges qui les couvrent.
Entre les limites que nous venons de tracer habite une petite république fédérale, fière, hargneuse, entêtée, jalouse à l’excès de son indépendance, préférant sa liberté orageuse et anarchique à un vasselage qui lui donnerait l’ordre et la richesse (…).