Par DDK | 19 Juillet 2006 | 1239 lecture(s)

Une érudition au service d’une sensibilité

La littérature de langue arabe, comme l’ensemble de la civilisation dite arabo-musulmane, a connu une décadence fatale à la fin de l’empire abbasside dont le signe symbolique peut être illustré par la destruction de Bagdad et de son immense bibliothèque par les Mongols au milieu du 13e siècle. L’ensemble des historiens s’accordent à dire que le talent et le prestige d’Ibn Khaldoun constituent l’exception qui confirme la règle. Une certaine littérature de valeur, issue des milieux berbéro-arabes et juifs, a survécu pendant deux autres siècles dans la péninsule ibérique sous le règne des dynasties andalouses avant la chute de Grenade en 1592. Les pays appartenant à l’aire culturelle arabe allaient bientôt tomber sous la férule des empires coloniaux français et britannique. Et c’est le contact entre l’Occident et l’Orient qui allait déclencher une certaine revivification de l’imagination littéraire arabe. La première imprimerie fut installée en Egypte avec l’entrée de Napoléon dans ce pays en 1791. Elle prit le nom de l’imprimerie de Boulaq. Au Liban, les Chrétiens arabes, qui ont une longue histoire de contacts assez étroits avec l’Europe et particulièrement avec la France depuis la fin des Croisades, se sont mis à traduire la Bible et d’autres textes littéraires français et anglais du courant romantique. Ce début d’effervescence et d’éveil littéraires prit le nom de Renaissance (Nahda), dans laquelle des historiens vont inclure le retour d’une ferveur religieuse incarnée par Djamal Eddine El Afghani et Mohamed Abdou. Le Liban connaîtra par la suite une vie littéraire intense qui allait même être exportée vers les deux Amériques. On appellera la production qui en résultera Adab El Mahdjar (la littérature de l’émigration) incarnée par Gibran Khalil Gibran, Mikhaïl Nouaïma, Ilia Abu Madhi, Elias Ferhat,…La Ligue de la plume (Errabita El qalamia), tel sera le nom que ces poètes et prosateurs libano-américains vont se donner. C’est dans cette atmosphère de remise en cause des valeurs anciennes, dans la ferveur d’une nouvelle esthétique littéraire inspirée par l’Occident mais nourrie par l’imaginaire oriental que va émerger une femme de lettres, une militante des droits de la femme, une femme de salons littéraires qu’elle a voulu institutionnaliser comme relais d’opinion et lieux de débats. Elle, c’est May Ziada, un écrivain qui s’est ouvert sur le monde et qui maîtrisait le français, l’anglais, l’allemand et l’italien, en plus de sa langue d’écriture, l’arabe. Parallèlement à ses œuvres propres, elle traduisit des ouvrages européens tels que Retour de vague de l’écrivain français Brada, L’Amour dans le tourment de l’Anglais Conan Doyle et Sourires et larmes de l’Allemand Müller. Née en 1886 à Nazareth, en Palestine, d’un père libanais et d’une mère palestinienne d’origine syrienne, May Ziada a vécu en Palestine jusqu’à l’année 1900 où toute la famille partit au Liban. Elle fit son école primaire en Palestine et, arrivée au Liban, elle sera inscrite chez les ‘’Sœurs Vierges’’ où elle passera huit ans. En 1908, en raison des obligations professionnelles du père qui exerce dans la presse égyptienne, la famille émigra au Caire. May ne visitera son pays, le Liban, qu’à de rares occasions. L’éducation de May était très marquée par la spiritualité des écoles religieuses qu’elle a eu à fréquenter. Ses parents, tout en étant tous les deux chrétiens, sont de rites différents. Le père était maronite et la mère orthodoxe. Leur fille, au lieu de confesser un des rites, en tira plutôt la spiritualité qui se lira au travers de toutes ses œuvres. Depuis sa tendre enfance, elle était d’une puissante sensibilité qui lui fera aimer les arts et les lettres. Précocement, elle se mit à jouer du piano et à étudier le mysticisme soufi. Elle fut très impressionnée par Ibn El Faridh, un écrivain soufi.May Ziada apprit très tôt chez les sœurs religieuses la langue française qu’elle maîtrisait à la perfection. Elle récitait par cœur les poésies de Musset et Lamartine. Ses premiers écrits, un recueil de poème sous le titre Fleurs de rêve, sont rédigés en français. Dans la rédaction du journal égyptien El Mahroussa où son père était rédacteur en chef, May avait fait la connaissance de beaucoup d’hommes et de femmes de lettres, ce qui l’a incitée à approfondir ses études et ses recherches. Elle se mit à l’étude de l’anglais et de l’allemand après avoir eu une connaissance assez avancée de l’italien. Elle perfectionna sa connaissance de la langue arabe auprès de certains maîtres égyptiens à l’image de Lotfi Esseyid, Taha Hussein et Abbas Mahmud El Akkad. En 1935, la mort de son père la plongera dans une dépression qui lui vaudra une hospitalisation dans un hôpital psychiatrique.

La chronique et les salonsLa gloire littéraire de May Ziada est intimement liée à la vie culturelle du Caire qui, à l’époque, était des plus actives. La presse florissante de l’époque lui permit de se ‘’spécialiser’’ dans le genre de la chronique journalistique. Elle estimait que c’était là un genre simple, suggestif et largement enrichissant. Elle développera dans des conférences données à l’université un autre genre de discours qui s’apparente à l’essai dans lequel elle défend les droits de la femme à l’enseignement, au travail et à la liberté. Toute autre conception du rôle de la femme serait, selon May, du pur esclavagisme moderne. Ayant touché à plusieurs genres à la fois tout au long de sa vie au Caire, elle ne ‘’sera cependant pas influencée par la littérature égyptienne. Elle rejoint plutôt la littérature du Liban, aidée en cela par sa maîtrise de cinq langues étrangères, sachant que plus l’écrivain acquiert une culture profonde et universelle plus il s’investit dans la littérature», note le célèbre critique et écrivain Ahmed Hussein Zeyyat. May Ziada tint des salons littéraires sur la mode européenne du 17e et 18e siècles. Ces salons hebdomadaires réunissaient, à partir de 1912, les meilleures plumes des lettres arabes qui échangeaient ici leurs idées, discutaient des arts, de la politique et des sciences. Lotfi Esseyid, Ismail sabri Pacha, Ahmed Chawqi, Khalil Matrane, Mostefa Rrafiai, Abbas El Akkad, Taha Hussein, et d’autres encore trouvaient dans les salons de May le lieu idéal de rencontre et de communion. May s’est liée d’amitié avec tous les écrivains qui fréquentaient ses salons au point que des bruits ont couru qu’elle était tombée amoureuse de certains d’entre eux. Un habitué de ces salons, Mostefa Rrafiai dira à ce propos : «Toute homme avec qui elle a discuté a cru qu’elle l’aimait, alors que, réellement, elle ne jette dans son cœur que trouble et désarroi». Estimée de tous, adulée de beaucoup d’hommes et sincèrement aimée par des écrivains qui sont allés jusqu’à demander sa main, May Ziada restera cette romantique qui nourrit un amour platonique mais fort troublant pour le grand écrivain Gibran Khalil Gibran, émigré aux Etats-Unis d’Amérique. Avec l’auteur du Prophète, elle a entretenu une correspondance fréquente et soutenue qui enrichit incontestablement le genre épistolaire en langue arabe. Certaines lettres que Gibran lui envoyaient de New York sont consignées dans Les ailes brisées, un recueil édité chez Sindbad. Les cinq dernières années de la prestigieuse femme de lettres qu’était May Ziada se sont déroulées dans une profonde dépression. Célibataire, ayant perdu les êtres qui lui étaient les plus chers (son père en 1929, Gibran en 1931 et sa mère en 1932), elle se retrouvera dans un isolement moral et intellectuel. Hospitalisée au Liban, elle meurt au Caire le 19 octobre 1941. May a laissé une œuvre abondante composée de traductions, chroniques, articles de presse, études sociologiques, poèmes, lettres, récits, romans et nouvelles.

Amar N. M.

La brochure biographique qui vient de lui être consacrée par les éditions ‘’Dar Kortoba’’ de Mohammadia (Alger) est rédigée par Siham Kharfi (2005).

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