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Béjaïa - Trafic d’objets d’art et d’archéologie

La troisième criminalité sévit en Algérie aussi

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Le trafic des biens archéologiques et objets d’art connaît un important développement depuis quelques années en Algérie.

Il y a une richesse évidente dans ce domaine dans plusieurs régions de notre pays. Plusieurs d’entre elles sont connues pour contenir d’importants vestiges et ruines archéologiques, comme Cirta-Constantine, Tébessa et Souk Ahras, Timgad, Djemila, Tipaza et Cherchell, Tigzirt, Béjaïa et Seddouk…

L’histoire de l’Afrique du Nord remonte aux temps les plus anciens, comme en témoignent les gravures rupestres du Tassili, les mausolées de Madghis, de Massinissa et celui de Tipaza. Le territoire national a vu le passage de plusieurs civilisations tout au long des siècles. Cela remonte au moins à trois mille ans, avec successivement les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Ottomans et les Français, qui ont laissé beaucoup de traces de leur passage.

Tout cela, sans compter les abondantes productions et réalisations des populations locales, aussi bien sur le littoral que dans les montagnes et le grand désert. En témoignent les Djeddars de Tiaret, la Qalâa des Béni Hammad à M’Sila ; celle des Ath Abbas à Béjaia et les villes berbères comme Petra dans la vallée de la Soummam, Cirta à Constantine et les grandes villes du Sud, comme El Oued, Ghardaïa,…

Ces traces ont pris avec le temps de plus en plus de valeur culturelle, archéologique et historique, construisant l’identité du peuple et de sa civilisation. Dès les années soixante, l’Algérie s’est intéressée à ce domaine en promulguant une ordonnance en 1967 pour essayer de lui assurer un minimum de protection.

Ce texte a évolué pour essayer de s’adapter aux nouvelles réalités constatées sur le terrain, avec la promulgation de la loi 98-04. Depuis, des unités spéciales de protection du patrimoine ont été créées au niveau de la Police et de la Gendarmerie. Durant ce mois du patrimoine, la Direction de la Culture de Bejaïa a programmé deux rencontres pour parler de ce sujet et le présenter au public.

Brigades spécialisées

Les représentants de la Gendarmerie Nationale ont fait remarquer que la criminalité dans ce domaine a beaucoup évolué, tant en volume qu’en techniques et moyens développés à cet effet. Le trafic des objets d’art et d’archéologie représente, selon Interpol, la troisième activité criminelle dans le monde, après celui de la drogue et le trafic d’armes. Les objets datant de la période romaine sont particulièrement prisés par les trafiquants. Ils passent de main en main, et on perd rapidement leur trace. Même une fois retrouvés, il n’est pas évident de les identifier, parce que souvent non encore répertoriés, et n’ayant pas fait l’objet d’une fiche signalétique qui aurait permis de les inscrire dans un répertoire officiel. Le trafic transfrontalier de ces objets est très prospère. Lors de cette conférence tenue à Béjaïa la semaine dernière, le représentant de la Gendarmerie Nationale a raconté une histoire qui avait défrayé la chronique il y a à peine quelques années, et qui avait fait le tour du monde. Un groupe de «touristes» allemands avait disparu dans le sud algérien, et les soupçons avaient vite été orientés vers les groupes terroristes qui, pensait-on, les avaient kidnappés. De grands moyens avaient été déployés par l’Algérie et des troupes héliportées mobilisées à cet effet, pour essayer de les retrouver. Plusieurs jours après, le groupe a été retrouvé dans une grotte avec plus de trois cents pièces archéologiques en leur possession, prises sur différents sites archéologiques du sud algérien. Ils voulaient disparaître pour mieux s’exfiltrer, mais leur plan n’a pas fonctionné. Ce trafic porte aussi atteinte à la qualité des pièces ainsi manipulées, risquant de les dénaturer et de les rendre inidentifiables, parce que fragiles et mal conservées. C’est surtout le cas pour les manuscrits qui sont les premiers à en souffrir. Sur de nombreux sites, les manuscrits sont en effet mal protégés, comme le cas des rouleaux conservés dans les zaouias et les mausolées, qui n’offrent pas de bonnes conditions pour leur préservation. C’est un important patrimoine qui est ainsi mis à rude épreuve et qui nécessite l’intervention des forces de sécurité pour assurer leur protection, surtout contre le vol et le détournement. Pour ce qui concerne leur conservation physique, elle dépend des différents organes relevant essentiellement des secteurs de la culture de l’éducation, des affaires religieuses et du tourisme. La police et la gendarmerie, en relation avec les services du ministère de la Culture, ont bénéficié de formations spécialisées dans le domaine, pour apprendre à identifier ces objets et à en évaluer rapidement l’importance. Ces services font régulièrement appel aux institutions nationales pour les aider dans le travail d’expertise. On apprend ainsi qu’il existe au niveau du centre d’expertise de la police scientifique de Bouchaoui à Alger, relevant de la Gendarmerie Nationale, des experts assermentés et habilités par la Justice pour effectuer un certain nombre d’opérations sur le plan légal. Pour le reste, il est fait appel aux musées et à l’Université, entre autres.

Filières et moyens de contrebande

Pour l’officier de Gendarmerie qui a donné sa conférence, il existe deux filières importantes, bien organisées au niveau international, auxquelles l’Algérie fait face de façon régulière dans le trafic des objets archéologiques. La première filière est allemande et la deuxième italienne. Il en existe bien sûr d’autres, mais moins importantes et moins professionnelles. Certains n’hésitent pas à payer de grosses sommes pour essayer de récupérer des biens laissés en Algérie en la quittant à l’indépendance. Ces objets, particulièrement en rapport avec le culte et l’histoire familiale, utilisent les moyens les plus illégaux pour arriver à leurs fins : détournements, corruption, falsification,… C’est aussi le cas des fausses copies d’objets archéologiques et d’art. La Gendarmerie a découvert qu’il existait des copies de pièces représentant des statues, des momies ou des sarcophages égyptiens proposés à la vente, les faisant passer pour des pièces originales. Des souvenirs vendus à des touristes quelques dollars en Egypte, se retrouvent sur le marché international proposés à des millions de dollars, une fois vieillis et trafiqués par des spécialistes. Un autre problème rencontré par les services de sécurité algériens est le manque de place de stockage dans les organismes spécialisés. Les endroits sécurisés font défaut dans les musées et un peu partout, mettant en danger la sécurité de ce patrimoine. Beaucoup d’objets sont livrés à eux-mêmes. Plusieurs sites sont mal ou insuffisamment protégés, et les musées ne sont pas assez spacieux pour contenir tout ce qui a une valeur archéologique. D’un autre côté, les trafiquants ont développé leurs moyens et leurs méthodes, utilisant de plus en plus des moyens technologiques sophistiqués : détecteurs de métaux, scanners, Internet, trafic de copies, fouilles illégales, techniques de vieillissement,… Cette situation fait dire aux spécialistes que désormais, la loi 98-04 ne constitue plus un cadre suffisant et efficace pour combattre ce genre de trafic. Il y a une nécessité de la mettre à jour. Des actions de sensibilisation ont été menées en direction du ministère de la Culture pour convaincre les décideurs de la nécessité de son amendement, de sa mise à niveau et de sa modernisation. Le nouveau texte de loi devra avoir une souplesse qui permette de répondre aux exigences du terrain. Lors des débats, un cas particulier a été cité par les participants à cette rencontre. Il s’agit de la caducité des biens inscrits sur les listes supplémentaires destinés à faire l’objet d’une décision de classement comme bien protégé. Cette liste a une durée de vie de dix ans, durant laquelle l’objet est officiellement protégé ; Si après cela, la décision de classement n’est pas prononcée, le bien en question perd sa protection. . Et la procédure de classement peut prendre plus de temps que cela. Ce qui peut être considéré comme un objet rejeté ou considéré comme n’ayant pas d’importance historique, archéologique ou culturelle. C’est le cas par exemple du Fort Abdelkader à Béjaia et de l’Aqueduc de Toudja dont la période d’inscription arrive bientôt à expiration, les livrant sur le plan juridique à eux-mêmes, sans protection efficace. Il existe ainsi, relèvent les spécialistes, plusieurs vides juridiques laissés par ladite loi auxquels il conviendrait de vite y remédier.

N. Si Yani