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10e Anniversaire de la Dépêche de Kabylie

HERAUT DE LA KABYLIE VIVANTE

2040

Par Amar Naït Messaoud:

Une décennie d’une “aventure intellectuelle” exaltante, qui a mobilisé autour des idéaux de la liberté d’expression et du droit à l’information, une équipe qui ne demandait qu’à investir le terrain et rendre compte des réalités vécues, chaque jour, par nos villages et hameaux.

Des équipes, devrait-on dire, puisque notre journal a vu passer des dizaines de jeunes journalistes qui y ont, pour la plupart, acquis leurs premières armes en matière de techniques rédactionnelles. En lançant le premier numéro de La Dépêche de Kabylie (DDK), un certain 13 juin 2002, la direction du journal et les premiers journalistes ne savaient pas exactement de quoi sera fait le parcours d’une décennie. Le temps passe vite. En soufflant sa dixième bougie, La Dépêche de Kabylie doit procéder moins à un bilan qu’à une halte nécessaire, une sorte d’introspection qui lui permettrait d’affermir son identité et de jeter un œil critique sur ce produit qui tient de la «galaxie Gutemberg» selon la belle formule de Marshall McLuhan. Né dans un contexte plein d’incertitudes et d’interrogations, particulièrement dans cette belle et ombrageuse contrée qu’est la Kabylie, cet organe d’information a établi une relation dialectique avec la société dont il accompagne la marche, et laquelle société à son tour, lui donne l’air, le souffle et la matière nécessaire à sa promotion et son développement. Se faisant un point d’honneur de traiter, dans le détail, l’information politique, sociale et culturelle relative, la DDK se trouve, aujourd’hui, à un moment crucial dans la marche de la société kabyle, marche semée d’une kyrielle de questionnements inhérents à la vie de chaque jour, de pertes de repères politiques et culturels et de légitimes espoirs de lendemains meilleurs. Il serait, bien entendu, présomptueux de penser qu’un simple journal pourrait, à lui seul, répondre à toutes les attentes de la population et combler un vide effarant créé par la rente, l’inaction et la mal gouvernance. Ce serait une vocation démesurée. Cependant, cet instrument demeurera un contre-pouvoir indispensable face à l’arbitraire du pouvoir politique et des groupes d’intérêt locaux. Comme disait le grand journaliste Jean-Paul Marat, fondateur de «L’Ami du Peuple», assassiné en 1793 : «Je suis l’œil du peuple ; j’attaquerai les fripons, je démasquerai les hypocrites, dénoncerai les traîtres». Faisant partie du régime des libertés publiques, dont elle constitue un élément essentiel, la liberté de la presse est, selon la formule de Mirabeau, «la liberté sans laquelle les autres libertés ne peuvent être acquises». Fondamentalement politique, cet attribut a fait dire à Napoléon : «Je ne me chargerai pas de gouverner trois mois avec la liberté de la presse». Conquête de haute lutte contre le régime de la pensée unique et de la tyrannie, la liberté de la presse voit de nouvelles menaces peser sur elle dés l’apparition de titres indépendants au début de la décennie 1990. Ces menaces, tantôt frontales tantôt insidieuses, n’ont pas seulement pour origine les appareils de l’État qui, à la limite, et dans une situation de démocratie qui se cherche encore, «se trouveraient dans leur rôle ». Elles viennent également d’un héritage culturel légué par l’ancien système de parti État où le droit à la différence relevait de l’hérésie, un cas pendable. A tout cela, est venu se greffer le climat inquisiteur de l’intégrisme islamiste, lui- même produit du système, qui a étêté la fine fleur de ce pays en éliminant, entre autres, Tahar Djaout, Saïd Mekbel et toutes les autres énergies créatrices véritables espoirs de notre pays.

Canal précieux

La Dépêche de Kabylie, née douze ans après la promulgation de la loi autorisant les entreprises de presse de droit privé est venue à point nommé dans un moment déterminant et crucial de la vie de l’Algérie, en général, et de la Kabylie en particulier : la précarisation de la démocratie, le «lissage» de la vie politique, la montée de périls multiformes prenant en otage la société et l’État, forment le tableau de maître de cette situation peu reluisante. Face à cette roue de l’infortune, à ces échecs répétés et à des destins aussi retors, un journal algérien, destiné à la Kabylie en premier lieu, et s’adressant aussi à toutes les forces vives de ce pays, n’était pas, en 2002, de trop. La suite des événements a montré le bon choix d’un tel canal d’information, la justesse de la cause et la pertinence d’une telle intervention dans le champ social. Dès sa naissance, notre journal présentait des atouts et devait, également, faire face à des défis immédiats. Le premier de ces atouts étant l’expérience de ses pairs. Aussi, La Dépêche de Kabylie a pu tirer beaucoup d’enseignements des quotidiens qui étaient, alors, sur les étalages depuis plus de 10 ans (les grandes tendances du lectorat, rapport avec les institutions et le monde politique, technologie, management,… etc.). Le deuxième atout est celui de son potentiel humain, dont une partie a fait ses armes ailleurs, et l’autre partie a fait ses premiers pas au sein même de la rédaction. Les correspondants installés dans les bureaux régionaux, les pigistes et les collaborateurs ont essayé et dans une large mesure réussi, à se faire les rapporteurs fidèles des pulsions, des inquiétudes et des aspirations de la société. L’autre atout qu’un journal comme le notre ne manque pas de rentabiliser et de fertiliser, c’est le fait qu’on s’adresse principalement à une région qui est à l’avant-garde des luttes démocratiques où le niveau culturel et politique permet la réflexion, le débat contradictoire et la lecture de journaux, malgré la régression inquiétante de l’école et du niveau d’enseignement. Il est tout à fait vrai aussi que cet atout se transforme en une exigence, une charge que l’on est tenu d’assumer. Il serait sans doute superfétatoire de s’attarder ici sur le sempiternel débat de l’objectivité/subjectivité tant il est vrai que le véritable professionnalisme peut hisser une publication au rang honorable d’exemple d’honnêteté intellectuelle et morale, quand bien même il serait le porte-étendard d’un idéal politique. Le professionnalisme n’est pas entendu ici au sens corporatiste (les gens de la profession), galvaudé et utilisé à « toutes les sauces ». Il est surtout convoqué dans son acception managériale et intellectuelle. Les défis qui se sont posés tout au long de ces dix années à notre journal, et qui continuent se poser sur le terrain, sont ceux inhérents à la compétitivité (d’autres titres confectionnent leurs pages “Kabylie”), au poids et à l’influence incommensurables des médias audiovisuels et de l’Internet, qui ont envahi notre paysage culturel et médiatique, et enfin à l’analphabétisme «rampant», produit de l’école algérienne, qui fait que la langue française est de moins en moins familière aux nouvelles générations. La vocation régionale de La Dépêche de Kabylie ne l’empêche pas d’avoir sa dimension nationale. Même si la diffusion en format papier est limitée au Centre du pays, le site web du journal en a fait un organe lu et apprécié par la diaspora kabyle et algérienne, en France, au Canada et dans d’autres contrées éloignées du monde. En outre, d’autres sites se font un plaisir de reprendre les articles les plus pertinents de notre journal.

Attentes

«Voici que même les journaux se mettent à dire la vérité !», c’est en ces termes que le poète Aït Menguellet s’est exclamé en 2005, dans une de ses chansons où il imaginait l’Algérie idéale, rêvée par lui, dans laquelle la justice, le droit, la culture, la compétence et le commerce seraient florissants et seraient intériorisés comme valeurs sociales. Sur le plan politique et de la défense des libertés, la presse, au même titre que les organisations autonomes de la société civile constitue, lorsqu’elle n’est pas happée par les connivences mafieuses et les indignes allégeances, un véritable contre-pouvoir vécu dans les grandes démocraties du monde comme un «amortisseur » des élans autoritaristes, un avertisseur aux princes et un formateur d’opinion. Dans les moments les plus tendus de la vie en Kabylie (kidnappings, attentats terroristes, neiges historiques, élections,…), nos compatriotes de la diaspora trouvent dans La Dépêche de Kabylie un canal précieux pour l’information et l’analyse. Il en est de même lorsqu’il s’agit de la création culturelle (nouveaux albums de chanteurs, livres récemment édités, rencontres et galas). Notre journal se veut également un canal d’expression privilégié pour une population vivant en majorité dans des zones de montagne, où les lieux ne sont pas seulement des sites de villégiature et de détente, mais aussi de vie laborieuse et éreintante, menée cependant dans la dignité. En lisant des informations apparemment anodines relatives à leurs villages et bourgades, les citoyens de Kabylie, et même de la périphérie immédiate de cette région, ont été « réhabilités » dans leur sentiment d’appartenance à une communauté solidaire, susceptible d’écouter le cri de leurs plaintes et la voix de leurs suggestions. Des dizaines de correspondants et rédacteurs ont pu, dans la difficulté et même face à une crasse adversité mettre chaque jour entre les mains du lecteur un journal proche de leurs préoccupations. Ce n’est pas du tout un miracle, le mérite revient aux efforts continus et au dévouement de cette équipe. Notre journal était, dès le départ, attendu dans ses pages culturelles, étant entendu que lui-même est un produit culturel. La jeunesse qui n’a pas vécu les grands moments historiques de la région, qui n’a pas eu l’occasion de suivre les mélodies et les poèmes les plus authentiques, qui n’a pas pu lire les meilleurs ouvrages littéraires d’auteurs algériens ou étrangers, cette jeunesse là a une soif terrible d’apprendre, de goûter et d’être éclairée, sans tutelle ni paternalisme, mais avec la pédagogie et la clarté que peut se permettre notre journal. Dans une grande mesure, notre journal a tenté de répondre à ces attentes dans les limites techniques qui sont celles d’un quotidien «généraliste». L’information sportive a aussi naturellement trouvé sa place dans les pages de la DDK. Dans ce domaine, notre journal a réalisé des prouesses en matière d’informations relatives aux «petits» clubs (de quartier, de division d’honneur,…) que certains autres organes regardent parfois ‘’de haut”. Depuis trois ans, La Dépêche de Kabylie a crée une édition en Tamazight; c’est un cahier hebdomadaire animé par une équipe du journal avec des correspondants locaux. L’expérience a donné des résultats merveilleux et prometteurs sur le plan du lectorat. Un public, presque insoupçonné au début, a fait de ce cahier son «objet». Ce sont, en grande partie, les élèves et les étudiants en Tamazight, ainsi que les enseignants assurant les cours dans cette langue à l’école ou à l’université. D’autres jeunes nous ont fait la confidence d’espérer voir, un jour, un journal intégralement écrit en Tamazight. Dix années dans la vie d’un journal, est-ce assez pour le juger ? Une décennie de «guerre» contre l’enfermement médiatique et le silence coupable, une décennie de proximité aux côtés des habitants des villages et hameaux les plus reculés de Kabylie, et un parcours porteur d’une voie nouvelle, originale mais perfectible. Aux lecteurs de juger.

A. N. M.