Accueil Évènement «Matoub, un référent de l’amazighité»

YOUCEF MERAHI, écrivain, poète et chroniqueur de presse

«Matoub, un référent de l’amazighité»

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Youcef Merahi est écrivain, poète et chroniqueur de presse. Il est l’auteur de plus de quinze livres entre poésies, romans, récits et essais. Avec Hamid Bilek et Abdennour Hadj Saïd, il a traduit la totalité des poèmes édités de Matoub Lounès. Cette compilation a été éditée, en deux tomes, dans un livre présenté par l’universitaire Rachida Fittas et intitulé : Matoub Lounès, tafat n wurghu.

La Dépêche de Kabylie : Pourquoi de tous les poètes et poètes-artistes, vous avez choisi l’œuvre de Matoub Lounès pour la traduire en langue française. Quels sont les critères qui ont présidé à votre choix ?
Youcef Merahi : Je voudrais d’abord préciser que je n’ai pas été seul dans la tentative de trduire Matoub Lounès puisqu’il y avait avec moi Bilek Hamid et Hadj-Saïd Abdenour. Le choix est simple, me semble-t-il. Il y a le fait que Matoub est un poète chanteur qui a fait corps avec sa société, jusqu’au sacrifice suprême, sans jamais renoncer à ses convictions intimes, culturelles, politiques, sociétales et idéologiques. Il y a également le fait que Matoub a montré, le long de son existence et de son combat libérateur, sa «rébellion», au point où lui-même disait (je cite de mémoire) : «Mon nom est combat». Sans compter qu’il a expliqué son parcours dans son livre-récit, «Rebelle». Enfin, il ne s’est pas contenté d’écrire et de chanter, il a, en plus, mis ses appels, comme un leitmotiv dans sa vie d’homme. A homme, il faut mettre un «h» majuscule. Puis, je suis, ainsi que mes camarades, en totale harmonie avec sa poésie.

Une question inévitable quand il s’agit de traduire des poèmes, a fortiori quand il s’agit d’un artiste aussi engagé et révolté que Matoub : avez-vous senti qu’en traduisant les poèmes du rebelle, vous les trahissiez en quelque sorte ?
Oui, c’est un grand débat. C’est vrai, traduire c’est trahir. Sauf que cela ne doit pas nous empêcher de mettre à la disposition des non kabylophones l’œuvre majeur d’un poète chanteur majeur, comme Matoub Lounès. Nous avons des exemples de traduction d’œuvre d’une langue vers une autre. Heureusement d’ailleurs que la traduction existe. Traduction considérée comme une passerelle qui autorise le passage d’une culture vers une autre. Sinon, comment aurions-nous pu savourer les œuvres d’auteurs de la littérature universelle, comme Hemingway, Mishima, Hikmet, Goethe, Dostoïevski, Shakespeare, Sophocle et tant d’autres ? Aujourd’hui, il est grand temps de traduire notre littérature, du Kabyle vers les autres langues. Puis, la confrontation inter culturelle est nécessaire, parce que les échanges sont indispensables, pour vivifier toute culture.

Quelle est la plus grande difficulté que vous avez rencontrée en menant ce travail de traduction ?
Disons tout d’abord qu’il s’agit juste d’une tentative de traduction de trois potes, fans de Matoub Lounès, pour le mettre à la disposition des non kabylophones, pour dire également notre kabylité, mais aussi faire partager et faire connaître sa culture, son génie, sa démiurgie. Aussi, je pense que c’est juste un premier jalon pour d’autres traductions plus poussées par des traducteurs universitaires confirmés. Cela dit, la plus grande difficulté, à mon sens, reste l’impossibilité de mettre en conformité de langue certaines métaphores que Matoub utilise avec brio. Il a fallu, aussi, s’adapter et trouver, des fois, des raccourcis pour arriver à esquisser le sens métaphorique.

Dans la majorité des textes de Matoub, le JE individuel et le NOUS qui signifie tantôt la société tantôt le pays, se confondent allègrement. Est-ce aussi une autre difficulté pour traduire cette œuvre ? Parlez nous un peu de cet aspect de la poésie «matoubienne»…
Oui, c’est vrai. Matoub s’est confondu avec sa société, au point où il a fait corps avec celle-ci ; chose que lui reconnaît notre société, au point où ce poète chanteur est devenu un référent incontournable dans la prise en charge de l’amazighité. C’est lui qui dit (je cite de mémoire) : «Ma ulac tamazight, ulac ulac ulac». C’est dire que Matoub respirait tamazight, vivait tamazight, dormait tamazight… Matoub égal tamazight ! Une fois ce constat établi, il est dès lors aisé de ne pas subvertir l’égo, donc le JE, et son osmose, donc le NOUS, avec sa société. Chez Matoub, il y a, bien sûr, l’intime et «l’extime» ; souvent, l’un exprime l’autre.

Une grande partie des images métaphoriques de Matoub est de souche purement kabyle, donc pratiquement intraduisible en français. Comment avez-vous procédé concernant ces passages? Avez-vous cherché des expressions équivalentes en français par exemple ?
Attention, Matoub a beaucoup lu la littérature universelle. Bien sûr, il a donné la priorité à sa culture natale. Il y a toujours possibilité de trouver un lien entre une métaphore kabyle, par exemple, avec la langue de traduction. Naturellement, le danger du calque est réel. Quoique, personnellement, j’aie toujours pensé qu’à défaut, je suis d’accord pour «tenter» le calque. Que les puristes me pardonnent cette audace! Je pense que c’est pour l’intérêt immédiat de la langue amazighe. Ceci pour éviter une langue de laboratoire appelée à détourner les bonnes volontés de son apprentissage. Un kabyle «nucléaire» n’est pas une nécessité pour le moment. Il faut d’abord asseoir notre langue et la mettre dans une prospective sociétale. Matoub a toujours utilisé des formules chocs pour toucher son public. Et ce dans un langage à portée d’oreille.

Le champ lexical de Matoub est également exceptionnel et très riche. Il a utilisé des mots en voie de disparition et d’autres méconnus du grand public. Avez-vous aussi réussi facilement à trouver les équivalents de tous les mots peu utilisés et rares employés dans la poésie de Matoub ?
En effet, je pense que Matoub a remis au goût du jour énormément d’archaïsmes. Tous ces mots, tombés dans l’oubli, car bouffés par les langues arabes, françaises et autres, ont été pris en charge par Matoub dans sa poésie. Preuve, s’il en est, que ce poète chanteur a été, durant sa vie, un acteur génial de sa société. Hamid Bilek est natif d’Ath Douala ; il était donc l’élément salvateur de tous les mots issus exclusivement de cette région. Nous avons pu ainsi trouver des subterfuges de langue pour tenter, encore une fois, de traduire la poésie de notre martyr. Et dans ce domaine, il y a beaucoup à faire. Il est grand temps de réunir les «vocabulaires», par spécialité, de tous les villages. Ce sera un premier jalon pour un dictionnaire des synonymes, par exemple.

Vous êtes poète en langue française. En tant que poète, quel est l’aspect qui vous marque le plus dans la poésie de Matoub ?
Ce qui m’a personnellement marqué dans la poésie matoubienne, c’est la répétition, à volonté, du thème de la mort. A croire que Matoub fut hanté par sa propre mort. J’ai retrouvé cet aspect de sa poésie, même quand il s’agit de sa poésie amoureuse. Puis, Matoub a brisé beaucoup de tabous au sein de notre société, ne serait-ce que l’égalité homme-femme. Je voudrais dire aussi que sa poésie amoureuse est d’une audace, d’une tonalité, d’une vitalité et d’un volontarisme sans égal. Il dit ce qu’il pense, il vit ce qu’il dit. Le paraître dans sa poésie est insignifiant.

Vous avez étudié et écrit sur de nombreux poètes algériens et étrangers francophones. Si on devait faire une comparaison avec la poésie de Lounès, que diriez-vous ? Que les puristes me pardonnent également; je vais tenter quelques comparaisons. Et ça n’engage que moi. Matoub me rappelle Eluard, Neruda, Hikmet, Aragon et Maïakovski. Oui, je peux dire qu’il y a du Kebbani dans la poésie matoubienne. Et ce n’est pas peu. Enfin, Lounès Matoub est une icône de notre culture. Il est désormais un mythe. Et il l’a été de son vivant.
Entretien réalisé par Aomar Mohellebi