Accueil Évènement “Tamazight est un projet à long terme”

Tarik iftène, porte-parole de l’association des enseignants de tamazight d’Alger

“Tamazight est un projet à long terme”

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à travers cet entretien, Tarik Iftène, porte-parole de l’Association des enseignants de Tamazight d’Alger, fait le point de situation de l’enseignement de la langue dans la capitale et se projette sur son futur à moyen et long termes.

La Dépêche de Kabylie : En quelques mots si vous deviez faire une petite présentation de l’Association des enseignants de tamazight d’Alger que vous présidez ?
Tarik Iftène
: L’Association des enseignants de tamazight d’Alger est une association de wilaya à caractère culturel et scientifique. Elle regroupe les fonctionnaires (enseignants des trois directions d’éducation du Grand-Alger). Concernant le bureau exécutif de cette dernière, il est représenté dans les trois académies par des délégués qui assurent les relations et activités et qui sont dans l’ordre : M. Bouache Abdelkader pour Alger-centre, Melle Yacine Dehia pour Alger-Ouest et moi-même, Iftène Tarik pour Alger-Est.

Nous assurons aussi l’organisation des journées d’études au sein de nos coordinations. Notre association s’inscrit dans la promotion de l’enseignement de tamazight dans la wilaya d’Alger. Notre objectif principal est de promouvoir l’enseignement de tamazight et aussi d’organiser des activités publiques (tables rondes, conférences) sur l’enseignement de tamazight. Nous comptons publier une revue traitant de l’enseignement de tamazight, conformément à la réglementation en vigueur tout en abordant tout problème lié à l’enseignant et à l’enseignement de Tamazight.

Combien d’enseignants de tamazight sont-ils en fonction à Alger et dans les 3 wilayas déléguées ?
Dans le Grand-Alger, pour la rentrée scolaire 2019/2020, le nombre d’enseignants de tamazight s’élève à 75 enseignants, Alger-Est est de 10 ; Alger-Ouest, de 35 et Alger-centre de 30.

Est-ce que l’enseignement de Tamazight est dispensé à Alger comme les autres langues ou l’est-il de façon facultatif ?
L’enseignement de tamazight est obligatoire dans les écoles où des enseignants y sont affectés. Pour commencer par la wilaya déléguée d’Alger-est, une école sur 10 assure des cours de tamazight, à titre d’exemple l’école Malika Gaid à Reghaia. À Alger-centre, 15 écoles sur 30 dispensent des cours de tamazight. En ce qui concerne la wilaya délégué d’Alger-Ouest, c’est 11 écoles sur 34 ; sinon dans d’autres écoles, ce sont quelques élèves seulement, ceux dont les parents ont délivré des autorisations parentales.

Durant leur parcours scolaire, les élèves connaissent-ils des ruptures ?
Concernant la continuité et l’organisation de la carte scolaire, elle a fait l’objet de discussion et de planification lors de la session de formation de juillet 2019 au Lycée mathématiques de Kouba ; malheureusement ces discussions sont mises au tiroir et remises aux calendes grecques.

En effet, l’ensemble des propositions étudiées et émises pour éradiquer de manière définitive le caractère facultatif de l’enseignement de tamazight dans beaucoup d’écoles primaires n’ont pas été prises en compte et la décision des parents prend le dessus sur la gestion interne des emplois du temps de la langue amazighe et de son obligation en classes de cinquième et les arguments que donnent ces parents d’élèves qui refusent que leurs enfants étudient tamazight est le fait qu’elle ne soit pas incluse dans l’examen officiel de 5eme AP et les heures imparties à l’enseignement de tamazight ( 03 heures par semaine) dans l’organisation pédagogique de l’école ; certains directeurs et parents ont carrément consacré ces séances aux révisions d’autres matières.

En ce qui concerne son enseignement au moyen, la plupart des postes ouverts sont répartis sans aucune étude préalable et, en trois ans depuis le concours de recrutement sur titre à Alger, aucun élève n’a bénéficié d’un cycle complet en tamazight dans les CEM des daïras qui ont été pourvues de postes pilotes, donc il n’y a eu ni continuité ni suivi, que ce soit au primaire ou au CEM.

Pourtant, une instruction ministérielle a tranché la suppression de l’autorisation parentale ! Comment expliquez-vous cette entorse dans ces établissements ?
Surtout cette année ! A cause du chaos et perturbations qui touchent notre pays, on signale beaucoup de cas d’infractions aux textes de lois. Beaucoup de services d’état civil établissent ce document (l’autorisation parentale pour étudier tamazight) parfois délivrée par le chef de l’établissement. Il faut dire aussi que mêmes des responsables des différentes directions d’éducation encouragent verbalement des directeurs et parents à asseoir le caractère facultatif de l’enseignement de tamazight.

Les notes des devoirs et compositions sont-elles portées sur les carnets ou bulletins scolaires des élèves en fin de trimestres ?
Oui, les notes des devoirs et examens sont portés sur les carnets et bulletins scolaires des apprenants.

Si on revenait maintenant à l’association, quels sont ses partenaires ?
Pour commencer, je tiens tout d’abord à saluer les efforts du haut commissariat à l’amazighité pour son soutien en particulier pour notre association et aussi pour toutes les actions en faveur du développement de tamazight dans la wilaya d’Alger surtout. Il faut aussi citer le département de langue amazighe de l’Ecole Normale Supérieure de Bouzereah avec qui nous bâtissons des ponts solides pour déjà faciliter les stages pratiques pour les sortants de l’ENS puis nous essayons à travers les journées d’études et séminaires de toucher aux difficultés de l’enseignement de tamazight pour les non-locuteurs de tamazight (Arabophones), comme nous souhaitons devenir partenaires des directions de l’éducation du Grand-Alger et travailler en amont pour faire avancer le dossier de la généralisation de tamazight. Nous essayons de prendre exemple sur l’association des enseignants de tamazight de Tizi-Ouzou qui a fait un travail énorme pour la généralisation de l’enseignement de tamazight au niveau de cette wilaya.

Y a-t-il des rencontres de concertation avec les différents partenaires ?
Nous avons eu des rencontres chapeautées par le haut commissariat à l’amazighité dans le siège «Enseignement de Tamazight» au HCA. L’ordre du jour de la réunion a été la préparation de la session de formation en faveur des 70 enseignants de tamazight de la wilaya d’Alger au mois de juillet 2019. Ceci en présence de l’inspecteur de la pédagogie du ministère de l’éducation nationale, de trois directeurs de l’éducation de la wilaya d’Alger (Est-Centre et Ouest) et des membres de l’association des enseignants de tamazight d’Alger ; une réunion de travail qui s’est tenue le lundi le 24 juin 2019 au siège du Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA) présidée par monsieur Si Lhachemi Assad, secrétaire générale du HCA.

À l’ordre du jour, la préparation de la rentrée scolaire 2019/2020 et l’étude des problèmes pédagogiques et autres situations rencontrées par les enseignants sur le terrain. Occasion qui nous a été donnée d’aborder avec clarté les questions en suspens telles l’aspect facultatif de l’enseignement de tamazight, les mesures à entreprendre pour consolider cet enseignement au palier primaire et son élargissement sur l’ensemble des communes avec la prise en charge des questions relatives aux support d’apprentissage. Cette rencontre a permis également de mettre en exergue le rôle d’une première association des enseignants de tamazight d’Alger. Une initiative louable qui permettra de positionner le rôle de l’enseignant et de régler quelques situations socio-professionnelles.

Comment qualifieriez-vous la relation entre les enseignants et le HCA d’un côté et l’administration, représentée par les chefs d’établissements et le ministère de tutelle, de l’autre ?
Sur le plan relationnel, les enseignants de tamazight de la wilaya demeurent soudés et affichent un esprit d’équipe. Ils sont conscients que tamazight à l’école est un projet à long terme. Il est vrai que nous avons signalé des cas d’abus d’autorité ou de manque de considération de la part des chefs d’établissement ou de hauts responsables des directions d’éducation du Grand-Alger mais nous essayons de nous entourer de nos objectifs principaux, à savoir la sensibilisation des parents d’élèves autour de l’enseignement de tamazight et son importance dans la dimension algérienne.

Concernant nos rapport avec le HCA, je dirais qu’à force de nous accompagner dans le dossier de l’enseignement de tamazight à Alger, nous formons une bonne équipe et ne faisons qu’un. Concernant le MEN, je confirme que depuis le départ de l’ancienne ministre de l’éducation, en l’occurrence Mme Benghebrit, le dossier de la généralisation de tamazight est mis au fin fond du tiroir et qu’il n’y a aucune feuille de route pour la relancer.

Comment définissez-vous la relation entre les inspecteurs administratifs vis-à-vis de l’enseignement de tamazight et les inspecteurs pédagogiques (donc de tamazight) vis-à-vis des enseignants ?
Je dirais que cette une relation de subordination. L’enseignant de tamazight est considéré par les inspecteurs administratifs ou pédagogiques comme un subordonné qui doit obéir aux ordres et recommandations. Il est serré de partout et se retrouve le dernier à être informé de l’emploi du temps des cours et réunions et la matière de tamazight est placée en dernier dans la liste des objectifs à atteindre.

Comment voyez-vous l’avenir de l’enseignement de tamazight dans la capitale et en Algérie de manière générale ?
L’avenir de l’enseignement de tamazight à Alger comme cité ci-dessus est un projet à long terme. Les débuts ont été faits par des enseignants militants depuis 1995 et à ce jour, le militantisme est de mise chez la nouvelle génération d’enseignants tous diplômés des universités algériennes. Si nous atteignons l’objectif de généralisation de tamazight à Alger à 100/100, alors les autres wilayas du pays atteindront l’objectif plus facilement. Franchement, je ne vois la concrétisation de ce projet qu’à travers des ponts solides entres toutes les institutions et les réseaux associatifs tels les deux associations des enseignants de tamazight de la wilaya de Tizi-Ouzou et d’Alger.

Je reste optimiste quant au projet de la création de l’association nationale des enseignants de tamazight tant discutée entre collègues de toutes les wilayas pour faire le contrepoids idéal. Ce n’est qu’une force de plus ajoutée à celle du Haut commissariat à l’amazighité qui œuvre pour la promotion de tamazight sur tous les plans : l’édition du livre amazigh, l’amazighisation de l’environnement dans beaucoup de domaines, le tourisme, la communication pour rebâtir les ponts entre les dialectes et territoires de l’entité amazighe.

Peut-être une question sur laquelle vous voudriez vous exprimer et qu’on ne vous aurait pas posée ?
Je voudrais revenir un peu sur le dossier de la généralisation de tamazight dans l’enseignement. L’association des enseignants de tamazight de la wilaya de Tizi-Ouzou a été la main forte qui a poussé et appuyé justement le dossier de cette généralisation et ceci, depuis sa création jusqu’à sa concrétisation, à savoir la généralisation de cet enseignement à 100% au niveau de Tizi-Ouzou; car, il faut le dire, ce n’est qu’à Tizi-Ouzou qu’il y a généralisation de l’enseignement de tamazight dans tous les paliers scolaires.

Nous demeurons, nous nouvelle génération d’enseignants de tamazight, admiratifs et reconnaissants devant cette génération de militants pour leur exemplarité sur le terrain, eux qui avaient débuté l’enseignement de tamazight sans aucun outil, hormis leur militantisme et leur amour pour cette langue millénaire qui n’est autre que notre langue maternelle. Malheureusement, le bureau de l’association des enseignants de tamazight de la wilaya de Tizi-Ouzou n’a pas encore été renouvelé depuis plusieurs mois. Pour cela, je lance un appel aux enseignants exerçant à Tizi-Ouzou pour redynamiser cette association qui est, faut-il le dire, le socle et un exemple pour toutes les associations.

Entretien réalisé par M’Hena Boudinar