Accueil Évènement «Les femmes qui n’allaitent pas les plus touchées»

DR FATIMA AÏT ABDELLAH, médecin de l’association El Fedjr

«Les femmes qui n’allaitent pas les plus touchées»

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Dr Fatima Aït Abdellah parle de l’évolution du cancer, notamment celui du sein, dans la wilaya de Tizi Ouzou et des actions que l’association El Fedjr mène sur le terrain

La Dépêche de Kabylie : Peut-on avoir un aperçu sur la prévalence du cancer du sein dans notre wilaya ?
Dr Aït Abdellah Fatima
: C’est en augmentation malheureusement. Le nombre total de cancéreux inscrits dans notre association est de 3 700 malades. Rien que cette année, nous avons enregistré 380 nouveaux cas, mais pour être honnête cela ne reflète pas exactement la réalité, ce sont-là juste ceux recensés par notre association et qui sont nos adhérents. Parmi ces nouveau cas, on a un pourcentage de 40% de cancer du sein, puis aussi chez la femme on a le cancer de l’utérus qui représente 25% des cas. Les pourcentages représentent les chiffres de l’année dernière puisque on n’a pas encore établi les bilans de cette année. Ces cancers sont donc les plus fréquents en plus du cancer du colon qui touche aussi bien la femme que l’homme. Il y a aussi le cancer de la prostate et des poumons pour l’homme.

Quelles sont les catégories les plus touchées ?
Avant, on pensait que les femmes qui allaitent sont épargnées par le cancer du sein. Malheureusement, ce n’est pas le cas, on a constaté que même cette catégorie est touchée. Toutes les catégories de femmes sont concernées. On a deux malades qui ont à peine 25 ans et qui sont célibataires. Mais les plus touchées sont néanmoins les femmes mariées qui n’ont pas allaité. Il faut faire une étude au niveau national pour déterminer les causes exactes. On demande aux femmes âgées, mais aussi les jeunes de s’auto-examiner. On est frappés par la fréquence de la maladie chez les jeunes de moins de 30 ans, c’est en augmentation. C’est pour ça qu’on insiste sur le dépistage.

Quels sont les signes cliniques de la maladie ?
Le cancer est indolore, mais il y a des signes qui peuvent être perçus à l’œil ou au touché. Il s’agit au fait de repérer toutes modifications du sein. Que ce soit la taille, la couleur (rougeur), un signal de la peau du sein, au niveau du mamelon (en dehors ou rentré : un mamelon qu’on ne peut pas ressortir il faut s’alarmer), s’il y a un écoulement quelle que soit sa nature, modification de la structure : l’aspect peau d’orange. Ce sont des signes très simples que chaque femme doit connaître et rechercher. Il faut chaque mois, après la fin des règles, que la femme s’auto-examine et rechercher ces signes-là. Ce qui est palpable ce sont les nodules, pour le reste, il faut être attentif aux modifications.

Quels sont les facteurs de risque ?
Il y a le facteur héréditaire pour certaines, puis beaucoup d’autres facteurs, tels que le mariage précoce, les facteurs hormonaux (règles précoces), environnementaux relatifs à ce que nous mangeons et ce que nous respirons. Actuellement, il y a un nouveau facteur qu’on estime très important, à savoir le stress. D’après les dernières études américaines, il vient en premier devançant même le facteur génétique. Il y a en outre les facteurs de l’immobilité, les femmes ne font pas de sport, puis encore l’obésité.

Parlez-nous du dépistage, des soins, du traitement…
Le dépistage c’est le médecin qui le fait : radiographie, mammographie et ensuite en fonction des résultats ont fait une cytoponction et en fonction des résultats c’est le traitement. On a la chimiothérapie, la chirurgie et la radio thérapie, après on continue l’hormonothérapie. C’est un traitement qui peut être à court, moyen et long terme, c’est selon le degré de la maladie. Généralement c’est sur 5 ans. On parle de guérison au bout de 10 ans et cela est possible quand la maladie est précocement diagnostiquée. Nous avons des malades qui ont été opérés, il y a 10 ou 20 ans.

Comment est la prise en charge des malades au niveau de la wilaya ?
Pour la chirurgie, je dirai que ça peut se régler avec le temps, mais la chimiothérapie est surchargée. La prise en charge laisse à désirer et ça traîne. Les malades se plaignent et les médecins aussi. L’ouverture du centre anti cancer permet de prendre en charge la radiothérapie, mais pour le reste il n’est pas encore opérationnel à 100%, ce qui est pénalisant. Les médecins travaillent dans un espace très exigu où il y a et les soins et les hospitalisations. Il faut trouver des solutions. Ce n’est pas une question d’insuffisance des médecins ni de compétence ni de mauvaise volonté, ce sont les conditions de travail qui sont déplorables et les malades le disent. Les médecins sont formidables mais ils travaillent avec les moyens du bord. Le problème aussi c’est l’indisponibilité de certains médicaments sur le marché et même la cherté de ces derniers. C’est le parcours du combattant pour les malades. Ceux qui en ont les moyens les ramènent de l’étranger, les autres doivent attendre et c’est fatal quand il s’agit d’une maladie qui évolue vite. Il y a aussi certains malades qui se plaignent de ne pouvoir se faire rembourser les médicaments, notamment quand le mari ne paye pas, les impôts, etc. On doit trouver une solution à ces femmes. On doit accorder à ces femmes une assurance séparée.

Le cancer du sein et l’homme ?
Oui, les hommes aussi sont concernés, mais c’est rare. C’est à hauteur de 2% seulement.

Quels sont les problèmes que rencontrent les femmes malades adhérant à votre association et comment vous les accompagnez ?
Les radios sont prises en charge à 50%, certaines analyses aussi sont gratuites. Le cachet de l’association facilite les choses aux malades au niveau des hôpitaux. On a ici à notre niveau des cellules d’écoute pour une prise en charge psychologique. On rencontre des cas de femmes abandonnées après la maladie par leurs époux. Dès qu’ils apprennent qu’elles sont malades ils les ramènent chez leurs parents. Ici, on a deux femmes dans ce cas de figure. Elles se retrouvent après dans un état lamentable. On a quelques maris qui accompagnent leurs femmes, ils sont aux petits soins, d’autres pas. Et ça n’a rien à voir avec le niveau d’instruction. C’est très sensible. La société algérienne a besoin d’études, on ne peut pas avancer comme ça.

Vous faites aussi dans la sensibilisation et la prévention. Est-ce suffisant ?
Oui on fait beaucoup de sensibilisation et de prévention notamment auprès des jeunes filles dans des lycées où on essaye de leur apprendre comment se prendre en charge. On fait aussi des conférences, des campagnes de proximité dans les villages où on fait en même temps des dépistages. Il nous arrive de découvrir des cas lors de ces campagnes. On essaye d’éveiller les consciences, tout le monde est concerné. D’ailleurs, on a constaté que les régions les plus touchées sont les régions de sud de la wilaya, notamment Maatkas, Draâ El Mizan, Boghni et Draa Ben Khedda. On en a fait le constat, mais pas encore l’explication. Les services concernés doivent se pencher sur la question.

Entretien réalisé par K. H.